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L'évolution du langage - Partie 2

(Revue scientifique

En , par


Nous ne connaissons aucune langue dans son état embryonnaire, s'il est permis de s'exprimer ainsi; toutes les langues soumises à notre observation directe, celles même des populations qui se trouvent aux derniers, ou, pour mieux dire, aux premiers degrés de l'échelle humaine, ont passé la période de formation, qui a été préhistorique, et sont actuellement dans la période historique, généralement dans leur décadence. Mais en séparant méthodiquement et en comparant leurs éléments formatifs, on peut se rendre compte de ce qu'a été l'ancienne période de formation.

Le résultat de ces recherches comparatives a confirmé la théorie formulée en 1818 par Guillaume Schlegel : les langues ont tout d'abord passé par une période monosyllabique; un grand nombre se sont élevées à la phase de développement dite phase agglutinante, et, parmi ces dernières, quelques-unes enfin, le plus petit nombre, ont atteint une dernière phase, celle de la flexion. La structure des premières est simple, la structure des secondes est complexe, la structure des dernières est plus complexe encore.

Dans la première phase, le mot et la racine sont tout un, et chaque mot-racine, chaque racine-mot, pour mieux dire, est monosyllabique. La phrase est dès lors une pure et simple succession de racines isolées. Il est de toute évidence que tel a été le premier procédé d'élocution : on s'exprimait en mettant à la suite les uns des autres des monosyllabes qui devaient parfois, on n'en saurait douter, être des onomatopées, des imitations de bruits, de sons, de cris.

Les langues monosyllabiques actuelles ont singulièrement amélioré ce procédé très primitif, et elles l'ont fait tout en restant monosyllabiques. Elles n'ont point créé de grammaire, ne connaissant point de structure dans les mots, mais elles ont créé une syntaxe. Cette syntaxe consiste dans la position donnée dans la phrase aux différentes racines-mots; la place qu'occupe le monosyllabe dans l'ensemble de la phrase précise le rôle du monosyllabe en question. Ce procédé d'ordre tout syntactique revient forcément en usage dans les langues analytiques actuelles qui sont le plus avancées en décadence. Lorsque, par exemple, nous disons en français : « Pierre aime Jean », il est de toute nécessité que nous placions le mot Pierre en tête de la phrase, le mot Jean à la fin, car ces deux mots ont perdu toute la distinction morphologique qui pouvait faire de chacun d'eux soit un sujet, soit un régime. La place qu'occupe le mot Pierre dans la phrase en question indique qu'il est sujet; la place qu'occupe le mot Jean indique qu'il est régime. Dans les langues synthétiques (dont il sera parlé tout à l'heure) il n'en est pas ainsi; le sujet, le régime sont distingués par leur forme même et la position dans la phrase est sans aucune importance : on dit indifféremment Helvetii legatos miserunt ou legatos miserunt Helvetii, les dent noms révélant leur fonction par leur forme même.

En chinois, par exemple, la racine qui dans une phrase doit valoir comme sujet, comme nominatif, se place avant la racine qui doit affecter le sens verbal; en assignant ainsi an mot qui doit être sujet une place fixe dans la phrase, on obvie au manque d'éléments grammaticaux qui en latin, en grec, caractérisent le cas nominatif, par exemple l's de dominus, de logos. Dans une langue monosyllabique, en somme, point de grammaire : point de formes nominales, point de formes verbales, ni déclinaisons, ni conjugaisons, point de genre, point de modes ni de temps, rien qu'une syntaxe. C'est d'ailleurs ce que l'on saisira plus aisément en étudiant la transition du monosyllabisme à l'agglutination, le passage de la première à la seconde phase linguistique.

Cette transition, cette évolution, s'opéra d'une façon tout à fait simple. Certains mots-racines abdiquèrent une partie de leur sens, devinrent de simples éléments de relation, de rapport, tandis que les autres mots-racines conservèrent leur sens dans toute sa plénitude, dans toute son indépendance. En chinois, et dans les autres langues monosyllabiques actuelles, on trouve cette division des mots en mots « pleins » (que nous pouvons en français traduire par un verbe, par un nom) et en mots « vides » dont le sens primitif s'est peu à peu obscurci, et qui, peu à peu, ont servi à déterminer, à préciser la notion large des mots pleins. Ce procédé a été employé beaucoup plus tard, chose fort intéressante, par des langues arrivées à un haut degré de développement. En latin, par exemple, à côté du mot circus, cercle, se trouve le mot circum qui veut dire « autour », or ce dernier n'est plus qu'une espèce de mot « vide », un mot n'indiquant que la relation : qui circum ilium sunt, ceux qui sont autour de lui; circum haec loca, autour de ces lieux, dans ces environs. De même, à côté de vertere, verto, se trouve versus : versus xdem Quirini; de même, à côté de tenuis, étendu, délié, de tensus, tendu, se trouve tenus : orurum tenus, jusqu'aux jambes.

Ce que devait faire le latin, qui du mot « plein » circus, cercle, a tiré le mot « vide » circum, autour (le premier conservant son sens intégral, le second ne devenant plus qu'un élément de relation), cela même les langues monosyllabiques l'ont fait, pour arriver à plus de clarté dans l'expression. Ainsi le mot employé en chinois pour signifier « avec » et qui rend le cas instrumental (avec le bras, avec un bâton) est simplement la racine qui, étant « pleine », signifiait « se servir de, faire usage de ».

Dans les langues monosyllabiques les mots pleins et les mots vides se suivent, sont mêlés les uns aux autres sans jamais s'amalgamer; en d'antres termes, les racines sont toujours isolées les unes des autres, il n'y a pas de mots comprenant plusieurs syllabes. A la vérité on peut former des sortes de composés en rapprochant (sans toutefois les souder) deux mots différents : ainsi, en chinois, le mot , père, et le mot , mère, rapprochés sous la forme fû-mû donnent le mot « parents »; rapprochés de même, les mots signifiant « loin » et « près » donne le mot signifiant « distance ». Mais il n'y a encore ici aucune dérivation; des deux racines aucune ne sert à l'autre d'élément de relation, chacune garde toute sa personnalité.

A un moment donné du développement linguistique un pas de plus est fait : le mot indiquant la relation, le mot « vide » s'accole au mot « plein » et une forme polysyllabique, une forme agglomérante, prend naissance. Le mot est dorénavant formé autrement que par une simple racine isolée, il consiste en éléments divers agglomérés : nous en sommes à la période morphologique secondaire, à la période dite d'agglutination ou d'agglomération. Qu'on le remarque bien d'ailleurs, il ne s'agit pas ici de deux mots « pleins » se réunissant pour former un composé : il s'agit — ce qui est bien différent — de l'agglomération au mot principal d'un mot jouant le rôle secondaire d'élément dérivatif, précisant les relations de la racine principale à laquelle il se soude. Cet élément secondaire, ce dérivatif, est par exemple ta dans les mots sanscrits çruta, entendu, mata, pensé, brata, porté; jadis cet élément dérivatif ta a eu son indépendance, il a eu un sens « plein », il n'est plus arrivé, par la suite des temps, qu'à servir d'élément dérivatif, d'élément de relation.

Lorsque cet élément dérivatif est placé après la forme radicale, il est appelé suffixe (ter est suffixe dans pater, mater, frater); lorsqu'il est placé en tête du mot, il est appelé préfixe : c'est le cas chez les Cafres; parfois l'élément dérivatif est intercalé dans le corps même de la racine, et il prend alors le nom d'infixe : ce mode de dérivation est rare.

Il est bon d'ajouter que la dérivation n'a point de limites, qu'un mot dérivé peut l'être à son tour, ce dernier également, et ainsi de suite. Ainsi, en magyar, le dérivé zàrat, signifie « il fait fermer », le dérivé zàrhat « il peut fermer », au moyen d'une dérivation secondaire on forme zàrathat « il peut faire fermer »; zàratgat « il fait fermer souvent » est également secondaire, et zàratgathat « il peut faire fermer souvent » est un dérivé tertiaire. Les langues de la troisième période d'évolution, par exemple, le latin, présentent un nombre considérable de dérivés de cette sorte, dérivés primaires, secondaires, tertiaires, etc. Le mot pater est un dérivé primaire dont l'élément plein, ou radical, est pa, et dont l'élément dérivatif est ter; paternus est un dérivé secondaire; on a ensuite paternitas, etc. En tout cas, nos langues n'ont pas l'extraordinaire faculté de dérivation que possèdent un certain nombre d'idiomes simplement agglutinants. « Tant de choses en deux mois? » dit le Bourgeois gentilhomme, et Covielle lui répond : « Oui. La langue turque est comme cela; elle dit beaucoup en peu de paroles. » Ce qu'il y a d'exact, c'est qu'en un seul et même mot, la langue turque peut introduire un certain nombre de notions : elle dit en un seul mot non seulement sèvmèk, aimer, mais encore sèvmèmèk, ne pas aimer, sèvilmèk, être aimé, sèvilmèmèk, ne pas être aimé, sèvdirmèk, faire aimer, sèvdirmèmèk, ne pas faire aimer, sèvinmèk, s'aimer, et ainsi de suite : les éléments dérivatifs indiquent, dans ces diverses formes, la négation, l'idée de cause, l'idée de retour sur soi-même, autant de notions que le français doit exprimer par plusieurs mots.

La plus grande partie des langues en est à la seconde période morphologique, à la période agglutinative, par exemple les langues des nègres occidentaux et orientaux, celles des Malais, des Polynésiens, des Dravidiens, des peuples altaïques, le basque, les langues américaines, etc., etc. Mais la communauté de structure ne préjuge point de la parenté : le fait que deux langues en sont à la même phase d'évolution n'accuse en rien une communauté d'origine.

Il y a lieu, d'autre part, de ne pas négliger ce fait que, dans la phase d'agglutination, certaines langues ont peu progressé, que d'autres, au contraire, ont singulièrement avancé. Certaines langues des nègres de l'Afrique occidentale usent encore, à côté de formes agglutinées, de procédés propres au monosyllabisme : il n'y a point là retour à d'anciennes formes, mais bien maintien d'anciennes formes au milieu de formations plus complexes. Il faut enfin ajouter que les formes de certains idiomes trahissent perpétuellement le passage du monosyllabisme à l'agglutination. Je citerai par exemple le khassia, parlé au nord-est de l'Inde par 200 000 individus environ. Certes, cette langue n'a point de valeur littéraire, elle appartient à un peuple qui ne connaît qu'une civilisation très rudimentaire; mais, pour celui qui étudie les phénomènes de révolution linguistique, elle a une importance de premier ordre, et l'on en pourrait dire autant de bien d'autres idiomes dont le philologue n'a souci. C'est ainsi que d'obscures espèces végétales ou animales sont souvent plus riches d'enseignements pour le botaniste et le zoologue, que ne le sont tant d'espèces communément recherchées pour leur utilité pratique ou même pour leur simple beauté.



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