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Nouvelle théorie du plaisir et de la douleur fondée sur la physiologie - Partie 1

(Revue scientifique de la France et de l'étranger

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Dans un article très intéressant, publié dans la Revue scientifique le 8 novembre dentier, M. I. Dumont a fait l'histoire des théories du plaisir.

À la fin, l'auteur adopte celle d'Hamilton en la formulant ainsi « Il y a plaisir toutes les fois que, par suite d'une excitation, l'ensemble, de forces qui constitue le moi se trouve augmenté, sans que cette augmentation soit assez considérable pour produire un mouvement de dissociation de ces mêmes forces; il y a peine, au contraire, quand, par suite d'une trop grande dépense de mouvement, cette quantité de forces se trouve diminuée. »

Cette manière de voir ne nous parait conforme aux données de la physiologie qu'en apparence; en réalité, elle nous parait fausse et pourrait donner lieu à de factieuses conséquences pratiques. Pour mettre la proposition ci-dessus en rapport avec les découvertes de la physiologie, il faudrait y ajouter quelques mots qui la modifieraient profondément. C'est ce que nous allons essayer de démontrer. Mais, pour cela, nous devons entrer dans quelques considérations anatomiques et physiologiques.

On sait que le système nerveux est l'instrument de l'âme. Grâce à des observations très délicates et à des expériences de toute espèce, on a même acquis la certitude que tout phénomène spirituel a un retentissement sur le système nerveux, ou mieux s'accompagne d'une modification de cet organe. Les, philosophes eux-mêmes reconnaissent maintenant cette vérité.

Par l'intermédiaire du système nerveux, les modifications violentes de l'âme peuvent réagir sur toutes les fonctions de l'économie, les troubler ou les accélérer, quelquefois les suspendre. L'intelligence et la volonté ont une action particulière sur le système nerveux. Mais nous laisserons de côté l'étude de ces deux facultés, pour ne nous occuper que de l'action de la sensibilité morale. L'est, d'ailleurs, cette faculté dont le retentissement est le plus considérable sur toute l'économie.

Si le plaisir nous anime, toutes nos fonctions s'en ressentent d'une manière favorable. Le cœur bat plus vite, la respiration s'accélère, les mouvements sont plus faciles et plus rapides, la digestion elle-même se fait avec plus d'énergie. Nous sentons la vie couler en nous à pleins bords, et c'est alors que nous croyons avoir conscience d'une augmentation de forces. Mais si nous approfondissons l'étude de ce phénomène, nous trouvons qu'en réalité il y a une diminution de forces dans l'économie.

Le système nerveux, qui est en définitive le siège principal et le point de départ de tous les phénomènes éprouvés pendant une émotion, ne peut subir un telle activité qu'en consommant une quantité plus ou moins grande des forces acquises de l'économie. En sorte que, pendant le temps même que l'on croit sentir une augmentation de forces, en réalité, il se produit une déperdition d'influx nerveux: c'est ce qui fait dire parfois que le plaisir fatigue autant que le travail. En effet, le plaisir nécessite lui-même un véritable travail du système nerveux. Ce travail est fort agréable sans doute. Cependant, son système nerveux s'est fatigué. Lorsqu'un plaisir est trop prolongé, il peut même produire une fatigue considérable. A qui n'est-il arrivé de sortir étourdi, presque brisé, mais ravi, après avoir entendu les Huguenots ou l'Africaine.

On pourrait nous objecter que cette lassitude est due à une mauvaise aération des salles de théâtre, à l'éclat des lumières; mais ces inconvénients n'entrent que pour une faible part dans la fatigue du système nerveux: ce sont bien les émotions diverses ressenties pendant la soirée qui énervent momentanément l'organisme.

Est-ce à dire pour cela que le plaisir soit un phénomène pernicieux? Une telle assertion ferait sourire. Non certes, quand il n'est pas exagéré. La fatigue produite est très salutaire. C'est qu'en activant toutes les fonctions, le plaisir a réveillé tous les besoins de l'économie. Il se produit alors un phénomène admirable: contrairement à ce qui se passe dans les mécanismes construits par la main de l'homme, où l'on voit l'usure succéder à un travail plus grand que d'habitude, dans la machine humaine, l'accélération de toutes les fonctions, loin d'user les organes, les entretient et même les fortifie. C'est donc secondairement, et non immédiatement, que le plaisir augmente « l'ensemble des forces qui constitue le moi ».

On pourrait défendre l'expression de M. Dumont en lui donnant la signification suivante: pendant le plaisir, une plus grande quantité de force latente, c'est-à-dire inconsciente, passe à l'état de force vive ou consciente. Dès lors, les sensations étant en quelque sorte plus nombreuses et plus fortes, on a le droit de dire que la conscience se sent une énergie plus grande. En effet, toutes les fonctions étant surexcitées par une émotion agréable, nous croyons sentir une augmentation de forces et une vie plus puissante, tandis qu'à l'état de repos, — le matin au réveil, par exemple, — nous n'avons pas une conscience aussi nette ni aussi vive de notre puissance vitale: c'est cependant le moment où l'organisme, ayant réparé toutes les fatigues et toutes les pertes de la veille, se trouve réellement plus fort qu'il ne le sera à aucun moment de la journée qui commence. L'organisme se trouve, pendant le plaisir, comme une machine à vapeur à son maximum de fonctionnement. Mais une machine qui est à son maximum de fonctionnement n'est pas nécessairement à son maximum de force. Ordinairement même, le maximum de force correspond au début du travail, c'est-à-dire au minimum de fonctionnement.

Il semblerait qu'en lui donnant la signification que l'on vient de lire, l'expression de M. Dumont pourrait être conservée. Oui, mais à condition d'ajouter quelque chose. Sans cela, elle pourrait s'appliquer aussi bien à la douleur qu'au plaisir.

Qu'est-ce, en effet, que la douleur? Physiologiquement parlant, c'est un état très positif du système nerveux dans lequel celui-ci éprouve une exagération, une suractivité dans ses fonctions: ces larmes, ces cris, ces sanglots, ces mouvements convulsifs, que prouvent-ils, sinon une activité considérable du système nerveux? Dira-t-on que la conscience ne participe pas à cette surexcitation et qu'elle se sent déprimée, tandis que dans le plaisir elle se sent augmentée, en quelque sorte ? Déprimée, oui; si l'on veut dire par là qu'elle n'est pas satisfaite, qu'elle sent que le mal qu'elle se donne sera inutile; non, si l'on veut dire par ce mot que son activité est diminuée.

Dans la douleur, l'activité de la conscience peut s'élever à son maximum, comme dans le plaisir. L'étude de la folie nous fournit à ce sujet des données curieuses. Tous les aliénistes reconnaissent que l'activité cérébrale du lypémaniaque, c'est-à-dire de l'aliéné qui souffre ou se croit persécuté, est aussi grande que celle du maniaque ou du mono-maniaque, chez lesquels on observe généralement une satisfaction exagérée.

Quand la douleur produit un abattement et une prostration non-seulement des forces musculaires, mais même de la conscience, c'est qu'elle a été au-dessus des forces du sujet; mais nous ferons remarquer que le plaisir exagéré produit exactement le même effet.

Puisque la douleur et le plaisir produisent une égale activité du système nerveux, on est donc leur différence?

Nous touchons ici au point capital. Dans le plaisir, le travail du système nerveux produit un effet utile, c'est-à-dire la satisfaction des penchants et des instincts. Dans la douleur, le travail du système nerveux est inutile, c'est-à-dire qu'il ne peut produire la satisfaction des penchants et des instincts.

Nous pouvons même aller un peu plus loin et dire que, dans le plaisir, l'activité du système nerveux s'épanche principalement au dehors sous forme de mouvements musculaires; tandis que, dans la douleur, elle est forcée de se concentrer au dedans, c'est-à-dire de produire un ébranlement plus ou moins grand des organes essentiels à la vie. C'est ainsi que les douleurs morales répétées peuvent amener toutes sortes de maladies.


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