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Physiologie et pathologie de la volonté - Partie 1

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Le Dr Dallemagne vient de publier sous ce titre deux aide-mémoire compacts et d'une lecture assez difficile, en même temps que paraissait la treizième édition du remarquable ouvrage de M. Ribot. La question se trouve donc par là même à l'ordre du jour et il est bon que les lecteurs de la Revue soient mis au courant de son état actuel.

Considéré à un moment quelconque de son existence, l'homme est une association de mécanismes dont les uns sont adultes (mécanismes héréditaires ou acquis par une habitude prolongée), les autres non (mécanismes intellectuels).

Le fonctionnement de ces mécanismes est de nature chimique, quoique le plus souvent il ne se manifeste à nous que par des résultats physiques ou mécaniques. Les éléments constitutifs des mécanismes sont les tissus. Il y a des tissus d'ordre inférieur et d'ordre supérieur au point de vue de la coordination générale qui constitue la vie individuelle.

Le tissu nerveux seul est d'ordre supérieur à ce point de vue; il unit et commande les autres, dont le fonctionnement serait sans lui purement local.

Le rôle principal du tissu nerveux est la conduction. Ce tissu se compose d'éléments histologiques appelés neurones, corps cellulaires isolés, munis de prolongements protoplasmiques très nombreux et très ramifiés, mais ayant, à un moment considéré, une forme et une délimitation précises. La manière dont le corps réagit, à un moment donné, à une excitation donnée, est uniquement sous la dépendance de l'état précis du système nerveux au moment considéré; la modification d'un seul prolongement protoplasmique d'un seul neurone peut modifier du tout au tout la nature de la réaction individuelle. Tout le système de conduction à travers le système nerveux dépend, en effet, des rapports de contiguïté existant entre deux neurones voisins; le courant conducteur, quelle que soit d'ailleurs sa nature, ne passera que là où la résistance ne sera pas assez grande pour l'arrêter. Donc, étant donnée, à un moment précis, une excitation locale d'une intensité déterminée, le courant nerveux résultant suivra un chemin, peut-être souvent bifurqué et dispersé, mais rigoureusement tracé par l'état actuel du système nerveux. Or, ce qui caractérisera la réaction de l'organisme à l'excitation donnée, c'est la situation topographique des éléments histologiques dans lesquels vient se terminer le courant causé par cette excitation. Songez maintenant au nombre formidable des neurones humains et à la complexité inouïe de leurs prolongements protoplasmiques; songez aussi que tout cet ensemble inextricable n'est jamais au repos chimique, qu'il est sans cesse le siège de phénomènes nutritifs commandés par la nature des courants qui le traversent et par la nature du milieu dans lequel baignent ses éléments; songez, enfin, que par toutes ses terminaisons superficielles le système nerveux reçoit sans cesse, de conditions ambiantes sans cesse variables, des excitations sans cesse variables en nature et en intensité, et vous concevrez que la variété des réactions humaines est infinie! Bien plus, vous aurez peine à croire qu'un homme puisse faire deux fois la même chose...

Il y a cependant des parties définitivement fixées dans le système nerveux; ces parties sont, il est vrai, sans cesse modifiées par des phénomènes conductifs et nutritifs, mais leurs rapports réciproques n'en sont pas changés; ils constituent la partie adulte du système, ce qu'on appelle les centres inférieurs. Qu'une excitation quelconque mette en mouvement l'un de ces centres; si l'intensité de l'excitation est faible, le mouvement provoqué dans le centre considéré ne pourra pas vaincre la résistance qui le sépare des centres supérieurs, et son énergie se dispersera, par des voies fixes, dans un domaine fixe de l'économie. La réponse de l'organisme à la même excitation sera toujours la même; un étranger pourra la prévoir, l'ayant constatée une fois.

Mais que l'intensité de l'excitation augmente, une portion du courant passera dans les centres supérieurs, et, ces centres étant essentiellement variables, non adultes, ce qui se passera dépendra naturellement de l'état précis du système au moment précis où l'influx y arrive. Le même influx, arrivant une seconde plus tard, aurait pu se répartir dans un domaine topographique tout différent. Un étranger ne pourra jamais prévoir dans ce cas la réponse de l'organisme à l'excitation donnée; il lui semblera que l'organisme est libre de faire qu'il veut.

Le domaine fixe ou adulte du système nerveux individuel s’accroît chaque jour; un chemin souvent suivi dans la partie variable des centres peut, sous l'influence de l'assimilation fonctionnelle, s'y fixer d'une manière plus ou moins définitive (habitude, instinct secondaire) et rester fixé désormais sous l'influence de l'entretien par un fonctionnement suffisant, mais il peut aussi disparaître petit à petit s'il est négligé (désuétude). Donc, quand on parle du domaine variable ou intelligent du système nerveux, il faut bien spécifier qu'il est question de ce domaine au moment même où l'on parle. Cela posé, il est bien facile de définir une volition: Il y a volition dans un organisme chaque fois qu'un courant nerveux, provenant d'une excitation quelconque, traverse des parties non adultes du système nerveux, chaque fois, par conséquent, qu'un étranger ne peut en prévoir le résultat et doit croire que l'organisme considéré est libre de faire ce qu'il veut. Voilà, n'est-ce pas, une définition purement physiologique de la volition.

Le résultat d'une volition peut être de trois natures distinctes: 1° Le courant terminal vient aboutir à des éléments histologiques d'ordre inférieur (muscle, glande, etc.) et en détermine le fonctionnement spécial; il y a alors exécution proprement dite. 2° Le courant terminal vient aboutir à une autre partie du système nerveux en état de fonctionnement et en arrête le fonctionnement; on dit alors qu'il y a inhibition. 3° Le courant terminal vient se perdre dans la partie non adulte des centres nerveux supérieurs et y détermine des modifications par assimilation fonctionnelle (résidus); l'existence de ces modifications ou résidus interviendra naturellement ensuite, tant qu'ils n'auront pas disparu, dans l'établissement des courants d'une volition nouvelle qui traversera les mêmes parties du centre nerveux.

Il est bien évident que ces trois résultats différents d'une volition pourront coexister, le courant capricieux de l'influx devant se bifurquer un grand nombre de fois; dans le cas d'une excitation de faible intensité, le troisième résultat pourra se produire seul; il semblera à un étranger que l'organisme n'a pas réagi; mais, dans le cas d'une excitation très forte, l'un des deux premiers résultats se produira forcément. Une émotion douloureuse détermine la sécrétion lacrymale (exécution) ou même l'arrêt du cœur (inhibition); mais quelquefois, lorsque le chemin parcouru dans le cerveau a eu de nombreuses bifurcations l'une d'elles arrive à contremander le résultat de l'autre par inhibition; par exemple, malgré une émotion douloureuse, il pourra arriver que l'organisme retienne ses larmes.

Jusqu'à présent, nous ne sommes pas sortis du domaine de la physiologie objective; nous pourrions y rester et faire néanmoins une étude complète de la pathologie des volitions, mais nous nous priverions ainsi, de gaieté de cœur, d'un moyen d'investigation puissant que l'on appelle l'observation interne. Lorsque, en effet, comme nous l'avons vu tout à l'heure, il semble à un étranger que l'organisme est libre de faire ce qu'il veut, l'organisme considéré est lui-même victime de la même illusion. Cela tient à ce que les phénomènes moléculaires de l'assimilation sont accompagnés d'épiphénomènes de conscience; la totalité de ces épiphénomènes, à un moment considéré, s'appelle état de conscience; c'est elle qui tient l'organisme au courant de la topographie actuelle de son système nerveux; il suffit, pour concevoir cette mise au courant, de concevoir que la sensation moléculaire est en rapport avec la situation topographique du point où a lieu la réaction dont elle est l'épiphénomène (énergie spécifique). Je n'insiste pas ici sur ces considérations que j'ai développées ailleurs. Pas plus que l'étranger, l'organisme ne peut prévoir ce qu'il fera, mais il est tenu au courant à mesure qu'il agit; cependant il y a certaines choses qu'il sait d'avance, c'est le rôle que joueront ultérieurement dans son mécanisme, tant qu'ils n'auront pas disparu, les résidus résultant de la volition actuelle. En effet, par suite même de la valeur topographique de la sensation moléculaire, chaque fois qu'un courant nerveux mettra en activité le résidu de la volition actuelle, il éveillera l'état de conscience même qui a accompagné la formation de ce résidu et, dans notre illusion que nos états de de conscience déterminent nos actes, nous croirons agir en vertu de ce qu'a appris à notre conscience personnelle la formation du résidu considéré.


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