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Le problème moral de la psychologie collective - Partie 3

L'humanité nouvelle : revue internationale : science, lettres et arts

En 1900, par Sighele S.

« Apprendre des leçons, savoir par cœur une grammaire ou un abrégé, bien imiter, voilà — écrivait Jules Simon — une plaisante éducation où tout effort est un acte de foi devant l'infaillibilité du maître, et n'aboutit qu'à nous diminuer et à nous rendre impuissants. »

Au lieu des choses nécessaires à la vie, on enseigne l'histoire ancienne; au lieu de former des hommes, on forme des érudits: au lieu de préparer l'enfant à la lutte pour l'existence, l'école ne se charge que de les préparer à des fonctions publiques: au lieu de développer l'initiative individuelle, on cherche à éteindre sous un niveau médiocre toute lueur d'originalité. Ce n'est pas l'épanouissement des plus hautes facultés humaines, c'est le diplôme qu'on vise.

Et l'Etat qui fabrique à coups de manuels tous ces diplômés — comme le disait très bien M. Le Bon — ne peut en utiliser qu'un petit nombre et laisse forcément sans emploi les autres. Il lui faut donc se résigner à nourrir les premiers et à avoir pour ennemis les seconds. Il lui faut se résigner — ce qui est bien plus grave et plus douloureux — à créer deux catégories d'individus: ceux qui, après avoir assiégé les carrières, les ont obtenues; ceux qui, tout en ayant mis le siège, sont restés au dehors de la forteresse bureaucratique. Les premiers constituent une foule esclave du gouvernement, toujours prête à le soutenir, parce qu'ils craignent de perdre leur emploi — les seconds constituent une foule rebelle au gouvernement, toujours prête à le combattre et à en entraver les initiatives; et la soi-disant opinion publique n'est que la résultante pathologique de deux courants innaturels et immoraux, qui portent dans leur jugement — non pas les idées et les sentiments du vrai peuple — mais les égoïsmes d'une foule qui a trop mangé, ou les représailles d'une foule qui a trop faim.

Voilà, malheureusement, la condition des foules latines: voilà aussi la raison de leur infériorité qui autorise les sceptiques et les aristocrates à porter un jugement très sévère sur la psychologie et sur l'intelligence de la collectivité. Nous ne pouvons admettre — disent-ils — d'être guidés ni par une foule de brebis qui trouve toujours bonne la voie par laquelle le pasteur, c'est-à-dire le gouvernement, veut les faire marcher, ni par une foule de fauves rebelles qui mettent leur unique orgueil et leur seule volonté à contrarier ce que l'autorité leur commande. Le servilisme d'une part et la rébellion de l'autre, ne donnent pas, ne peuvent pas donner pour résultante une opinion publique digne des pays civilisés.

Et les sceptiques n'ont pas tort. — Seulement ils ont tort de croire qu'il soit trop tard pour remonter un tel courant.

Si nous avons le courage de changer notre système d'éducation, si nous remplaçons nos odieux manuels par une instruction professionnelle capable de ramener la jeunesse vers les champs, vers les ateliers, au lieu de la faire croupir dans les bureaux, nous formerons un peuple et une âme collective qui sera digne de la puissance que l'évolution lui a désormais reconnue.

Le mouvement de révolte contre l'éducation latine va s'élargissant tous les jours. Des pages magnifiques d'Hippolyte Taine jusqu'aux livres mathématiquement persuasifs de M. Demolins — c'est un hymne qui s'élève à l'éducation anglo-saxonne: et nous espérons que cet hymne sera entendu par les gouvernements et les parlements.
Et puisque c'est indéniablement avec l'éducation et l'instruction que s'améliore ou s'altère l'âme des foules, nous sommes bien sûrs que si les pays latins veulent modifier leur éducation, l'âme des foules latines s'améliorera.

Est-il nécessaire d'apporter des preuves ou des arguments pour démontrer la vérité de ce que nous venons de dire? L'histoire tout à fait récente de la Grèce, de l'Italie, de l'Espagne, de la France, est un livre ouvert et d'interprétation bien facile. Ces quatre nations — la Grèce dans sa pitoyable guerre contre les Turcs, l'Italie dans sa malheureuse campagne d'Afrique et dans les émeutes de 1898, l'Espagne dans son désastre militaire et moral au temps de la guerre contre les Etats-Unis, la France dans la débâcle honteuse de l'affaire Dreyfus, ont clairement prouvé qu'elles avaient une âme collective corrompue, vieillie, incapable de se diriger. Dans ces quatre pays, la majorité de l'opinion publique, c'est-à-dire la foule, est allée droit à sa perte, comme une folle ou comme une criminelle, et c'est encore une merveille, un miracle, si elle n'est pas tombée dans le gouffre.

Quelles en sont les raisons? Si je ne me trompe, la cause de tout cela est que les foules latines sont aujourd'hui des foules vieilles, réduites à un état de débilité et de sénilité par une éducation fausse et une instruction mauvaise. Et comme tous les vieux et les débiles, elles ont, ou une aveugle sénilité ou des paroxysmes pathologiques de fureur.

Confrontez ces foules vieilles avec les foules jeunes des peuples anglo-saxons! Confrontez la multitude enivrée de Barcelone ou de Madrid qui en 1898 hurlait de subjuguer les Américains — comme les Français de 1870, qui hurlaient: A Berlin! A Berlin! — avec le calme sûr et majestueux des citoyens de New-York qui attendaient les dépêches de la guerre avec l'assurance de celui qui connaît sa force et qui n'en doute pas!

Moltke disait que les victoires des Allemands sur les Français en 1870 étaient dues, plus qu'au génie des généraux, au travail obscur du maître d'école.
Je crois que cette phrase contient une grande vérité, et une vérité qu'on peut appliquer dans un champ bien plus vaste que n'est un champ de bataille.

Je crois que pour toutes les victoires, non seulement celles des armes, mais aussi celles de l'intelligence et de la moralité, pour les progrès de tout genre enfin, c'est l'éducation et l'instruction qui peuvent fournir les moyens les plus sûrs.

Rendre conscient le peuple, le faire sortir de son infériorité mentale et de son inconscience morale, donner à chaque individu le moyen de se faire une place dans la vie, et de pouvoir la rattraper lorsqu'il l'a perdue, ne pas laisser croire que le seul idéal doit être un fauteuil bureaucratique, mais développer chaque initiative individuelle, voilà la vraie et seule manière de former une âme collective qui soit à la hauteur de ses droits, et qui, ne s'en orgueillissant pas trop de sa puissance, soit capable d'éviter ce grand écueil qui est l'ivresse de la toute-puissance et qui conduit à la folie ou au crime.

Et ce sera une âme collective qui saura éviter cet écueil d'autant plus que le courant socialiste actuel a donné aux individus la certitude qu'ils sont peu de chose par eux-mêmes et qu'ils ne valent quelque chose que lorsqu'ils sont réunis aux autres.

Les foules des peuples du Nord ont démontré qu'elles ont une âme collective qui relativement a évolué et est consciente.
Et s'il y a — à présent — une exception frappante pour l'Angleterre qui s'est emballée dans la guerre du Transvaal comme un loup qui se jette sur une brebis, ou comme un assassin qui vous prend à la gorge, c'est que la foule anglaise est elle-même la victime de certains loups et de certains assassins qui, pour amasser de l'or la trompent et l'enivrent avec des moyens jésuitiques et frauduleux; qui l'enivrent en surexcitant son orgueil national, qui la trompent en achetant les journaux et en formant de la sorte cette opinion publique que nous avons étudiée dans une autre leçon et que seuls les ingénus peuvent croire sincère.

Mais est-il hasardeux de penser que — comme la foule anglaise — passé cet horrible moment de crise qui va lui coûter bien cher — de même les foules latines, pourront retrouver — ou se former — une âme collective vraiment consciente et moderne?
Je crois que non, si l'expérience a servi à quelque chose, et si la marche fatale des idées de progrès qui sont à l'horizon dans la politique, dans l'instruction, dans la science n'est pas arrêtée.

Du reste, puisque le règne de la foule va toujours grandissant, il est bien simple de penser que tous nos efforts doivent tendre à rendre la foule digne de ses immenses droits puisque là seulement est notre salut.
Y arrivera-t-elle?
Le destin de l'humanité ressemble à une longue et dangereuse ascension vers un faîte très haut et très lointain, voilé par les nuages.
Le faîte est le nivellement moral et intellectuel et le bien-être de tous.
En général on ne croit pas pouvoir y toucher: quelques-uns seulement en ont la foi.

Qui a tort et qui a raison?
Je ne le sais pas. Mais je sais que, si le faîte n'a pas encore été atteint, si même on ne peut jamais l'atteindre, tous, pourtant, en cherchant à y toucher, sont devenus meilleurs.

Voilà, mesdames et messieurs, ma conclusion: conclusion optimiste et morale, parce qu'on doit toujours espérer, et que surtout on doit toujours travailler à la réalisation du progrès humain, sans trop se soucier si on touchera un jour à l'idéal et au rêve qui est dans notre cœur et dans notre intelligence. Fais ce que dois, advienne que pourra! Voilà l'évangile suprême et absolu auquel nous devons conformer notre conduite. — Pascal disait que le but de l'homme n'est pas de vaincre, mais de combattre. Je le crois avec lui, parce que, chaque fois que nous avons obtenu une victoire, nous reprenons les armés, toujours sous le prétexte de vaincre, en réalité pour le seul besoin de combattre.

Et puisque je suis un humble mais enthousiaste soldat de la science, puisque aujourd'hui je vous ai parlé de la lutte à soutenir pour améliorer l'âme des foules avec l'instruction et l'éducation, — permettez-moi d'envoyer mon salut à cette Université nouvelle, à cet institut des hautes études, qui ont cherché à réaliser un désir qui flottait dans la conscience de l'élite humaine, et qui ont accompli plus qu'une oeuvre d'instruction, une oeuvre d'élévation humaine — comme a dit mon maître, M. Ferri, dont il m'est cher et doux de vous rappeler le nom en ce dernier moment.

L'heure est triste et difficile — mesdames et messieurs — pour cette Université, que j'ai désormais l'orgueil d'appeler notre Université, — mais quel que soit son avenir — et je souhaite de tout mon cœur qu'il soit florissant et glorieux — il restera à ses fondateurs et à ses organisateurs, l'honneur d'avoir vaillamment livré une bataille pour la liberté de la pensée et pour l'élévation humaine — il restera à ceux qui — comme moi — y ont porté leur concours — la satisfaction immense d'avoir été les amis de la première heure de ces hommes courageux, et de leur avoir prouvé que, s'ils sont combattus dans leur pays, la sympathie des étrangers les entoure, et plus que la sympathie, l'admiration qui est due aux pionniers de la civilisation.


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