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Hypnotisme et suggestion

(Causeries scientifiques : découvertes et inventions, progrès de la science et de l'industrie)

En 1890, par Parville H.


L'hypnotisme a de nouveau attiré l'attention en 1891. M. le professeur Bernheim, de Nancy, a fait, à l'Hôtel-Dieu de Paris, quelques expériences qui ont frappé les assistants. Pour en saisir l'intérêt, il faut savoir qu'à Nancy on rapporte les phénomènes hypnotiques à de simples suggestions. L'école de Nancy avance qu'il suffit de suggérer à un sujet prédisposé de dormir et qu'il dormira. Dormez, et tout est dit. La suggestion finit par se rendre maître de l'individu. On peut même suggérer ce que l'on voudra à un sujet dormant de son sommeil naturel, et il en restera quelque chose au réveil. La conscience pourrait être ainsi atteinte dans certaines limites. M. Bernheim, pour prouver que la suggestion est toute-puissante, a opéré sur des malades de M. Dumontpalier à l'Hôtel-Dieu, et, de fait, il lui a suffi de faire des suggestions à ces sujets à l'état de veille, pour que ceux-ci obéissent passivement. Vous voyez ces jolies fleurs qui sont à côté de vous ; vous voyez ce beau, chien, etc. Et les sujets d'admirer comme si réellement fleurs et chien existaient dans la salle de l'hôpital. Les effets de la suggestion, à l'état de veille, ont été très étudiés à Nancy. M. Bernheim, M. Liébeault, etc., ont souvent guéri des contractures, des douleurs d'origine nerveuse, à l'état de veille, par simple suggestion. Un tout jeune enfant avait une douleur au bras et la main assez violente pour qu'il ne pût élever le bras ou étendre les doigts. « Mon cher enfant, dit M. Bernheim, je vais vous guérir immédiatement ; tout à l'heure, quand je vous dirai de vous lever, vous étendrez votre bras, ouvrirez votre main et vous serez guéri. Vous entendez bien? Allons, levez-vous, vous ne souffrez plus. » Et l'enfant se leva et ne souffrit plus. Tous ces effets sont plus ou moins connus.

L'école de Paris, dont le chef est M. Charcot, n'admet pas que la suggestion soit souveraine et qu'elle puisse, comme le dit M. Bernheim, influencer tout le monde. Assurément, sur des sujets prédisposés, souffrants, etc., la suggestion exerce sans doute sa part d'action ; de ce chef, les expériences de Nancy ou celles de l'Hôtel-Dieu de Paris s'expliquent d'elles-mêmes. Mais, pour M. Charcot et ses élèves de la Salpêtrière, l'hypnotisme crée chez le sujet une véritable névrose. Le sujet n'est plus dans un état physiologique, mais bien dans un état pathologique; la suggestion alors peut agir. MM. Gilles de la Tourette et Cathelineau viennent, par une voie détournée, de montrer qu'en effet l'état hypnotique bien caractérisé est un état morbide. C'est la chimie biologique qui vient de répondre; dans les grandes hystéries, les excréta urinaires subissent une profonde modification ; résidu fixe, urée, phosphates, toutes les proportions ordinaires sont atteintes. Il y a diminution. Le rapport entre les phosphates terreux et alcalins qui, normalement, est de 1 à 3, devient toujours comme 1 est à 2 ou devient comme 1 est à 1. Il y a inversion. Chimiquement l'attaque hystérique est l'inverse de l'accès épileptique, car, d'après MM. Lépine et Mairet, il y a élévation considérable des principes constitutifs de l'urine. Ces deux états opposés peuvent servir d'éléments pour le diagnostic, parfois difficile, de ces deux maladies convulsives. Or, chez les hystériques plongés dans l'état hypnotique à la suite des périodes de léthargie, de catalepsie et de somnambulisme provoqués, on voit les mêmes modifications dans les excréta urinaires. Il semble donc que l'hypnotisme provoque bien un état pathologique.

Nous connaissons une femme d'une quarantaine d'années que nous avons endormie en pressant légèrement les globes oculaires sans prononcer un mot. Cette femme présente le phénomène de l'état second très développé ; elle a deux personnalités bien distinctes et indépendantes. Dans son état ordinaire, elle oublie tout ce qu'elle a dit ou fait dans son état second, et réciproquement. Si bien que l'on peut soutenir deux conversations avec elle absolument comme s'il y avait deux personnes présentes. Il suffit d'endormir par pression oculaire, de parler, de la réveiller, de l'endormir, etc., et tout cela successivement et rapidement. Alors Mme A... oublie Mme B... et réciproquement; la conversation commencée avec Mme A... se poursuit avec suite, comme se poursuit de même la conversation commencée avec Mme B... Etat normal Mme A... : « Vous avez été au Salon? — Oui. » — Mme B... : « Est-ce que vous comptez voyager cette année? — Sans doute, j'irai en Suisse. » — Mme A... : « J'ai été au Salon, je voudrais comparer les Champs-Elysées et le-Champ-de-Mars. » Mme B... : « Je pense quo nous nous arrêterons à Pontresina. » etc. Il n'y a pas la moindre incertitude dans les propos échangés. Les deux personnalités sont tranchées. Or si, dans l'état second, nous essayons la moindre suggestion, nous échouons complètement. Impossible de lui faire admettre qu'il y a un oiseau qui chante à côté d'elle ; aucun des phénomènes suggestifs connus ne se produit. Nous sommes à peu près hors de toute action suggestive dans ce cas particulier; c'est, du reste, ce qui avait déjà été observé par Azam dans le cas devenu classique de Félida X... Donc la suggestion n'est pas tout dans ces états singuliers. On ne peut pas établir de règle à cet égard. Chaque sujet offre une caractéristique spéciale. C'est pourquoi nous ne saurions nous ranger à l'opinion de l'école de Nancy qui attribue tout ce que l'on observe à la simple suggestion. Cette opinion est trop absolue. Il est clair que la suggestion peut jouer son rôle; mais il faut faire prudemment des réserves expresses sur son action souveraine et constamment prépondérante.


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