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Les sensations et les représentations - Partie 3

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Il est un ordre de sensations que l'on rencontre plus particulièrement au tube digestif, mais que l'on ne peut obtenir par des excitations directes, ce sont les sensations spasmodiques.
Elles se produisent surtout sous l'influence d'excitants internes ou d'excitations à distance et toujours par l'intermédiaire de contractions de muscles lisses de la région où apparaît la sensation. Ces contractions appelées spasmes, déterminent, lorsqu'elles acquièrent une certaine intensité, une irritation très probablement mécanique des extrémités nerveuses sensitives qui se trouvent autour des fibres contractées et donnent lieu alors à des sensations affectives. L'importance psychologique de ces sensations est très grande puisque c'est à des spasmes de diverses parties de la paroi digestive que les émotions douloureuses doivent leur caractère douloureux et qu'ainsi ce qu'il y a de pénible dans la nausée, le chagrin, l'anxiété, est l'élément affectif de sensations spasmodiques.

Au tube digestif ces sensations sont douloureuses et cela quelle que soit leur intensité. Une sensation nauséeuse est en effet désagréable, même quand elle est à peine perceptible. Il en est de même du chagrin, de l'anxiété, etc.; dans ses degrés les plus légers, la sensation spasmodique, qui est la base affective de ces émotions, garde encore son caractère douloureux.

A l'état pathologique des spasmes peuvent se produire dans le tube digestif et donner naissance à des sensations parfois extrêmement douloureuses; à cet ordre de faits appartiennent les coliques, les crampes d'estomac, les empreintes et aussi les sensations constrictives de l’œsophagisme.

En dehors de l'appareil digestif on observe des spasmes affectifs aux organes génitaux et sur la peau. Aux organes génitaux ces spasmes se produisent pendant l'orgasme vénérien et le ton de plaisir qu'ils déterminent constitue une part importante des éléments affectifs de ce phénomène.

Sur la peau, les contractions des fibres lisses des appareils pilo-sébacés donnent naissance à des sensations spasmodiques agréables désignées sous le nom de frissonnement. Par ces contractions, la peau prend l'aspect « chair de poule » et l'on peut facilement constater un étroit parallélisme entre cette modification cutanée et la sensation qui en résulte. Le frissonnement peut être déterminé par le froid, par des infections, il s'accompagne alors d'un tremblement spécial (frisson); on le rencontre aussi dans certains réflexes prurigineux, dans l'orgasme vénérien, dans quelques émotions: la frayeur, l'attendrissement, la nausée.

Pour terminer cette revue des tonalités affectives des sensations, il nous resterait à rechercher ces tonalités dans les sensations ayant pour origine les organes intérieurs du corps. Mais au point de vue affectif ces sensations sont peu importantes et nous nous contenterons de signaler deux états douloureux localisés dans les muscles striés: le sentiment de fatigue et les sensations musculaires pénibles de l'énervement contenu.

Dans cet inventaire des éléments affectifs de nos états de conscience, un fait remarquable s'accuse très nettement: d'une part nous avons rencontré plus souvent la douleur que le plaisir et d'autre part la douleur nous a montré une gamme très riche en intensités alors qu'en sens contraire nous n'avons observé que des tonalités affectives faibles. En fait, la douleur ne s'oppose pas exactement au plaisir; en un point de la surface corporelle nous pouvons produire par des excitations croissantes des sensations désagréables, puis pénibles, finalement très douloureuses, tandis qu'il n'est pas d'endroit du corps où l'on puisse déterminer en un point une sensation même simplement agréable. Aussi le plaisir — phénomène affectif dont l'intensité peut être très grande — n'est-il obtenu que par l'addition d'un très grand nombre de sensations faiblement affectives. Qu'il s'agisse du plaisir de manger, de l'orgasme vénérien ou du frissonnement, le plaisir n'y est intense que par la multiplicité des extrémités nerveuses excitées, par le grand nombre des sensations agréables produites en même temps. Prenons pour exemple le frissonnement que donne une lecture sentimentale; il a une tonalité agréable intense, il est un véritable plaisir, mais il résulte de l'excitation réflexe d'une très grande surface cutanée; par contre la sensation que donnerait l'excitation, comme dans le frissonnement, d'un centimètre carré de peau aurait une tonalité agréable probablement très peu appréciable.

On peut d'ailleurs, pour certaines sensations, se rendre compte expérimentalement de cette influence de l'étendue de la surface excitée. L'expérience suivante, due à Weber — et que je modifie un peu pour la rendre plus démonstrative — est très nette à cet égard. Dans de l'eau chaude, à une température supérieure de quelques degrés à celle du corps, introduisons un doigt; nous éprouvons alors une sensation de chaleur croissante qui, au bout d'un certain temps, dix à quinze secondes par exemple, devient légèrement douloureuse. Si, maintenant, quelques instants après avoir retiré le doigt, nous introduisons dans l'eau les doigts des deux mains, sauf les pouces, le rapport des surfaces excitées étant de un à huit environ, nous obtenons la même sensation douloureuse au bout d'un temps deux à trois fois moindre. Si nous prolongeons l'immersion des doigts la sensation augmentant pourra devenir intolérable, alors que cependant l'on pouvait, avec un seul doigt, attendre qu'elle eût atteint son maximum d'intensité sans éprouver de douleur manifeste. Ces faits nous montrent expérimentalement qu'une sensation, faiblement douloureuse lorsqu'elle résulte de l'excitation d'un petit nombre d'extrémités sensitives, peut s'accroître beaucoup en intensité par la multiplication des éléments nerveux excités. En modifiant la température du bain on constaterait, de la même manière, des faits analogues pour les sensations de chaud ou de froid (Weber).

Pour les saveurs, il est également facile de faire les mêmes constatations; une solution salée ou sucrée de goût à peine appréciable lorsqu'on en porte une goutte aux points de la langue (pointe, bord, base) sensibles aux saveurs, produit une sensation sapide très intense si l'on s'en remplit la bouche. Les sensations visuelles donnent lieu aux mêmes considérations.

Projection, localisation. — Bien que se produisant dans la matière nerveuse centrale les sensations nous apparaissent comme si elles étaient projetées au-delà de cette matière qui les engendre. De plus, elles sont comme localisées en des points précis du milieu extérieur. Ces deux propriétés portent respectivement les noms de projection et de localisation.

A ce point de vue les sensations se divisent en deux groupes:
1° Les sensations visuelles et auditives; leur localisation a lieu au-delà des appareils sensoriels excités et sur les corps d'où émanent la lumière ou le son. Les agents excitants qui déterminent les sensations de ce groupe rayonnent en tous sens autour des objets; dès lors ils peuvent affecter en même temps un nombre très grand d'individus. Sur un même individu ils excitent simultanément les deux rétines ou les deux appareils auditifs et déterminent ainsi deux sensations à peu près semblables; comme ces sensations sont localisées au même point de l'espace, elles s'y fusionnent et donnent l'impression d'une sensation unique.
2° Le deuxième groupe est constitué par toutes les autres sensations; leur localisation a lieu au niveau des extrémités périphériques des éléments nerveux excités. Pour produire les sensations du premier groupe l'objet extérieur agit par une émanation excitatrice; ici il agit par son contact avec la surface corporelle; il y a cependant à cela deux exceptions fournies par les objets odorants et par les corps émettant des radiations thermiques; dans ces cas l'objet agit à distance, mais la sensation n'en est pas moins localisée sur la muqueuse olfactive ou à la surface cutanée.


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