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Le cerveau social et le cerveau individuel - Partie 3

(Annales de l'Institut international de sociologie

En , par


Or les masses populaires n'ont pas de mémoire sociale. Après deux ou trois générations, les événements les plus importants qui ont remué toute une société, sont complètement oubliés par le peuple. « La tradition orale — dit M. Novicow — peut conserver dans une certaine mesure le souvenir du passé, mais dans une mesure très restreinte. En 1770, Cook aborda dans la Nouvelle-Zélande, à quinze milles de l'endroit visité par Tasman cent-vingt ans auparavant. Il n'y trouva aucun souvenir de cet événement. Cependant l'arrivée des blancs avait dû impressionner les naturels de cette île... Milan a subi pendant près de deux siècles la domination espagnole. Le peuple ne s'en souvient presque plus. Cependant elle n'a pris fin qu'en 1714. » Il y a des paysans moscovites qui n'ont jamais entendu le nom de Napoléon, malgré l'incendie de Moscou en 1812. On pourrait ajouter des exemples sans fin, mais je pense qu'ils seraient superflus. Il est évident que la mémoire sociale n'est le fait que d'un petit nombre d'individus; ce n'est pas le peuple qui se souvient, ce sont quelques personnes seulement qui se souviennent pour lui, et il n'y a que ces quelques personnes qui peuvent prétendre à la représentation de la pensée sociale.

Mais si le cerveau social doit avant tout être doué de mémoire, il ne peut pas être composé des représentants des masses qui, après deux ou trois générations, sont dépourvues de tout souvenir; les éléments de ce cerveau ne doivent donc pas être élus par le peuple, parce que les ignorants sont incapables de distinguer l'instruction du charlatanisme; ils doivent être choisis, non pas en qualité de représentants du peuple, mais en qualité de représentants de la haute culture politique de la nation.

C'est le principe de la représentation du peuple qui conduit inévitablement à installer l'ignorance au pouvoir; plus le suffrage est élargi, plus le parlamentum sera indoctum.

Qu'on s'y prenne d'ailleurs comme on voudra pour le modifier ou le perfectionner, le système représentatif ne peut que manquer son but; parce que si les représentants sont élus, par un système à suffrage restreint, ils ne serviront que les intérêts de leurs électeurs; s'ils sont élus par des classes professionnelles, chacun d'eux luttera pour les intérêts de la classe qui l'a délégué, et les classes ayant un plus grand nombre de représentants se coaliseront au détriment des autres; si, enfin, ils sont choisis par le suffrage universel, ce sera bientôt la toute puissance du prolétariat, ce qui ne signifie que spoliation et arrêt de civilisation.

Mais le système représentatif — je l'ai déjà dit — n'est pas une loi de l'existence sociale.

Dans les époques primitives des agrégations humaines, il n'y avait pas d'élection; comme on l'a remarqué, les hommes primitifs ne nommaient pas leur chef; ils subissaient simplement, par la force de la suggestion, le prestige du meilleur (c'est-à-dire de celui qui était le mieux doué pour les fonctions qu'il avait à remplir), « et l'autorité de ce chef surgissait de la sujétion instinctive des autres ».

Dans les Etats de l'ancien Orient et en Europe au Moyen-Age, la caste donnait le pouvoir; or l'hérédité psychologique, si elle ne fixait pas l'intelligence, fixait du moins des instincts et des tendances; la tradition et une éducation spéciale y aidant, la nouvelle génération se trouvait préparée à remplir les fonctions de la place qu'elle avait à occuper.

Quant à Rome et aux républiques de l'ancienne Grèce, il n'y avait d'élection que pour des charges déterminées, pour des fonctions spéciales, non pas pour des assemblées toutes puissantes.

Cette idée que les représentants du peuple doivent faire des lois et gouverner, n'est venue que très tard, il n'y a que quelques siècles à peine. Les représentants n'avaient eu d'abord d'autre mission que celle de consentir ou de refuser de nouveaux impôts ayant un but déterminé; à ceux qui devaient payer, et à ceux-là seulement, le gouvernement des époques passées demandait leur agrément; c'était un devoir de politesse qu'on a trop oublié de notre temps!

Comment a-t-on pu en venir à l'idée que ces gens réunis pour dire s'ils consentaient, au nom de ceux qui les avaient envoyés, à payer quelque chose en plus, pour les besoins du Roi ou de l'État, devaient être les mêmes à qui il fallait s'adresser pour faire des lois civiles, pénales ou administratives et des conventions internationales, pour faire la guerre ou la paix, pour désigner les ministres et par suite tous les hauts fonctionnaires, pour diriger enfin toute la machine de l'Etat et en grande partie la conduite de la société? C'est presque inconcevable.

Comme je l'ai récemment écrit, je suis persuadé qu'il n'y aura de progrès des institutions politiques qu'autant qu'on abandonnera l'idée de la représentation du peuple pour les fonctions législatives, car le système représentatif (que le représentant soit un césar, ou une assemblée) est incompatible avec les fonctions de haute direction du mouvement social et des affaires de la nation. C'est le choix des meilleurs, c'est-à-dire des mieux doués, ce n'est pas la représentation des intérêts des groupes ou des classes, ni celle de la majorité des citoyens, qu'il faut exiger dans l'organe de direction, de même que ce n'est pas la représentation de toutes les parties de l'organisme animal qu'on trouve dans le cerveau.



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