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Des phénomènes consécutifs à l'ablation du cerveau et des mouvements de rotation - Partie 2

(Revue scientifique de la France et de l'étranger

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Si le cervelet est enlevé ou lésé profondément, les mouvements sont conservés, mais ils ont lieu sans ordre, sans entente. Les mouvements du vol et ceux de la natation se font comme par secousses, ils ont quelque chose de spasmodique; chez le canard, par exemple, chaque patte a l'air d'être mise en mouvement par un ressort rigide, elle se contracte à tort et à travers, sans but bien défini, tandis que chez celui où les lobes cérébraux sont seuls enlevés, les contractions sont coordonnées, elles ont de l'ampleur et une certaine grâce. Nous avons même dit, pour bien exprimer ce fait, que les mouvements paraissaient plus normaux qu'a l'état normal.

Cependant les mouvements réflexes dus uniquement à l'influence de la moelle sont également coordonnés, comme le prouve l'expérience de Pflüger. L'ablation du cervelet ne fait pas disparaître la coordination de tel ou tel mouvement limité, mais bien celle des mouvements d'ensemble, tels que le saut, la locomotion, la natation, le vol.

De plus, l'animal ne sait plus se tenir constamment en équilibre, il n'a plus ce besoin forcé qui, chez l'animal privé seulement de ses lobes cérébraux, est si remarquable. Le cervelet sert encore plus à l'équilibration qu'à la coordination des mouvements; c'est sa principale fonction, d'après nous, et que l'animal soit en repos ou en mouvement, il agit dans ce sens.


Centres locomoteurs

On peut conclure de la plupart des faits que nous avons cités que les mouvements pour les animaux soit inférieurs, soit supérieurs, sont produits par certains mécanismes spéciaux, ou par des centres locomoteurs qui se trouvent en dehors du cerveau. Ces centres sont essentiellement passifs, ils n'ont aucune action spontanée et ne se mettent en activité que lorsqu'ils y sont excités soit par une action périphérique, soit par le cerveau.

On ne doit donc plus admettre dans les mouvements habituels et qui paraissent parfaitement volontaires, une action directe du cerveau sur chaque muscle. On est obligé de reconnaître qu'il existe en dehors du cerveau des centres de mouvement, qui servent d'intermédiaire entre la volonté et les actes extérieurs. La volonté met en activité tel ou tel centre, et celui-ci aussitôt détermine l'action de certains groupes musculaires. On sait d'ailleurs que, selon les habitudes et l'éducation des muscles, certains muscles ne peuvent que très difficilement entrer en mouvement isolément et que la contraction d'un muscle entraîne quelquefois celle d'autres muscles, alors même que la volonté s'y oppose.

Il y a donc, dans les centres encéphaliques, en dehors du cerveau, des centres coordonnateurs et directeurs des mouvements, qui, pour ainsi dire, président aux détails des actes extérieurs (locomotion, natation, vol, etc.), et qui ne reçoivent du cerveau que l'ordre général d'avoir à exécuter tel ou tel ensemble de mouvements.

Les mouvements d'ensemble qui se produisent au moyen des centres locomoteurs, en dehors de l'influence du cerveau, sont de deux ordres: les uns sont d'instinct ou d'hérédité, les autres sont d'habitude. Les uns et les autres sont forcés, mais ils diffèrent en ce que les premiers se retrouvent chez tous les animaux, qu'ils soient jeunes ou vieux, tandis que les autres ne se rencontrent que chez les animaux vieux; pour employer des expressions usuelles, les premiers sont de nature, les autres sont de seconde nature. C'est ainsi qu'un canard qui n'a jamais été dans l'eau, si on lui enlève ses lobes cérébraux et si on le place dans l'eau, se met à nager régulièrement; mais il n'aura pas, comme le canard âgé privé de son cerveau, certains mouvements habituels du cou.

Le pigeon âgé, quoique privé de cerveau, place, lorsqu'il dort, la tête sous l'aile; souvent même il se lisse les plumes. Chez les pigeons tout jeunes, nous n'avons jamais observé ces actes, tandis qu'ils exécutent aussi normalement que des pigeons âgés d'autres mouvements; leur vol est très régulier, alors même qu'on a fait l'opération avant qu'ils ne s'envolent du nid.

Il est donc probable que, par l'habitude, il se forme, dans les centres nerveux, certains rapports entre les groupes cellulaires qui donnent lieu à des mouvements d'ensemble, qui deviennent aussi forcés et aussi nécessaires que ceux qui sont dus aux actes instinctifs.

A côté de ces mouvements les uns d'hérédité et d'instinct et les autres d'habitude, il y a encore les actions réflexes produites par les influences prédominantes du moment ou par les instincts temporaires. C'est ainsi que pendant la saison d'accouplement, en plaçant le doigt entre les pattes de devant, chez une grenouille mâle dont on a enlevé le cerveau, les mouvements qui se produisent ont pour but de serrer le corps interposé comme s'il s'agissait d'étreindre la femelle. Cette action est très vigoureuse et constante, et dans ce moment toute excitation, au lieu de provoquer d'autres mouvements d'ensemble, ne fait qu'exagérer l'étreinte.

Chez les animaux privés de cerveau, les centres locomoteurs existent donc encore complets, et comme nous l'avons déjà dit, ces animaux ne diffèrent de ceux qui ne sont pas mutilés que par l'impossibilité d'entrer spontanément en mouvement. Il leur faut, pour agir, recevoir une excitation soit extérieure, soit intérieure. L'excitation extérieure est celle que nous pouvons produire artificiellement en excitant les nerfs périphériques; l'excitation intérieure est celle que produit le cerveau, et l'on peut dire qu'au point de vue purement physiologique, le cerveau n'a d'autre action que de mettre en activité les différents centres moteurs. C'est un simple excitant, avec cette différence importante que les impressions externes ne peuvent déterminer qu'un certain nombre de mouvements, tandis que le cerveau provoque une immense variété.

Les excitations artificielles que nous pouvons produire se font toujours par l'irritation de quelques nerfs sensitifs, et cependant, selon le mode d'impression et selon les régions, les mouvements diffèrent. L'excitation d'un membre produit le saut, une excitation du même genre sur le thorax provoque le coassement; si l'on enveloppe toute la grenouille, elle cherche à s'échapper en glissant entre les doigts; si on la jette dans l'eau, elle nage. Les impressions extérieures peuvent donc déterminer une grande variété de mouvements chez la grenouille mutilée; on comprend à plus forte raison, combien le cerveau peut à son tour provoquer de mouvements divers.

Grenouille sans cerveau.Si, chez un animal privé de ses lobes cérébraux, les mouvements sont tellement naturels qu'ils paraissent souvent être volontaires, il est évident qu'il suffira d'une portion très minime du cerveau pour produire tous les actes ou presque tous les actes qui existent chez l'animal non mutilé. En effet, le cerveau ne faisant que déterminer la mise en activité des centres moteurs, il n'est besoin, pour produire cette action, que de quelques cellules pouvant agir spontanément, c'est-à-dire de quelques cellules cérébrales. C'est pour cela que toutes les fonctions se font encore intégralement et que tous les instincts sont conservés chez les animaux auxquels on n'a enlevé qu'une partie du cerveau. Aussi, comme dans ces expériences on ne peut juger des altérations intellectuelles ou instinctives des animaux que par les troubles apportés dans leurs actes habituels, il est très difficile de bien apprécier les conséquences des mutilations partielles du cerveau.

Flourens, et après lui Longet et M. Vulpian, ont donc pu avec raison prétendre qu'une partie restreinte du cerveau proprement dit suffit, pour que les fonctions cérébrales subsistent; mais, à notre avis, ils n'ont pas le droit d'en déduire que la faculté de juger, de vouloir, est une faculté essentiellement une, résidant essentiellement dans un seul organe, et que les lésions partielles et peu profondes ne produisent aucun effet. Pour ces physiologistes, on peut enlever successivement des parties correspondantes des deux lobes cérébraux, sans qu'on puisse découvrir les moindres troubles sous le rapport des fonctions d'innervation centrale, mais sitôt qu'on dépasse une certaine limite, toutes les facultés disparaissent simultanément d'un seul coup.

On a opposé ces faits au système de Gall; mais, sans vouloir défendre ce système, nous ne croyons pas que ces expériences à elles seules puissent complètement le condamner. En effet, quelques cellules cérébrales suffisent pour produire les actes extérieurs de locomotion, de vol, etc. Quant à la limite qu'il ne faut pas dépasser dans les mutilations du cerveau, c'est la région qui fait communiquer le cerveau avec la moelle; il suffit d'ailleurs, sans rien détruire de la substance cérébrale, de séparer par une section les communications du cerveau, avec les autres régions nerveuses, et aussitôt tous les phénomènes intellectuels cessent de pouvoir se manifester.

Mais n'est-ce pas aller trop loin que de conclure de ces faits que toutes les régions cérébrales ne font qu'un seul et même organe, que cet organe a pour centre une région limitée, que les lésions partielles sont insignifiantes, et que toutes les parties cérébrales concourent à un but unique, à une unité de fonction qui serait, par exemple, comparable à la respiration? Chaque lobe pulmonaire a, en effet, une action locale qui est la même pour tous et dont l'ensemble produit l'hématose. Nous ne croyons pas qu'il en soit de même pour le cerveau, et, dans tous les cas, il est même erroné de dire que des lésions limitées des lobes cérébraux ne produisent pas de troubles intellectuels. Les animaux (grenouilles, canards, pigeons, etc.) chez lesquels nous avons enlevé une portion des lobes antérieurs présentent beaucoup moins de vivacité, ils se laissent approcher et saisir facilement, ils se mêlent moins avec les autres, ont un peu d'hébétude.


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