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Recherches expérimentales sur la mort par décapitation

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C'est à des expériences sur le chien que P. Loye a demandé la connaissance de l'explication des effets produits par la décapitation. Ses recherches ont eu pour objet l'étude de toutes les modifications apportées dans la tête et dans Le tronc de l'animal par la section complète et rapide du cou.


I. — La tète après la décapitation

L'instrument qui a servi à ces expériences a été construit sur le modèle de la guillotine: il abat brusquement la tête en une seule fois. Au moment où la tête se détache, la bouche est presque toujours démesurément ouverte, comme si l'animal faisait une inspiration profonde. Les paupières, d'abord fermées et agitées de petits mouvements convulsifs, s'ouvrent bientôt: les globes oculaires roulent dans leurs orbites et les pupilles sont contractées. Les mâchoires s'écartent et se rapprochent violemment: les oreilles se dressent. Le réflexe cornéen persiste; mais la simple approche d'un instrument au devant de l’œil n'amène pas de clignement. Après cette première phase, qui dure dix secondes, survient une période de calme pendant laquelle les modifications de la physionomie sont presque nulles, bien que le réflexe cornéen soit conservé. Enfin, au bout de quinze secondes, apparaissent des mouvements des narines et des mâchoires, lesquels ont la forme de bâillements. Ces derniers se montrent jusqu'à la deuxième minute après la décollation: au moment où ils cessent, la pupille est déjà dilatée et le réflexe cornéen a disparu. La tête reste alors inerte: l'excitation du segment de moelle épinière du côté de la tête demeure sans résultat.

La grimace observée dans la tête est-elle une manifestation de la volonté de l'animal? A vrai dire, la tête décapitée ne répond pas aux excitations portées sur les sens; mais ce n'est pas là une preuve suffisante de la disparition de la conscience. P. Loye a décapité des chiens endormis par le chloroforme, d'après le procédé des mélanges titrés de Paul Bert, et il a reconnu que la tête décollée présentait les mêmes mouvements qu'une tête séparée chez un animal à l'état de veille. Ces mouvements ne sont donc pas volontaires, puisqu'ils se produisent même pendant le sommeil, alors que le réflexe cornéen ne reparaît pas encore. Ils seraient dus en partie à une action réflexe dont le point de départ serait dans cette formidable excitation de toutes les parties sensibles atteintes par le passage du couteau et abandonnées aussitôt à toutes les causes d'irritation extérieures. Ils seraient dus aussi, surtout les bâillements de la troisième période, à l'asphyxie résultant de la perte de sang et de l'appauvrissement des tissus en oxygène, comme l'avait déjà vu Legallois.

Un deuxième chapitre du mémoire de Paul Loye est consacré à l'effet des transfusions de sang dans la tête décapitée. En essayant de répéter l'expérience de Brown-Séquard, P. Loye n'a jamais pu ramener les mouvements volontaires signalés par cet auteur: il croit que l'insuccès est dû à ce qu'au lieu de sectionner lentement le cou, à un niveau assez bas, comme le faisait Brown-Sequard, il décapitait brusquement l'animal à la partie moyenne de la région cervicale. Quand la transfusion est pratiquée au moment même de la décapitation, la tête présente des mouvements; mais, contrairement à l'opinion de Hayem et Barrier, P. Loye ne croit pas qu'il y ait là une manifestation de la volonté: il n'y a qu'une preuve de l'activité persistante des centres bulbo-protubérantiels.

La tête décollée perd sa chaleur plus rapidement que le tronc. A l'autopsie, elle présente de l'air sous l'arachnoïde et dans l'intérieur des vaisseaux. La présence de cet air serait due à un phénomène physique: la cavité crânienne étant inextensible et incompressible, il faut que quelque chose vienne remplacer le sang qui s'écoule; or ce ne peut être que de l'air qui se trouve appelé dans l'espace sous-arachnoïdien ouvert par la section du cou.

Paul Loye a, en outre, étudié les effets de la décapitation chez les animaux refroidis, chez les jeunes chiens, chez les animaux morphinisés, strychnisés, atropinisés, curarisés, etc.


II — Le tronc après la décapitation

Le tronc du chien ne reste pas immobile après la décollation. Au moment où le couteau tombe, le corps exécute des mouvements énergiques des membres postérieurs et de la queue, mouvements quelquefois assez violents pour projeter l'animal assez loin. Ensuite apparaissent des mouvements des quatre membres, lesquels se mettent ensuite en extension: puis le tronc se met en contracture et, s'incurve en arc. Enfin des contractions fibrillaires se manifestent, en même temps qu'une expulsion des matières contenues dans le rectum. Les excitations les plus variées ne déterminent pas alors le moindre mouvement réflexe: l'irritation de la moelle épinière reste sans effet.

L'extension des quatre membres, la contracture généralisée, les efforts expulsifs du rectum, les contractions fibrillaires, l'incurvation en arc, sont certainement dus à l'asphyxie. Quant aux mouvements qui succèdent immédiatement à la décapitation, ceux-là sont dus soit à l'excitation directe de la moelle épinière par le couteau, soit à une action réflexe.

Le tronc décapité se trouve véritablement dans les conditions de l'asphyxie, par suite de l'énorme perte de sang provoquée par la section des vaisseaux du cou. P. Loye a étudié l'importance de cette perte du sang: il a vu que la tête perdait en moyenne 1/30 de son poids alors que le corps perdait environ 1/16. L'hémorragie parait être d'autant plus abondante que l'animal est plus petit: d'autre part, elle est très diminuée chez les animaux refroidis.

En enregistrant les battements du cœur et la pression sanguine, P. Loye a observé qu'au moment de la chute du couteau, le cœur s'arrête et la pression s'abaisse, probablement sous l'influence de l'excitation du pneumogastrique par le glaive. Mais le nombre des battements augmente bientôt de fréquence et devient rapidement double et triple du nombre normal: le cœur s'arrête définitivement vers la quatrième minute. Quant à la pression sanguine, après s'être abaissée, elle se relève de nouveau, dépasse la hauteur normale, puis elle redescend peu à peu à zéro. Les tracés qui accompagnent le mémoire témoignent de toutes ces variations.

La respiration disparaît dans le tronc décapité; mais cependant, au moment de la décollation, l'animal exécute une inspiration très profonde, dont le graphique montre l'importance. Cette inspiration est due à l'excitation de la moelle épinière en arrière de la section. Chez les animaux refroidis, les mouvements respiratoires ne sont pas immédiatement abolis après la décapitation.

La température ne s'abaisse pas très rapidement: quelquefois même elle s'élève aussitôt après la décollation, comme à la suite d'une asphyxie. Quant à la rigidité, elle se montre dans la tête après une heure et demie et dans le tronc après trois heures: elle disparaît vers le second jour. Elle commence, en général, dans les membres postérieurs et elle cesse tout d'abord dans les membres antérieurs.

Le mémoire de Paul Loye se termine par l'examen anatomique des divers organes après la décollation.

En résumé, c'est à l'asphyxie que P. Loye attribue la plupart des phénomènes qui, chez le chien, sont consécutifs à la décapitation. Mais il croit qu'une part doit être faite à un autre facteur, celui qui résulte de l'irritation du système nerveux et qui consiste dans l'inhibition de différentes fonctions. C'est à la mort par inhibition qu'ont paru succomber les suppliciés dont P. Regnard et Paul Loye ont rapporté les observations. P. Loye compte, du reste, montrer prochainement, dans un ouvrage plus étendu, comment les phénomènes observés chez l'homme décapité peuvent être éclairés par les expériences faites sur le chien.


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