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Une école idéale - Partie 1

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L'éducation rationnelle en Angleterre

Dans son intéressante étude, « La Reine des Mers », M. Ch. Malato, parlant de l'éducation des classes moyennes en Angleterre, dit: « L'éducation donnée aux jeunes anglais des deux sexes est à la fois la plus rationnelle et la plus pratique. » La suite de son article indique cependant que les éléments de cette éducation rationnelle et pratique ont plutôt leur source dans la famille que dans l'école. En effet, l'auteur fait justement allusion à la pauvreté du curriculum scolaire des écoles de garçons, leurs points compensatoires consistant plutôt dans: « Le surmenage moins grand, les forces physiques plus intelligemment cultivées. » Cependant sa critique, quoiqu'il en soit, porte plutôt sur les écoles de garçons que sur celles des filles, entre lesquelles il y a souvent une différence remarquable.

Il n'y a probablement aucune institution sociale anglaise qui ait subi, pendant les trente ou quarante dernières années, une réforme plus complète que les écoles des classes moyennes de filles. Ce fait est dû sans aucun doute au développement contemporain du mouvement « féministe ». La revendication d'une éducation supérieure pour la femme n'est qu'une phase de la révolte générale contre son assujettissement. Quoique les leaders qui se sont dévoués à la cause de l'éducation de la femme aient été presque exclusivement absorbés par cette question, grand nombre d'entre eux sympathisaient à cette lutte engagée pour la conquête de l'égalité politique avec l'homme; quelques-uns même y ont pris une part active.

Déjà de 1840 à 1850, il s'était fondé quelques collèges et écoles supérieures pour femmes et jeunes filles, entre autres: Queen's collège, créé en 1848; Bedford collège, London 1849, The North London collégial School 1850 et le Cheltenham Ladies'college 1853. Ces quelques écoles exceptionnelles furent les pionniers du mouvement éducateur. Elles eurent une âpre lutte à soutenir, d'abord contre l'opinion publique, ensuite pour trouver des femmes compétentes comme institutrices. Généralement on ne considérait pas du tout comme nécessaire, ni même comme il faut pour les jeunes filles, de recevoir une éducation solide et profonde. Pour les institutrices, il n'y avait pas de programme déterminé pour juger de leurs capacités; aussi beaucoup d'entre elles enseignaient sans être aptes à le faire.

Miss Buss, la fondatrice du North London Collégial School, Miss Dorothy Beale, directrice du Cheltenham Ladie's collège, avec M. William Grey et sa sœur Miss Sheriff, Miss Emily Davis et d'autres femmes zélées soulevèrent une agitation qui eut entre autres résultats, la nomination d'une commission d'enquête des écoles qui a été en activité de 1864-1869.

En 1865, l'Université de Cambridge admettait les jeunes filles à ses examens locaux, jusqu'alors exclusivement réservés aux jeunes gens et, en 1871, Oxford suivait cet exemple.

Depuis cette époque, la question d'admission des jeunes filles aux examens a suivi une marche ferme et progressive, de sorte qu'aujourd'hui, les deux sexes sont sur un pied de parfaite égalité à cet égard.
Les écoles de filles offrent souvent plus d'avantages que les écoles de garçons par le fait qu'elles ont été fondées plus récemment; beaucoup d'écoles de garçons, en effet, comptent plus sur le prestige de leur ancienneté que sur les avantages intellectuels qu'elles offrent.

Cependant malgré les grands progrès généralement réalisés dans l'instruction donnée de nos jours aux jeunes filles, l'éducation de la jeunesse n'est pas ce qu'elle pourrait, ce qu'elle devrait être à plus d'un égard si l'on considère les flots de lumière que la science et la philosophie modernes ont répandus sur la question du développement de l'être humain, aux points de vue physique et moral. Dans cet effort pour obtenir des privilèges égaux, quelque valeur qu'aient ces privilèges, on a perdu de vue le vrai idéal de l'éducation libérale et regardé les examens comme le témoignage et le but d'une bonne éducation.

On le sait, dire d'une école qu'elle jouit d'une grande renommée, c'est dire qu'un nombre respectable de ses élèves passe les examens et les passe avec « honneur ». Or, pour réussir aux examens, pour réussir avec « honneur », il faut une préparation spéciale, un « gavage »; un surmenage pourcentage intellectuel est inévitable. Ces moyens de préparation spéciale sont strictement limités à la quantité et à la qualité des connaissances demandées pour l'examen. Ce genre d'enseignement mène à la lassitude et au dégoût de l'étude plutôt qu'à la culture et au développement de l'intelligence. Non seulement cette éducation n'a pas la prétention de comprendre d'autres branches de l'enseignement, mais encore elle donne des résultats insuffisants au seul point de vue intellectuel. Toutefois, à cause du goût national pour le développement physique et de l'amour des anglais pour tous les sports en plein air, une seule exception a été faite, c'est que la gymnastique aussi, bien que le tennis, le criket, etc., forment souvent une partie du curriculum des écoles. Mais il faut se souvenir que l'étude de l'hygiène est généralement négligée, et qu'une éducation, pratique pour ce qui est de l'hygiène du costume et de l'alimentation n'a même pas été tentée. Ici et là des efforts ont été faits pour appliquer la méthode de Sloyd, afin d'exercer les mains et les yeux, mais c'est si rare que ce n'est encore qu'une exception.

Enfin, c'est aussi très rare de trouver, en Angleterre, même les meilleures écoles affranchies de tout dogme religieux. L'enfant du libre-penseur, par conséquent, même quand il est toléré, est toujours dans un état de désavantage social parmi les orthodoxes. Sans parler du fait que le corps enseignant lui-même souffre de la cramponnante influence de la foi.

L'Angleterre cependant, comme l'a souvent remarqué Pierre Kropotkine, est un pays riche en exemples d'initiative privée. Et c'est le cas en ce qui regarde la question de l'éducation. Parfois nous trouvons des individualités d'une grande indépendance, des caractères qui résistent généralement à la force de l'opinion publique et se frayent un chemin qui leur est propre. C'est ainsi qu'on trouve des écoles qui font exception; l'une à Abbotsholm dans Derbyshire, l'autre à Bedales dans Sussex. Ce sont deux écoles de classe moyenne pour garçons où l'éducation physique et morale est regardée comme aussi importante que l'éducation intellectuelle. Seulement ces deux écoles sont « religieuses », de sorte que les sciences naturelles et surtout une base rationnelle de pensée et une indépendance d'esprit sur tous ces sujets ne sont pas leurs points forts. De plus, à Abbotsholm du moins, il n'y a que les garçons de la haute bourgeoisie qui soient admis. Miss Frasey à Sutton (Surrey), a une école mixte, pour garçons et filles, où elle fait de l'enseignement de la morale le point capital. Son programme est à la lettre « pas de punitions, pas de distinctions, pas de prix. » De même Misses Beavis et Noole, dans leur école, 4, Glocester Crescent, Régent Parle, London, ne préparent aux examens que dans des cas exceptionnels tout en donnant une éducation plus complète que ce n'est l'usage.

Mais entre toutes la plus remarquable et de beaucoup la plus rationnelle autant qu'il nous est possible de l'affirmer est l'Ecole Rationnelle de Cromer, dirigée par Miss Clark.

Pendant longtemps, miss Clark eut sous les yeux, dans une école supérieure ordinaire, les résultats du système des examens. Elle fit là une expérience qui l'éclaira et elle se persuada de l'insuffisance de cette méthode pour arriver à l'éducation dans le vrai sens du mot.

Profondément imbue de l'esprit vraiment scientifique et débarrassée du besoin de rattacher les phénomènes de la vie à quelque croyance religieuse, elle a eu le courage, il y a quelque 6 ans, de fonder une école sur un plan purement rationnel.

Nous allons tâcher, ayant eu pendant une année une connaissance personnelle de cette école, de donner une idée de son but, de son oeuvre.

La première impression qui frappe le visiteur entrant dans l'école, est l'absence de toute contrainte et de toute étiquette entre les professeurs et les élèves. L'ordre qui règne vient évidemment du sérieux et réel intérêt pour le travail qu'on est en train de faire. En même temps chaque élève, grande ou petite est aussi à son aise que chez elle. En effet, il ne semble pas du tout que l'on soit à l'école, mais dans une communauté d'amies liées par une sympathie et des intérêts communs.

Les plus âgées aident les plus jeunes comme si elles étaient sœurs. Personne n'est obligé de continuer de travailler si on est fatigué ou si on ne comprend pas ce que les autres étudient. Voici les paroles par lesquelles m'exprimait son étonnement ma petite fille après une expérience de quelques jours: « Eh bien, mère, on peut regarder en l'air dans cette école! on n'a pas besoin de lire si on est fatigué! on peut se lever de son banc, on peut même parler un peu! ».

Cependant, ce qui apparaît tout d'abord, c'est le sens de la responsabilité éveillé d'une manière frappante dans chacun des élèves.


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