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La conscience du devenir - Partie 5

(Revue de métaphysique et de morale

En , par


Ainsi la conscience du devenir est d'abord l'affirmation d'une suite indéfie de présents. Mais elle n'est pas seulement l'affirmation, d'une loi de succession. Elle est de plus l'affirmation d'une nuance commune de tous les états subjectifs qui fait ces états miens. Mais chaque état de conscience successif n'est pas continuellement à chaque moment reconnu comme semblable. Il est posé comme nôtre sans interruption, et se détache pour ainsi dire d'un fond identique. Je pose en réalité un état psychique toujours présent représentatif de mon individualité; et il semble que j'attribue aux états subjectifs qui se succèdent le caractère d'être miens, selon qu'ils ressemblent plus ou moins à cet état type toujours présent. Le sentiment d'une fuite perpétuelle de la conscience est, nous l'avons vu, infiniment rare. Nous nous sentons devenir; cela est vrai, mais du point de vue d'un état permanent. Il y a en effet, comme dit M. Bergson des plans de conscience; et le devenir nous paraît s'écouler du point de vue d'un plan immobile. Quel est cet état fixe, cet état type? Est-ce la sensation coenesthésique? Cet état varie-t-il avec les individus et selon les époques, les circonstances de la vie? Nous n'avons pas à résoudre ici la question. Toujours est-il que la conscience, du continu dynamique semble avoir pour condition celle d'un continu statique; d'une substance. Il nous suffit d'avoir constaté cette condition formelle — au moins apparente — de la conscience de soi. Y a-t-il lieu de penser que cette condition est seulement apparente, que nous transportions à la pure succession la notion du permanent du toujours présent, valable seulement pour l'espace? Kant, précurseur — en cela — de M. Bergson, pensait que seul l'espace réalisait la catégorie de substance; et qu'il n'y avait pas de donné permanent de conscience, de substance psychologique. Admettre comme on le fait d'ordinaire cette conception, c'est admettre en partie la thèse de M. Bergson; c'est en tout cas lui rendre la tâche facile. Mais il n'y a aucune raison de nier l'existence d'un permanent de conscience, d'un toujours présent maintenu en quelque sorte par la pensée comme en dehors de la succession. C'est l'illusion matérialiste qui nous fait, d'après M. Bergson appliquer à la conscience la notion de substance. C'est tout au contraire, selon nous, cette même illusion qui nous fait nier l'existence d'une substance psychique. La vraie raison, en effet, pour laquelle, nous répugnons à cette hypothèse, c'est que nous imaginons un moment comme avant lui-même une dimension, et une dimension très petite; imagination qui tient à notre besoin de nous figurer le spirituel. Un moment est en réalité pour nous un très petit espace, comme l'âme pour le sauvage est un souffle subtil. Nous avons donc peine à nous représenter un présent permanent. Mais peu importe les dimensions d'un présent, c'est-à-dire les équivalents spatiaux qu'on y peut substituer: il est toujours saisi dans une intuition et les mesures qu'on lui applique lui sont extrinsèques. Un présent ou un moment, si on entend par là l'intuition ou le fait de conscience présent quel qu'il soit, n'est donc pas nécessairement très court: il est. Dès lors pourquoi un présent ne serait-il pas présent pendant que d'autres se succèdent?

Remarquons-le au reste. Le présent n'est pas permanent par lui-même. Il est permanent parce qu'une pensée le pose comme toujours présent par rapport à d'autres successifs. Mais cette relation avec d'autres donnés ne lui est pas propre à lui en tant que donné. En tant que donné immédiat, il est présent, et rien de plus. L'idée du toujours n'est autre que l'affirmation que ce présent demeure tel — quand d'autres deviennent. L'idée du toujours ne peut être attribuée au donné. Elle est le propre de l'entendement. Si l'on prétend que tout le continu spatial est donné, c'est encore par une illusion matérialiste. Le donné ne peut être dit continu (il s'agit du continu statique) pas plus l'espace que la conscience. Pris en lui-même un donné ne peut être dit permanent. Car il ne déborde pas pour ainsi dire le moment ou il est saisi. Il n'est toujours présent que par l'affirmation ou la loi qui le pose comme tel. De la loi seule comme transcendante on peut dire que jamais elle ne devient. Cela est vrai de la loi de l'espace comme de toute autre. Une portion d'espace, qu'elle soit limitée ou immense, n'est pas continue en tant que telle; elle est donnée; elle est cette portion d'espace, rien de plus. La continuité qu'on lui attribue consiste en ceci qu'on la pose toujours comme telle. En ce sens il n'y a pas d'état subjectif substantiel continu; mais il n'y a pas davantage d'espace continu, et c'est par une grossière imagination qu'on suppose objective dans l'espace la continuité qui appartient seulement à la loi ou l'entendement. Partout signifie en réalité toujours de l'espace ou dans l'espace. La question qui se pose est donc non de savoir s'il y a un espace ou un état subjectif continu, mais s'il y a lieu de poser un état toujours le même auquel rapporter tous les autres états; comme un espace lieu de toutes les figures. Si l'on peut attribuer la continuité au donné lui-même, ce n'est pas que nous puissions nous représenter un donné continu; c'est que la loi étant hétérogène au donné qu'elle règle, on peut attribuer au donné l'irreprésentable pouvoir de se plier au continu de la loi, simple façon d'exprimer que l'entendement ne crée pas ses intuitions d'où une ignorance que le vulgaire réalise, en attribuant au donné comme une capacité propre; ce qui est une pure tautologie, puisque de cette capacité propre aux choses nous n'avons aucune conception, ni expérience directe. Le lien des choses est pour l'homme qui ne peut se faire aucune idée d'une efficacité, d'une création, du point de vue théorique, une synthèse de conscience quelle qu'elle soit au reste, subjective à la façon de Hume, ou intellectuelle et apriorique comme le veut Kant; du point de vue pratique, une affirmation encore qui s'affirme comme efficace — sans savoir comment. Mais dire que nous ne savons comment une intuition est donnée comme toujours présente à l'unité de la loi, n'est pas dire que l'intuition est donnée comme permanente. Si nous doublons le permanent donné d'un permanent transcendant, c'est que le donné permanent ne sait pas qu'il est permanent, et nous ne concevons de permanence que relativement à un esprit qui le sait. Si même il n'y a pas toujours de preuves expérimentales de l'existence de cet esprit; si même peut-être il résulte de notre organisation intellectuelle que nous posons comme inconnaissable la pensée que nous objectivons quand nous-mêmes ne pensons pas, tout se passe du moins comme si un esprit le savait. La loi de substance n'est donc que la loi de position d'un toujours présent, auquel on peut rapporter d'autres éléments. Si le permanent est conçu non comme l'élément qui différencié produit les autres, mais comme un élément seulement présent aux autres, il en est comme le simple lieu. Cela se produit dans la conscience quand sans cesser d'avoir conscience de soi on assiste en soi à un désir qui n'est pas soi. Si le permanent est conçu comme l'élément différencié qui produit les autres, il en est la substance: ainsi un désir qui évolue et prend différentes formes.

Le simultané n'est pas plus propre à l'esprit comme tel que le permanent. Leibniz définissait l'espace ordo coexistentium. Mais l'espace n'est pas le seul ordre connu et possible de coexistants. L'espace posé comme tel est autre chose qu'un ordre de coexistants; il est un certain donné, et c'est à la réflexion que nous y découvrons la coexistence comme une notion surajoutée. Quand la figuration spatiale de la coexistence ou de la permanence serait nécessaire, il n'en suivrait pas que celles-ci ne fussent pas aussi données dans la conscience. Deux donnés comme tels ne sont au reste pas simultanés, comme donnés, pas plus qu'un donné n'est permanent. D'abord les deux donnés en tant que donnés n'en sont qu'un. Ils sont un présent. C'est la pensée qui découvre après coup que ce présent en tant que présent peut être décomposé en deux. Ces deux moments eux-mêmes en tant que donnés sont donnés comme successifs: car un moment donné comme tel, est un, c'est le principe même d'identité; deux n'existe que pour une pensée intemporelle transcendante qui pose deux comme une synthèse hors de la succession. Mais penser simultanément deux moments est quelque chose de plus. C'est penser que l'on peut indifféremment passer d'un moment à l'autre; qu'il y a réversibilité. Il suit de là, — nous le verrons plus complètement plus loin — que les phénomènes internes sont réversibles sinon au même degré, du moins dans le même sens que les phénomènes externes.

Les notions de permanence et de simultanéité sont même, à la différence du présent et du successif un apport propre de l'esprit. Nous verrons plus loin les formes et les degrés de la transcendance. Nous pouvons dès à présent les entrevoir. L'avant, l'après, la succession sous sa forme la plus élémentaire présuppose bien une pensée intemporelle, mais qui s'oppose à cet ordre élémentaire et l'attribue aux choses après l'avoir posé éminemment en elle-même. Le présent comme tel quoiqu'il soit déjà une certaine intellectualisation du donné — car il n'y a pas de présent en soi, — est encore une qualité que la pensée attribue à la chose comme telle. Mais le permanent est tout de l'esprit, comme le simultané. Il est l'affirmation d'un toujours; le simultané est l'affirmation d'une réversibilité possible. Or, tout ce qui dépasse l'affirmation du donné comme tel, l'affirmation du fait, ou encore l'affirmation de la relation de fait comme telle — la mémoire immédiate, est une de ces dernières affirmations, appartient en propre à l'esprit.

Avoir conscience de devenir, c'est donc affirmer une loi de succession continue d'états subjectifs brodant sur un fond semblable et que la pensée pose comme toujours présent. Le sens du devenir, c'est d'abord l'affirmation d'une loi de succession continue, d'un continu dynamique, si l'on veut, posé par rapport à un continu statique. L'un et l'autre supposent une affirmation. En dehors de ce toujours présent et de cette succession, il y a objectivement la loi de substance; la loi de succession, et subjectivement l'affirmation de cette loi. Cette affirmation est posée comme transcendante par rapport aux états qui la vérifient. Elle est une conscience intellectuelle.



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