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L'automatisme humain - Partie 5

(Revue scientifique de la France et de l'étranger

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V

La théorie d'après laquelle le moi met le corps en mouvement, non comme on l'enseignait autrefois, en exerçant directement sa puissance de volonté sur les muscles, mais bien par le pouvoir qu'il a de faire accomplir à l'appareil automatique tout ce qui dépend de ses facultés — innées ou acquises — cette théorie, dis-je, est d'accord avec tous les phénomènes physiques et psychiques; mais au contraire, la théorie de l'automatisme pur, s'appuyant exclusivement sur les phénomènes physiques, est en opposition directe avec les phénomènes psychiques. Prenons pour exemple la toux, qui est peut-être, de toutes les actions primitivement automatiques accomplies par l'adulte, celle qui semble la plus intentionnelle. Nous admirons la combinaison de la clôture de glotte avec l'expiration brusque, comme étant parfaitement bien conçue pour expulser toute substance nuisible qui s'est introduite dans les voies aériennes; et en même temps nous reconnaissons que cette combinaison est faite pour et non par nous, et que, si la substance irritante se trouve là en quantité suffisante, il faut que nous l'exécutions, quelque envie que nous ayons de résister. Mais notre expérience nous dit aussi que nous pouvons accomplir le même acte dès que nous le voulons; comme, par exemple, lorsqu'il s'agit de donner un signal, de nous éclaircir la voix, ou d'imposer silence à un orateur qui nous déplaît. Et si j'affirme, d'après l'expérience de tous les jours, que mon moi conscient peut ordonner à mon automate d'exécuter ce mouvement, ce n'est assurément pas me répondre que de dire que, comme mon automate était en état de le faire seul, mon moi conscient n'y a certainement pris aucune part. En effet, dans le cas où mes voies aériennes sont libres de toute irritation, je ne tousse que parce que je veux tousser; et ma volonté remplace simplement la stimulation que produirait l'introduction d'une miette de pain dans mon larynx. De même la grenouille de Göltz et le pigeon de Flourens, quoique capables d'exécuter les mouvements ordinaires de la locomotion lorsqu'ils sont excités à le faire, restent au repos en l'absence de toute stimulation, faute d'un cerveau qui mette à la place de la stimulation extérieure celle qui vient du moi conscient. Et bien que ma bête ait pu arriver à être tout aussi capable que la grenouille de Cöltz ou le pigeon de Flourens, de continuer à marcher seule quand mon âme est endormie ou autrement occupée, elle n'en est pas moins soumise à mon âme lorsque celle-ci réclame ses droits, et alors les mouvements automatiques de ma bête sont gouvernés par les déterminations conscientes de mon moi.

Plus nous nous élevons vers l'homme dans la série des vertébrés, plus il devient évident que les actes ordinaires sont déterminés plutôt par la direction intentionnelle que le cerveau imprime à l'action du mécanisme automatique que par l'opération inconsciente de celui-ci; ou, en d'autres termes, par la raison plutôt que par l'instinct. Quant à l'homme, nous voyons qu'il doit tout apprendre par l'expérience, sauf ce qui est absolument indispensable à la conservation de sa vie, — c'est-à-dire les contractions rythmiques du cœur, le mouvement péristaltique du canal alimentaire, la déglutition et la respiration, ainsi que leur réunion pour la succion, etc. Même la tendance à fermer brusquement les paupières lorsque quelque chose vient menacer les yeux, cette tendance, qui est une de nos actions défensives les plus purement automatiques, semble être un instinct acquis plutôt qu'inné.

Mais la condition même d'une telle acquisition est de permettre au moi humain d'exercer sur son automatisme un contrôle rationnel — comme dans le cas de la marche ordinaire — dont ne jouissent pas les animaux dont la locomotion est purement mécanique; le moi commence, dirige, règle et modère les actions de son automatisme, d'une manière si directe, que bien des philosophes ont soutenu qu'étant volontaires dans l'origine, ces actions doivent l'être toujours. Je l'avoue, cette affirmation me semble aussi contraire à la science que la théorie combattue par moi plus haut, et en vertu de laquelle, parce que des actions tendant à un but défini sont accomplies automatiquement par une grenouille, celles que l'homme exécute dans une intention déterminée seraient réellement automatiques aussi. Le moi humain peut même, utiliser à son profit certaines parties de son mécanisme primitivement automatique. Ainsi, quoique sa volonté ne s'étende pas assez loin dans les profondeurs de son organisme pour lui permettre d'influencer les mouvements de son cœur ou ceux de son canal alimentaire, et quoique, malgré ses efforts, il ne puisse suspendre sa respiration jusqu'au point de s'asphyxier, il peut cependant régler ses mouvements d'expiration de manière à produire les sons articulés dus à un mécanisme bien exercé, dont il se sert pour exprimer ses pensées et ses sentiments.

Mais quand nous avons été ainsi amenés à reconnaître dans le cerveau, non le centre primitif de toute l'activité nerveuse du corps, mais un organe de surcroît, qui enregistre les expériences de nos sens, par l'intermédiaire duquel ces expériences déterminent les états de conscience appelés émotions et idées, et dont l'action sur le reste du corps manifeste les déterminations du moi, on peut encore soutenir avec une certaine apparence de raison que toute la série d'actions moléculaires dont le cerveau est le siège, doit s'accomplir d'après certaines lois physiques fixes et définies, et qu'il est tout à fait contraire à la science de supposer que l'esprit puisse intervenir pour les modifier.

Qu'il y ait un mécanisme de la pensée et du sentiment dont l'action fait partie de la vie du corps, mécanisme qui donne naissance à cette suite de pensées et de sentiments dont on peut dire que se compose la vie de l'esprit, et qui, abandonné à lui-même, fonctionne d'après sa nature primitive, modifiée par les influences auxquelles il a été ensuite soumis, c'est ce dont ne peut douter aucun psychologue qui est en même temps physiologiste. Comme le docteur Laycock l'a montré le premier, le cerveau a une action réflexe propre, analogue à celle des centres inférieurs, mais dont la nature est déterminée par les modifications apportées à son mécanisme primitif par les habitudes acquises; et cette théorie n'est que l'expression physiologique de la psychologie résiduelle de Herbert. Les actes produits par ce Mécanisme, qu'ils se manifestent par une action physique ou une action intellectuelle, sont aussi automatiques que la marche ou toute autre série de mouvements que nous exécutons d'une manière également inconsciente. Ainsi, il nous est impossible d'empêcher le retour des idées que certaines personnes ou certains endroits évoquent par voie d'association; il l'est également d'empêcher les sentiments de peine ou de plaisir, d'aversion ou de désir, que notre esprit rattache à ces idées d'une manière inséparable. Il serait aussi déraisonnable de dire que nous y pouvons quelque chose, qu'il le serait de prétendre que nous pouvons nous empêcher d'éprouver une souffrance quand on enfonce une épingle dans notre chair, ou un plaisir en mangeant un bon dîner lorsque nous avons faim.

Mais est-ce là tout? N'avons-nous aucun pouvoir pour gouverner et diriger cette action cérébrale automatique, comme l'action cérébrale elle-même dirige et gouverne l'action des centres inférieurs? Le corps de l'homme est-il toute sa personne, ou y a-t-il un moi auquel ce corps est soumis dans une mesure quelconque?

La réponse à ces questions ne me semble pas être du domaine de la physiologie, en limitant cette science à la nature physique de l'homme. Si nous considérons toute notre activité intellectuelle et physique comme dépendant de l'action réflexe de notre cerveau, il est hors de doute que nous arrivons à un automatisme, bien plus varié, il est vrai, mais non moins soumis aux lois de causation physique que l'automatisme de l'ascidie dans laquelle c'est maintenant la mode de voir un de nos ascendants. Mais prétendre que ce soit là la seule manière dont la science nous permette d'envisager la question, c'est, je le crois, méconnaître le fondement même de la science, c'est-à-dire l'expérience. Assurément nos propres expériences intellectuelles immédiates méritent autant de confiance que des déductions tirées de phénomènes extérieurs, que nous ne pouvons bien interpréter que d'après ces expériences mêmes, puisque le signe de la légitimité de cette interprétation consiste dans leur accord avec nos autres expériences immédiates. Et si les preuves physiologiques nous amènent à reconnaître au cerveau le pouvoir de diriger et de gouverner l'automatisme de la moelle épinière, je ne vois pas pour quelle raison nous pourrions rejeter le témoignage direct de la conscience nous avertissant que l'automatisme du cerveau est lui-même dirigé et gouverné par une puissance plus élevée.

Peu importe que nous ne puissions nous faire aucune idée de la nature du rapport causatif qui existe entre les phénomènes de l'esprit et ceux du corps, — comme M. Huxley lui-même le reconnait clairement pour la production des sensations et des autres changements de l'esprit par des modes de mouvement du système nerveux. Mais si — pour employer ses propres expressions — les névroses peuvent déterminer des psychoses, il est assurément conforme au grand principe fondamental de l'action réciproque d'affirmer qu'à leur tour les psychoses peuvent déterminer des névroses; tout comme l'électricité produite dans la pile par une décomposition chimique détermine à son tour des décompositions chimiques. Il est vrai que le professeur Clifford n'admet de relation de cause à effet ni dans l'un ni dans l'autre sens, tout en ne donnant d'autre motif à ce refus que l'impossibilité où il est de concevoir comment un mouvement de molécules peut être produit autrement que par un mouvement de molécules voisines. Mais il me reste encore à apprendre qu'ici ou ailleurs les conclusions que nous tirons de l'expérience doivent avoir pour limite notre faculté de les expliquer.

Pour ma part, je crois que la physiologie peut jeter encore quelque lumière sur la manière dont le moi modifie la construction du mécanisme cérébral et en dirige l'action automatique; aussi ai-je l'espoir de montrer dans un autre travail à quel agent il est possible — sans rien qui choque les principes de la physiologie — d'attribuer l'exercice de ce pouvoir régulateur, par quels moyens il est obtenu et quelles sont les limites de son action.


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