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L'automatisme humain - Partie 3

(Revue scientifique de la France et de l'étranger

En , par


J'ai moi-même assisté à la diffusion graduelle de la croyance à la différence physiologique entre ces deux formes de substance nerveuse — croyance dont Solly fut un des premiers promoteurs en Angleterre; — la forme tubulaire étant regardée, de même qu'un fil télégraphique, comme un conducteur de force nerveuse, tandis que la forme vésiculaire ou ganglionique était considérée comme une pile d'où part la charge électrique, comme l'origine de la force nerveuse. Nous savons maintenant que cette manière d'envisager les faits n'est pas tout à fait exacte; en effet, la substance vésiculaire peut servir aussi à la transmission, et la substance fibreuse peut, dans certains cas, devenir aussi l'origine de cette forme spéciale de mouvement moléculaire qui constitue l'action caractéristique du système nerveux. Mais à un point de vue large et général, la comparaison est assez exacte, et son adoption eut bientôt des conséquences importantes. Ainsi M. R.D. Grainger fit voir, par un examen soigneux des racines des nerfs spinaux, que, tandis que quelques-uns d'entre eux sont la continuation des cordons fibreux de la moelle épinière, qui les mettent ainsi en rapport de continuité avec les centres céphaliques, d'autres se perdent dans un noyau gris ou vésiculaire, lequel, leur servant de centre ganglionique, est la source de l'action indépendante de la moelle épinière; il montra aussi que les quantités de cette substance vésiculaire qui se trouvent dans les différentes parties de la moelle épinière des différents animaux vertébrés, sont, pour ainsi dire, proportionnelles aux dimensions des troncs qui y prennent naissance, et plus particulièrement à l'importance relative des membres antérieurs et postérieurs comme organes de locomotion. Reprenant une idée émise par M. Grainger, je fus moi-même amené à examiner de nouveau, à ce point de vue, les faits antérieurement constatés au sujet de la structure et de l'action du système nerveux des animaux invertébrés; et alors ces faits me semblèrent non-seulement justifier, mais même imposer la doctrine d'après laquelle chaque ganglion séparé de la moelle ventrale des insectes, myriapodes, etc., serait un centre de réflexion indépendant, les ganglions céphaliques — lesquels sont principalement, sinon entièrement, les centres des nerfs des sens spéciaux — ayant pour rôle d'harmoniser et de diriger l'activité des premiers. Ceci encore semble, de nos jours, une proposition tellement évidente qu'elle n'a pas besoin de démonstration: cependant, de même que les principes cités plus haut, cette proposition ne fut généralement admise qu'après une lutte assez longue; et, bien qu'elle soit acceptée par la plupart des physiologistes anglais, elle semble n'avoir été connue du reste de l'Europe qu'après la publication du mémoire classique: Sur le système nerveux et le système circulatoire des myriapodes (Philosophical Transactions, 1843), par lequel M. Newport l'a reconnue.

L'application aux insectes de la théorie de l'action réflexe fournit à la théorie de l'instinct une base physiologique définie. Tous ceux qui avaient étudié avec soin les habitudes remarquables de cette classe d'animaux, et surtout celles des hyménoptères sociables, en ont reconnu le caractère essentiellement automatique; ce caractère est prouvé surtout : 1° par l'uniformité presque invariable avec laquelle leurs actes sont accomplis par tous les individus du même type; 2° par la perfection avec laquelle ces actes sont exécutés dès le commencement de la vie du sujet; et 3° par l'impossibilité où, dans bien des cas, les insectes se trouvent de recevoir de l'expérience de leurs parents une éducation ou une direction quelconque pour la construction de leurs demeures, l'accumulation et l'emmagasinage de la nourriture destinée aux larves, et d'autres actes du même genre. Ces actions ne peuvent être attribuées qu'à une tendance innée ou congénitale du système nerveux à des modes de mouvement particuliers, tendance qui dépend de ses dispositions mécaniques et, dans quelque mesure que les insectes soient capables d'apprendre par leur propre expérience, ou de modifier leurs constructions ordinaires pour les adapter à des conditions nouvelles — question qui n'est d'ailleurs pas encore résolue — aucun de ceux qui ont réellement étudié ce sujet n'hésitera à dire avec le sagace Macleay, que, de même que l'intelligence — c'est-à-dire l'adaptation raisonnée des moyens à la fin — est le caractère essentiel des animaux vertébrés et se trouve au plus haut degré chez l'homme, de même l'instinct — c'est-à-dire la production de résultats par un mécanisme automatique est le caractère essentiel de la série articulée, et s'observe au plus haut degré chez les insectes. Et cette manière de voir trouve une confirmation curieuse dans le fait que, de tous les animaux vertébrés, ceux qui montrent au plus haut point des qualités instinctives — modifiées toutefois par l'intelligence — sont les oiseaux, que l'on a si justement appelés les insectes de la classe des vertébrés.

Les exemples suivants donnent une idée juste de la nature de l'automatisme et du rôle qu'il joue dans la vie ordinaire des insectes:

Si l'on coupe la tête d'un myriapode pendant qu'il court, le corps continuera à avancer par l'action des pattes; et si l'on divise le corps en plusieurs parties, le même phénomène aura lieu pour chacune d'elles. Lorsque ces mouvements auront cessé, ils se reproduiront si l'on irrite un point quelconque des centres nerveux ou l'extrémité coupée de la moelle nerveuse. Si le corps rencontre sur son chemin un obstacle que le mouvement des pattes puisse lui faire franchir, il le franchit et continue à se mouvoir en ligne droite mais si l'obstacle est trop haut pour être franchi, l'extrémité coupée y reste buttée, et les pattes continuent leur mouvement sur place. Ainsi la seule différence qu'il y ait entre les mouvements du myriapode décapité et ceux du myriapode intact, c'est la direction donnée aux mouvements de celui-ci par le sens visuel, la vue d'un obstacle le faisant se détourner avant d'y arriver.

Il existe un insecte appelé mante, de la famille des grillons et des sauterelles; sa conformation le rend propre à attendre sa proie à l'affût, plutôt qu'à la poursuivre. Immobile sur ses quatre pattes de derrière, la mante élève la partie antérieure de son corps, armée de deux pattes longues et solides que terminent des griffes acérées, toujours prêtes à saisir le malheureux insecte qui passe à leur portée; cette attitude bizarre, qui a fait comparer la mante à une personne en prière, lui a valu de la part des naturalistes le nom de Mantis religiosa, et de la part des paysans du midi de la France, où elle abonde, le nom familier de prie-dieu. Or, si l'on décapite un de ces insectes, son corps reste dans la même posture qu'auparavant, et résiste aux efforts que l'on fait pour le renverser, tandis que les pattes de devant se referment sur tout objet que l'on introduit entre elles, et y laissent l'empreinte de leurs griffes. Ce mouvement persiste si la partie antérieure du corps à laquelle elles sont attachées est séparée du reste; et, de son côté, le train de derrière se tient en équilibre sur ses quatre pattes, et non-seulement résiste aux effort que l'on fait pour le renverser, mais même se relève lorsqu'on a réussi. Ici encore il est clair que les centres nerveux de la tête n'exercent qu'une action directrice, due aux indications fournies par les sens, et surtout par la vue.

Tandis que la stimulation des mouvements réflexes des pattes, dans les cas précédents, semble être produite par le contact des extrémités avec la surface solide sur laquelle elles posent, l'impression nécessaire, lorsqu'il s'agit d'insectes aquatiques, ne peut être produite que par le contact d'un liquide. Par exemple, si l'on enlève les ganglions céphaliques du Dytiscus marginalis, l'insecte reste immobile tant qu'il est posé sur une surface sèche; mais dès qu'on le jette dans l'eau, il exécute les mouvements ordinaires de la natation avec une énergie et une rapidité très-grandes, et cela, pendant plus d'une demi-heure.


III

L'action directrice des ganglions céphaliques pourrait sembler, pour les raisons que nous avons déjà énoncées, non moins automatique que l'action réflexe des ganglions du tronc; mais tandis que nous avons tout lieu de regarder celle-ci comme absolument inconsciente, toutes les analogies semblent indiquer que celle-là ne peut s'exercer sans l'intervention de la sensation. Quand nous voyons un insecte se diriger en droite ligne vers un objet éloigné, — lorsque des abeilles, par exemple, volent tout droit vers des fleurs chargées de miel ou de pollen, ou encore vers l'entrée de leur ruche, à l'approche d'un orage, — évitant les obstacles qui peuvent se trouver sur son chemin, échappant à la main qui s'abaisse pour l'écraser, ou au filet qui menace sa liberté quand nous voyons, de plus, qu'il possède des organes, différents de nos yeux, il est vrai, mais dont cependant la structure présente encore assez d'analogie avec la leur pour que nous puissions supposer qu'ils servent aussi à la vision, il me semble que, si quelqu'un prétend que les mouvements des insectes peuvent être guidés avec cette précision sans la vue des objets qui les attirent ou les repoussent, c'est à lui de prouver ce qu'il avance.

Sur ce point, comme sur d'autres encore, la réponse qui approche sans doute le plus de la vérité est celle que nous fait notre propre conscience, lorsque nous savons l'interroger. C'est le sagace Hartley qui a su le premier établir d'une manière distincte le parallèle, déjà indiqué par Descartes, entre l'automatisme secondaire que l'homme acquiert par habitude, et l'automatisme primitif des animaux inférieurs. La marche, par exemple, quoique nous l'ayons d'abord apprise par expérience, guidée par les impressions des sens, en vient à être tellement automatique qu'elle se poursuit, lorsqu'une fois elle a commence sons la direction de la volonté, non-seulement sans aucun effort conscient, mais même sans que nous ayons la moindre conscience des mouvements que nous exécutons, jusqu'à ce que notre attention soit appelée sur ces mouvements; ainsi, comme l'affirment des témoins dignes de foi, on voit des soldats fatigués d'une longue marche avancer toujours, quoique profondément endormis; de même que les domestiques imbus chargés de mettre en mouvement les grands éventails appelés punkahs continuent, tout en dormant, à tirer et à relâcher alternativement leur corde. Mais, tandis que la locomotion accomplie dans cet état de sommeil ressemble à celle du myriapode décapité, et ne fait que porter le corps en avant sans éviter les obstacles, la marche d'un homme éveillé, mais dont l'attention est absorbée par quelque sujet qui occupe sa pensée, est évidemment guidée par les impressions que lui transmettent ses organes visuels. Ainsi, j'ai vu à Londres John Stuart Mill passer le long de Cheapside l'après-midi, lorsque cette rue est pleine de passants, et circuler sans peine sur le trottoir étroit, sans coudoyer personne ni se heurter aux becs de gaz; et lui-même m'a assuré que son esprit était alors tout occupé de son Système de logique — dont il a en effet médité la plus grande partie en allant chaque jour de Kensington aux bureaux de la Compagnie des Indes — et qu'il avait si peu conscience de ce qui se passait autour de lui, qu'il reconnaissait ses meilleurs amis seulement lorsqu'ils lui adressaient la parole. Nous avons tous, plus ou moins, éprouvé des choses semblables. Pour moi, il m'est souvent arrivé, après avoir eu l'intention de prendre une certaine direction, de me trouver sur le chemin que pendant des années j'avais l'habitude de parcourir six fois par semaine, et cela, parce que je m'étais laissé guider par ma bête, comme l'appelle Xavier de Maistre, tandis que mon âme était occupée d'autre chose. Or, dans ce cas et d'autres semblables, voyons-nous ou ne voyons-nous pas les objets dont les impressions sur nos rétines déterminent dans nos centres nerveux les changements moléculaires qui dirigent l'action de nos muscles? Il m'est difficile de concevoir que ma conscience n'ait point part à cette action, quelque faible et passagère que soit cette part; mais je ne voudrais point affirmer que ce soit impossible. Ici, toutefois, il ne faut pas perdre de vue la distinction qui existe entre voir et remarquer, entre entendre et comprendre. Nous voyons et nous entendons beaucoup de choses, sans, pour ainsi dire, nous en apercevoir au moment même, faute d'y prêter attention; ce qui le prouve, c'est que leur souvenir nous revient plus tard, souvent dans nos rêves. Et il me semble plus philosophique de considérer l'action directrice des impressions visuelles comme exercée par l'intermédiaire de la conscience, quelque faiblement qu'elle soit éveillée, que d'affirmer sans la moindre preuve qu'une abeille ne voit point la fleur ou l'entrée de sa ruche vers laquelle elle vole en droite ligne, ou que le poulet ne voit point le grain ou l'insecte qu'il s'efforce de saisir. Que la sensation soit superflue dès qu'elle ne détermine aucune action psychique plus élevée, et que le changement psychique pût également se produire sans elle, on peut sans doute le soutenir pour les actions des animaux dont la vie est purement automatique; mais quand ces mêmes actions — ce qui est vrai pour l'homme — ont été apprises par l'expérience, il me semble inadmissible que cette expérience puisse être acquise sans l'intervention de la conscience. L'enfant apprenant à marcher, qui est, comme le dit Paley, le plus grand maître de postures qu'il y ait au monde, a une conscience très nette de la sensation de perte d'équilibre à laquelle il n'est point habitué; et c'est sous l'influence de cette sensation qu'il dirige ses mouvements de manière à reprendre son équilibre. Mais la récurrence habituelle d'expériences semblables établit bientôt dans son mécanisme nerveux un mode de mouvement qui — en vertu de la loi physiologique de la nutrition — façonne ce mécanisme pour l'adapter à ce mouvement; et ainsi l'adulte, qui a acquis l'art de faire porter son poids sur un pied ou l'autre, à volonté, sans autre chose qu'une légère rupture d'équilibre toute momentanée, cesse de s'apercevoir d'un fait devenu monotone à force d'être répété; et c'est seulement lorsque son équilibre se trouve menacé d'une manière plus grave, s'il glisse ou qu'il vienne à trébucher contre un obstacle, qu'il s'aperçoit du contrôle que cet équilibre délicat exerce sur ses mouvements automatiques.


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