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L'instinct et l'intelligence - Partie 4

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La sympathie entre animaux de même espèce n'est pas un fait universel, bien au contraire. Il y a des animaux, tels que les fourmis, qui attaquent tout individu de même espèce appartenant à une autre fourmilière. Y a-t-il au moins sympathie entre les individus d'une même tribu ? Les avis sont très partagés à cet égard. Les bœufs, les éléphants attaquent tout individu qui ne fait pas partie de leur bande, et même leurs frères malades ou blessés. D'autre part, les mouettes, les hirondelles, les singes s'entraident souvent d'une manière touchante. Sous ce rapport, il semble bien difficile de faire la part de l'instinct et de ce genre de sympathie qui résulte de ce que l'individu se met, par l'imagination, à la place de son congénère et lui fait ce qu'il voudrait qu'on lui fit. L'on sait, du reste, quel empire exerce chez l'homme une tendance innée à la bienveillance ou à la malveillance; l'éducation et le raisonnement sont souvent impuissants en présence de ces instincts individuels.

De toutes les tendances mentales, ce sont assurément l'esprit d'observation, la curiosité et l'attention qui sont le plus favorables au développement de l'intelligence. La curiosité à elle seule ne suffit pas, mais c'est un des éléments du développement mental. L'on sait à quel point les poissons, les lézards, les alouettes, les vaches sont des animaux curieux. Une observation que je dois à mon savant collègue, M. le professeur Thury, montre que les hirondelles ne sont pas exemptes de ce sentiment. Lorsqu'un couple de ces oiseaux a terminé son nid et pondu ses œufs, toutes les hirondelles du voisinage viennent voir les heureux parents, restent un moment sur l'aile à gazouiller avec eux et à regarder dans le nid, sans toutefois aller trop près, de crainte d'un coup de bec. La même scène se renouvelle au moment où les petits sont éclos.

Rappelons encore, à ce sujet, l'expérience classique de Brehm, répétée et vérifiée par Darwin. Si l'on jette dans une volière de singes un serpent empaillé, enveloppé dans un cornet de papier, un premier singe ne tarde pas à s'approcher avec mille précautions; il entrouvre le cornet, et puis il détale avec des cris de terreur. Ce qui n'empêche pas que tous les autres singes de la volière ne peuvent tenir en place, tant la curiosité les tourmente, et que tous viennent à leur tour en faire autant.

Mais la curiosité ne suffit pas à donner des notions exactes; il faut encore l'attention. L'animal attentif établit vite une liaison entre les idées des faits qui se suivent toujours dans un ordre défini et, de la sorte, prend naissance une notion qui ressemble beaucoup à la connaissance des relations de cause à effet. L'homme inculte, voire même le commun des esculapes, ne va guère au delà: Post hoc ergo propter hoc.

L'on connaît une quantité d'exemples de chats et de chiens qui ont appris, par eux-mêmes, à tirer une sonnette ou à ouvrir une porte, simplement en voyant faire leurs maîtres. On cite même l'exemple d'une chèvre qui tirait la sonnette d'entrée d'une maison, d'ânes, de mulets, voire même d'une oie, qui avaient trouvé le moyen d'ouvrir le loquet d'une porte. Je citerai à l'appui deux exemples nouveaux qui me sont certifiés par de bons observateurs dignes de foi.

M. P. de Meuron, qui habite en été une propriété dans le Jura neuchâtelois, située au milieu des pâturages, a souvent vu des vaches ouvrir le loquet d'une porte ou soulever avec les cornes les barres mobiles qui en tiennent lieu dans les clôtures des pâturages. En passant devant un troupeau, on voit souvent deux ou trois bêtes qui ont une planchette attachée aux cornes et pendant devant les yeux. L'étranger croit, en général, que ce sont des vaches méchantes ou ombrageuses; en réalité, il s'agit de tout autre chose. C'est avec les vaches intelligentes qu'on prend cette précaution, destinée à empêcher ce ruminant de voir le pré du voisin et à lui enlever, du même coup, l'envie d'y aller; car, autrement, il n'y a pas de fermeture rustique qu'il ne puisse trouver le moyen d'ouvrir.

L'autre observation est due à M. Haccius, propriétaire de la vacherie modèle de Lancy, près de Genève. L'on avait établi dans la cour un abreuvoir qui recevait son eau d'un robinet ordinaire; mais bientôt il fallut le remplacer par un robinet s'ouvrant avec une clef que le bouvier tenait dans sa poche, car la première vache qui arrivait à l'abreuvoir ne manquait pas de tourner la poignée, sans naturellement se soucier de refermer le robinet après avoir bu. A l'exposition de Turin, où M. l'architecte Henri Bourrit avait établi une vacherie modèle, avec d'autres bêtes que celles de Lancy, le même fait s'est reproduit.

Dans tous ces cas, il s'agit d'une imitation, il est vrai, mais d'une imitation intelligente, car l'animal ne touche pas le loquet à moins qu'il ne veuille ouvrir la porte, la sonnette s'il ne veut appeler quelqu'un, ni le robinet s'il ne veut avoir de l'eau à boire. En revanche, l'exemple n'est pour rien dans l'habileté dont certains animaux sauvages font preuve en déjouant les pièges qui leur sont tendus. Le renard et surtout le glouton savent à merveille s'emparer de l'appât sans se laisser prendre. D'autre part, je possède une trappe à chats, dans laquelle j'ai vu le chat d'un voisin se prendre jusqu'à trois fois; impatienté à la fin, je le fis entrer dans un sac et lui administrai une volée de bois vert: il n'y revint plus.

Les manifestations et le développement même de l'intelligence dépendent beaucoup de la flexibilité des organes dont l'animal dispose; l'on sait que les perroquets, les éléphants, les singes, jouissent de grands avantages sous ce rapport. Mais chez les singes les plus intelligents il y a quelque chose de plus qu'une simple habileté manuelle. M. Romanes insiste beaucoup, et avec raison, sur la faculté que possède un singe de s'absorber complètement dans l'examen d'un objet, passant des heures entières à chercher à comprendre un mécanisme, oubliant sa nourriture et tout ce qui l'entoure; il conclut par cette phrase « Quand un singe se conduit ainsi, on ne peut plus s'étonner que l'homme soit un animal scientifique. »

Il s'agit, en effet, d'une faculté qui a sans doute pour point de départ la curiosité, mais qui atteint un niveau bien plus élevé. C'est une des formes les plus hautes de l'intelligence, celle qui prend pour but son propre perfectionnement. Et, bien que la tendance à agir ainsi et à y trouver du plaisir soit en grande partie innée, c'est-à-dire instinctive, il n'en est pas moins vrai que de tous les mobiles, c'est celui qui favorise le plus le développement de l'intelligence.

Le langage, qui est un autre facteur si important du progrès intellectuel de l'espèce humaine, ne semble pas jouer un rôle très notable chez les animaux. Les observateurs qui ont cru trouver chez eux un système compliqué de signes, destinés à communiquer des idées assez complexes, se sont évidemment laissés aller à une tendance funeste à la science, à celle de l'anthropomorphisme. Dans la grande majorité des cas, ces signes veulent simplement dire: « Suivez-moi. » Tout au plus l'animal y ajoute-t-il des indications qui signifient : « Venez vite, venez nombreux », ou bien encore : « Sauve qui peut. » C'est ainsi qu'aux yeux d'observateurs réellement critiques, le prétendu langage des fourmis s'est réduit à un acte qui consiste à se flairer l'une l'autre avec leur organe d'olfaction, c'est-à-dire leurs antennes, et à un geste qui veut dire : « Allez-y, ou suivez-moi », ou bien encore « N'y allez pas. » Après quoi la fourmi appelée se guide sur la piste de l'autre, ainsi que le démontrent les expériences ingénieuses de M. Lubbock.

De même, on a vu des chattes venir appeler avec instance leur maître pour les mener à l'endroit où l'un de leurs petits ou bien quelque compagnon se trouvait dans une situation critique, d'où le chat se sentait impuissant à le tirer.

Les animaux font preuve de beaucoup de finesse dans l'appréciation des expressions volontaires ou réflexes des sentiments. L'on se rappelle un chien, nommé Minos, qui choisissait parmi les cartes étalées sur une table, celle qui répondait à la solution d'un problème d'algèbre posé par un des assistants, ou celle qui portait la photographie de tel personnage qu'on lui nommait. Inutile de dire que Minos n'entendait rien à la racine carrée de 144 ni à la physionomie de Victor Hugo. Ses talents se bornaient à reconnaître par le flair une carte que sa maîtresse avait eu soin de toucher avec un certain doigt et, avant de la ramasser, il cueillait sur la figure en apparence impassible de sa maîtresse une expression qui lui disait s'il tombait juste.

Il faut donc, quand on fait des expériences sur les animaux, se mettre en garde contre le genre de suggestions, même involontaires, qui sont la base de tout le système de divination de Cumberland et de ses imitateurs. Je ne prétends pas connaître le secret de tous ces tours dont on parle tant; mais en voici un, extrêmement simple, qui permet de se rendre compte au moins du principe:

Vous demandez à une personne de cacher un objet dans une chambre voisine; vous la priez de vous bander les yeux et de vous mener par la main autour de cette chambre. Du premier coup, vous lui désignez la cachette. Il suffit pour cela de tenir la main qui vous guide de manière à sentir battre l'une des artères, celle de la base du pouce, par exemple. Lorsque vous passez devant la cachette, le pouls s'accélère et si vous faites le geste de montrer vaguement l'endroit, le pouls vous indiquera encore le moment où votre doigt pointe dans la bonne direction. A défaut du pouls, les variations de la tonicité musculaire perçues même à distance par l'intermédiaire d'un fil de fer peuvent suffire.

C'est ce genre de langage muet que certains animaux réussissent à percevoir, tandis qu'ils n'entendent pas grand chose à notre langage articulé. J'ai eu des terriers anglais fort intelligents, mais j'ai toujours trouvé écoutaient l'intonation et non les paroles. On prétend que certains singes et certains perroquets ont réussi à comprendre quelques mots; l'on ne saurait trop contrôler des expériences de ce genre, et se rappeler que l'homme lui-même perd la faculté de comprendre le langage articulé lorsqu'il vient à être privé de l'usage de la circonvolution de Broca dont ces animaux sont dépourvus.

L'on ne doit pas non plus perdre de vue qu'un animal est fort dépaysé quand nous réclamons de lui des actions pareilles aux nôtres. Pour apprécier pleinement ses facultés, il ne faudrait pas chercher à en faire ce qu'on appelle une bête savante. Tout au contraire, il conviendrait de laisser l'animal commettre des méfaits, en lui opposant seulement des difficultés à vaincre au lieu de le corriger; car son intelligence ne se montre jamais aussi bien que lorsqu'il en agit à sa guise.

La puissance du mobile qui fait agir un être vivant a une grande influence sur le degré d'intelligence qu'il déploie pour lui obéir. Dans les exemples cités jusqu'à présent, le mobile était un instinct pur et simple ou bien une passion acquise, une habitude, qui agissait seule et poussait l'animal à agir sans aucune hésitation. Mais il peut arriver que deux mobiles agissent simultanément en sens inverse, et alors l'intelligence intervient pour donner une prépondérance à l'un ou à l'autre, soit en indiquant les moyens d'arriver au but, soit en faisant entrevoir des conséquences heureuses ou fâcheuses.

Les animaux à l'instinct batailleur hésitent souvent entre la satisfaction de cet instinct et celui de la conservation personnelle. Les petites fouines dont parle M. Romanes, qui avaient été élevées par une poule, hésitèrent, la première fois qu'elles virent un autre de ces oiseaux, entre leur instinct qui était de la saigner et le désir de se faire encore soigner et dorloter.

Parfois c'est la passion acquise qui l'emporte d'emblée sur la passion innée. J'en ai vu moi-même un exemple chez un chien qui gardait la ferme de la campagne que j'habite. Cet animal, d'un caractère taciturne et morose, avait été vendu par son maître précédent parce qu'il attaquait les enfants. Néanmoins il se prit d'une vive affection pour la petite de la fermière, une fillette de trois ou quatre ans. Cette enfant avait des goûts de voyage; elle allait se promener à des lieues de distance de chez elle et le chien l'accompagnait pas à pas, sans la quitter d'une semelle. S'il passait un équipage, aussitôt il se plaçait entre elle et la voiture, s'exposant plutôt à voir la roue lui passer sur les jambes que de laisser courir un danger à sa petite maîtresse.

Mais nous avons affaire ici à des luttes de mobiles dans lesquelles l'intelligence n'intervient que d'une manière très indirecte. De fait, cette faculté mentale ne concerne que les moyens d'atteindre un but, mais ne préjuge rien quant au caractère moral ou immoral, louable ou blâmable du but lui-même. Car nous savons que l'homme déploie souvent dans un but criminel un degré étonnant d'intelligence. Ce but peut être aussi la satisfaction d'un instinct, et ce mobile est même l'un de ceux qui amènent le plus grand déploiement d'intelligence.

Il est temps d'en venir à la conclusion. D'après tout ce que nous avons vu, l'intelligence n'est pas un fait simple, mais au contraire la résultante d'une quantité de facultés et de tendances d'esprit qui apparaissent successivement et diversement combinées dans la série animale. Il en résulte que l'intelligence varie énormément d'un individu à l'autre, car il suffit que l'un des facteurs vienne à manquer pour que la résultante soit compromise. C'est donc chez les animaux que nous devrons aller chercher tous les faits primordiaux de la psychologie, car les facultés qu'ils possèdent, nous les avons aussi, et le moyen le plus sûr d'arriver à la solution d'un problème consiste à procéder du simple au composé.

L'étendue même de cette faculté oppose de grandes difficultés à l'établissement d'une définition à la fois claire et élastique. Après bien des tâtonnements je suis arrivé à la formule suivante qui me semble répondre l'état actuel de la science psychologique: L'intelligence est la faculté d'employer les moyens appropriés pour atteindre un but que l'être lui-même comprend et qu'il atteint d'autant mieux qu'il le conçoit plus clairement.


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