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L'instinct et l'intelligence - Partie 3

(Revue scientifique

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II. L'intelligence

La monnaie qui sert de mesure commune aux échanges commerciaux ne mérite pas toujours une confiance absolue. Il y a la monnaie métallique et il y a les billets de banque; et parmi ces derniers, il ne faut pas confondre ceux de la banque de France avec ceux de la Banque populaire de Naples de si triste mémoire.

Eh bien, la monnaie intellectuelle, je veux dire le langage, présente à peu près les mêmes inconvénients que celle du commerce. Il y a les mots concrets; c'est la monnaie métallique. Mais il y a aussi les mots abstraits et, parmi ces derniers, j'en connais beaucoup, tels que ceux de volonté, liberté, hasard qui me font penser à la Banque populaire de Naples. Maint système de psychologie philosophique construit avec ces matériaux s'est trouvé ne valoir guère plus qu'une fortune en actions de l'Union générale.

Nous devons donc nous préoccuper surtout de réunir les faits positifs qui rentrent dans les manifestations de l'intelligence, afin de reconnaître les éléments dont elle se compose et d'arriver à une définition qui puisse donner au mot que nous avons pris pour titre de cette conférence une signification précise.

Et tout d'abord, nous devons protester contre la tendance qu'ont certains auteurs à nommer intelligentes toutes celles de nos facultés mentales que les animaux possèdent également. Nous avons vu dans la dernière conférence que plusieurs de leurs instincts étendent leur empire sur le genre humain. Nous allons trouver d'autres points communs qui n'ont rien à faire avec l'intelligence.

Les erreurs des sens paraissent être dans ce cas. Un papillon qui prend au sérieux les fleurs peintes sur une tenture, un pigeon qui roucoule devant son image dans un miroir, un chien qui aboie devant la glace sont simplement les jouets d'une illusion d'optique. L'intelligence se mesure, non pas à ce phénomène banal, mais bien plutôt à la rapidité avec laquelle l'animal reconnaît son erreur. La mouche, le papillon, le serin iront pendant des heures entières s'assommer coutre une vitre ou contre un miroir; le chat, le singe, sentant la résistance du verre, cherchent par derrière la glace et, ne trouvant rien, ils fixent l'image du regard, tandis qu'ils passent la patte par derrière pour attraper leur impudent congénère. Enfin, persuadés qu'ils se sont laissés prendre à une apparence trompeuse, le chat, le chien n'y font plus attention; certains singes brisent le miroir en mille morceaux, furieux d'avoir été attrapés.

Plus d'un pianiste a été flatté de voir une araignée s'élancer dans la direction de son instrument, chaque fois qu'il jouait. Il s'est grandement mépris sur les sentiments de son auditeur, car ce qui attire cet arthropode, c'est une trépidation qui lui rappelle celle d'une mouche prise dans sa toile. Le sens musical existe pourtant jusqu'à un certain point chez les lézards, les serpents, les oiseaux; mais quel rapport y a-t-il entre ces faits et l'intelligence? Et si le canari s'efforce de couvrir le bruit du piano, si un chien lâche de chanter à l'unisson avec une trompette, nous n'y pouvons voir qu'un sentiment d'émulation plus ou moins instinctif.

Le seul fait d'ordre artistique qui témoigne de facultés intellectuelles est la compréhension, bien constatée chez les singes, d'un dessin exécuté en noir sur blanc et à une échelle réduite.

Il faut aussi faire rentrer dans les erreurs des sens, doublées d'une imagination maladive, ces sensations de terreur nocturne que nous avons presque tous éprouvées à un certain âge et que Topffer a su si bien peindre dans son essai intitulé: la Peur. Eh bien, cette frayeur vague d'objets que l’œil ne distingue qu'incomplètement et auxquels l'imagination prête des formes lugubres, les animaux doués d'imagination la partagent avec nous. Houzeau et M. Blackhouse ont décrit le fait chez le chien, et je l'ai moi-même souvent observé chez un chien de ma ferme. L'animal se campait devant quelque objet dont la forme prêtait à la fantaisie et, le poil hérissé, il poussait un aboiement étrange qu'on ne pouvait confondre qu'avec le hurlement d'un chien aboyant à la lune. Un autre chien qui m'appartient, un chien mouton, découvrit un jour dans un coin obscur de mon laboratoire un crâne humain grimaçant; il fit entendre un aboiement triste et, pendant longtemps, il ne se coucha que la tête tournée du côté où il savait que se trouvait cette terrible apparition. Si les chiens ne croient pas aux revenants, ils ne sont pas loin d'y croire.

L'imagination et l'association des idées dont ces animaux font preuve est un des éléments les plus importants de l'intelligence. Associée à la mémoire, dont il est bien difficile de la séparer, elle constitue la base de toute la vie psychique intellectuelle. Aussi ne faut-il pas s'étonner d'en trouver les rudiments jusqu'à un degré très bas de l'échelle animale.

La patelle qui retrouve, à un millimètre près, le point du rocher auquel s'adapte sa coquille et qui y revient au moment du reflux, après toutes ses pérégrinations; l'oursin qui rentre dans son trou de rocher après être allé paître dans les herbiers, font preuve d'une mémoire excellente des localités. Étant en mer à la pèche, j'ai souvent remarqué que si je prenais une pieuvre (octopus vulgaris) encore vivante au fond du bateau et que je la mettais dans un bocal d'eau de mer, la bête paraissait tout heureuse de rentrer dans son élément. Mais les céphalopodes ont une respiration très active; il leur faut constamment un grand volume d'eau bien aérée. Au bout d'un moment, la pieuvre commençait à étouffer dans son bocal; elle en sortait alors et, si je la reprenais au fond du bateau pour la remettre dans le même vase, elle offrait une résistance désespérée, montrant clairement que ce verre lui rappelait vivement l'idée d'asphyxie.

Différents traits montrent que, chez les animaux supérieurs, la mémoire des localités et des personnes persiste pendant de longues années. Il y a certains chiens qui, en revoyant leur maître après une longue séparation, ne paraissent pas se douter du temps écoulé et reprennent immédiatement leurs vieilles habitudes; d'autres, au contraire, qui se rendent fort bien compte de l'intervalle et témoignent une joie des plus vives. Chez ces derniers, la mémoire est évidemment plus complète que chez les autres.

La mémoire des injures, c'est-à-dire la rancune, est un trait si saillant de la psychologie animale, qu'on en remplirait facilement des volumes. C'est un mobile puissant, au service duquel on a vu les animaux mettre toute la somme d'intelligence dont ils sont capables. Je rappellerai seulement l'exemple, déjà cité par Linné, des hirondelles murant dans leur nid les moineaux qui s'en étaient emparés et la pieuvre citée par M. Kollmann qui franchit la cloison de séparation de deux aquariums pour aller, dans un bassin voisin, attaquer à l'improviste un homard qui l'avait fort maltraitée dans une précédente rencontre.

Mais c'est surtout en constituant un fond de connaissances que l'on désigne du nom d'expérience personnelle, que la mémoire devient un puissant instrument de perfectionnement intellectuel.

Les poules à qui l'on a fait élever successivement plusieurs nichées de canards prennent si bien l'habitude de les mener à l'eau que si on leur confie ensuite leurs propres œufs, elles mènent leurs poussins, sitôt éclos, à l'étang le plus voisin et s'évertuent à les pousser dedans. Ce n'est pas de la haute intelligence, si l'on veut, mais enfin c'est une preuve que cet oiseau est susceptible d'apprendre quelque chose par expérience.

Il y a certaines espèces de Bernard-l'hermite qui portent une anémone de mer (Sagartia) sur leur coquille d'emprunt. S'ils changent de demeure, ils ont soin de transporter cet épizoaire sur leur nouveau domicile. C'est un instinct curieux dont l'utilité est facile à saisir. L'on a vu, en effet, une jeune pieuvre (Octopus) s'attaquer un jour à l'un de ces Bernard-l'hermite; mais elle se brûla si bien les bras aux organes urticants de l'anémone qu'elle se sauva toute déconfite et n'y toucha plus jamais.

A Genève, tout le monde a pu observer un autre exemple frappant d'expérience acquise par des animaux. Lorsque le service du téléphone fut installé, de nombreux fils aériens furent placés à travers le Rhône. La première année, les cygnes et d'autres oiseaux se blessaient ou même se tuaient si souvent en volant contre ces fils, qu'on crut devoir y mettre de petits cavaliers en papier blanc pour les rendre plus visibles. La bise a emporté tous ces papiers depuis bien des années, et pourtant les oiseaux ne se heurtent plus contre les fils. Ils ont appris à éviter la région dangereuse, et ils l'ont appris si vite qu'on doit admettre, de leur part, une sorte d'information par l'observation des actes de leurs congénères; car, évidemment, tous n'ont pas fait l'expérience à leurs dépens, et ceci est vrai surtout des jeunes éclos dans ces dernières années. Mais ceux qui ont été victimes ou témoins des accidents auront fui désormais la région traversée par des fils, de telle façon que les autres et les jeunes auront compris qu'il y avait là un danger à éviter.

L'on sait que toutes les fois que l'homme a mis le pied sur une terre, jusqu'alors vierge de sa présence, les animaux et en particulier les oiseaux se montrent tout à fait familiers à son égard. Mais au bout de peu de générations, ils ont appris à le fuir et même à juger de la distance qui correspond à la portée de ses armes à feu. Cette transformation de mœurs est trop prompte pour qu'on puisse l'expliquer par l'instinct et la sélection naturelle. Il faut supposer qu'il y a une sorte d'instruction mutuelle par observation et par imitation.

Nous avons évité, dans la dernière conférence, de parler des mœurs des animaux sociaux. C'est parce qu'on y rencontre certains faits qui paraissent merveilleux, mais dont l'explication devient plus facile lorsqu'on tient compte de la possibilité d'une tradition. Ainsi, M. Alexandre Agassiz a reconnu que la plupart des digues et des étangs établis par les castors, dans l'Amérique du Nord, doivent avoir eu plus de 1000 années de durée. Depuis qu'ils ont été chassés de leurs villages lacustres, les castors n'en ont plus construit de nouveaux, ce qui semble indiquer que la tradition a joué ici un rôle prépondérant. L'on en peut dire autant du changement que les abeilles ont apporté à la forme de l'entrée de leur ruche, depuis que certains sphinx ont voulu y pénétrer, et d'une foule d'habitudes observées chez les fourmis. Ici, il est vrai, la distinction n'est pas facile à faire; mais ce que nous en avons dit suffit à établir le principe.

La mémoire et l'imagination sont des éléments importants de l'intelligence, mais ne l'impliquent pas nécessairement. Parmi les actes intellectuels les plus évidents qui se manifestent chez des animaux, même assez médiocrement doués, il faut accorder une place élevée aux actes qui impliquent une représentation mentale de l'effet que certaines actions produiront sur d'autres êtres vivants. Je veux parler de la dissimulation, de la vanité, de la crainte du ridicule.

Nous laissons naturellement de côté les phénomènes connus sous le nom de mimétisme et tous les instincts qui s'y rapportent. L'action de l'oiseau qui attire le chasseur loin de sa nichée en feignant une blessure; celle du chacal qui, après avoir caché son butin, fait une ronde avant de se mettre à le dévorer et, s'il voit quelques rôdeurs dangereux, se sauve dans une autre direction en emportant le premier objet venu dans sa gueule; celle du renard ou du râle qui, lorsqu'ils se voient pris, font le mort; toutes ces actions semblent être plus ou moins instinctives. Nous n'avons donc pas à nous en occuper ici.

Par contre, il n'y a pas à douter de l'intelligence de ce corbeau dont la Revue scientifique a publié l'histoire, et qui savait si bien se donner des airs innocents pour arriver à portée de la queue du chien dont il était jaloux et lui asséner un furieux coup de bec. Elle est encore plus manifeste dans les exemples, cités par M. Romanes, de chiens qui sortent la nuit de leur collier et de leur muselière, vont dévorer un des moutons du voisin et reviennent avant le jour se remettre eux-mêmes dans le harnais.

Nous n'insisterons pas sur la vanité et la jalousie leurs manifestations, chez les animaux, sont trop universellement connues. La crainte du ridicule est plus rare, peut-être parce que beaucoup d'animaux ne comprennent pas notre rire; on en cite pourtant quelques exemples. On peut enlever subrepticement à un singe intelligent un objet auquel il tient sans qu'il s'en formalise outre mesure; mais si l'on se met à rire, il entre en fureur, moins pour la perte de l'objet que parce qu'il se sent joué.

M. Romanes a observé un sentiment analogue chez un chien. Cet animal aimait à attraper des mouches contre une vitre et se montrait fort vexé quand, ayant manqué son coup, son maître se moquait de lui. Une fois, qu'il en avait manqué plusieurs de suite, toujours poursuivi par ce rire moqueur, il feignit d'avoir enfin réussi et d'écraser sa victime par terre. M. Romanes se baissa et lui montra qu'il se donnait une peine inutile, puisqu'il n'avait rien pris; le chien, surpris en flagrant délit d'imposture, alla tout honteux se cacher sous les meubles. Si nous n'aimons pas qu'on rie à nos dépens, en revanche, nous aimons à faire rire le spectateur. L'on a constaté ce goût particulier chez un singe anthropomorphe.


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