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L'instinct et l'intelligence - Partie 2

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Autre chose est ce sentiment de la direction que les trappeurs, les bergers et les sauvages savent garder dans leurs pérégrinations et qui s'explique par la mémoire, par une sorte d'enregistrement mental joint à une observation très fine de certains points de repère; les animaux peuvent acquérir ou posséder une faculté analogue qui n'est, à tout prendre, que la résultante des sensations et des facultés communes perfectionnées dans une direction spéciale, et tellement exercées qu'elles peuvent accomplir leur tache d'une manière inconsciente.

Tout en acceptant, en somme, la définition que M. Hartmann a donnée de l'instinct, M. Romanes y introduit l'élément de constance chez une même espèce animale. Cette addition ne me paraît point heureuse, car il y a des instincts communs à des genres et même à des familles entières du règne animal. Tels sont les instincts relatifs à la forme et à la situation des nids chez les oiseaux, l'habitude de feindre une blessure qu'emploie la mère chez les gallinacés pour attirer le chasseur loin de la couvée, celle de simuler la mort et tant d'autres. Il y a des instincts propres à certaines races ou variétés ainsi que M. Romanes lui-même en convient; il y en a enfin qui sont individuels et se retrouvent seulement dans la descendance de certains individus. L'instinct obéit donc aux mêmes lois d'hérédité et de classification que tout le reste de l'organisation animale c'est assez dire qu'il s'explique très bien par la théorie de l'évolution et de la sélection.

Je n'insisterai pas ici sur les difficultés que cette théorie peut rencontrer dans l'explication des instincts des communautés animales telles que les hyménoptères sociaux ou les termites. Darwin a déjà discuté ce sujet avec sa supériorité habituelle et montré que ces difficultés disparaissent devant le principe de la lutte et de la sélection, non plus entre les individus, mais entre les communautés. Je ne m'arrêterai pas davantage à ces cas où un instinct, utile en général à l'espèce, a dans certaines circonstances spéciales l'inconvénient de mener un certain nombre d'individus à une mort certaine. Les insectes qui se précipitent contre une flamme ou contre une cascade, les lemmigs qui se lancent dans la mer en sont des exemples frappants.

Je désire seulement attirer votre attention sur certains cas dont on ne parait pas encore s'être occupé au point de vue théorique, et dont l'explication, à l'aide du transformisme, offre certaines difficultés.

Le chalicodome des murailles a soin d'écarter de sa provision de miel tous les petits corps étrangers qu'on y introduit et de terminer prestement la fermeture de l'orifice dès que l’œuf est déposé. Cet instinct semble dirigé contre quelque parasite qui déposerait furtivement son œuf pendant l'absence de l'abeille. Or nous ne connaissons pas d'ennemi qui en agisse ainsi; peut-être existe-t-il néanmoins dans certaines régions. Mais même s'il était prouvé qu'actuellement le chalicodome ne court plus aucun danger de ce côté, rien ne nous empêche de supposer que l'ennemi en question a existé autrefois et que l'instinct si bien décrit par M. Fabre a survécu à sa raison d'être.

D'autre part, le chalicodome ne prend aucune précaution contre un danger très réel qui menace sa progéniture, à savoir la larve de Meloë. Ce serait une raison de croire que ce parasite est plus récent que l'autre, celui qui a disparu.

Une autre question est celle de savoir si tous les instincts reconnaissent pour origine la variabilité et la sélection naturelle ou si des habitudes prises avec intelligence ont pu à la longue devenir héréditaires, c'est-à-dire instinctives. Jusqu'à present cette dernière hypothèse doit être considérée comme une simple vue de l'esprit, car nous ne connaissons aucun fait qui ne puisse pas s'expliquer autrement. L'intelligence, lorsqu'une fois elle a fait son apparition, a une tendance à augmenter plutôt qu'à diminuer et l'instinct change alors de caractère; au lieu d'un simple mécanisme nerveux, nous voyons apparaître ces passions innées qui, pour être héréditaires et souvent inconscientes, n'en excitent pas moins un empire absolu sur l'intelligence.

L'on réunit en effet sous le nom commun d'instincts des phénomènes d'ordre très différent, à savoir les simples réflexes et les émotions ou passions innées. La distinction n'est pas toujours facile à faire même chez l'homme, à plus forte raison chez les animaux où il est presque impossible de séparer les actes conscients de ceux qui ne le sont pas. Mais la difficulté de reconnaître et de poser les limites entre des phénomènes très différents n'est pas une raison suffisante pour ne pas les distinguer.

En outre, chacun de ces deux ordres distincts peut se confondre avec des propriétés analogues, mais acquises par l'être vivant pendant la durée de son existence individuelle, par l'effet d'une longue habitude. Il y a donc des réflexes instinctifs ou innés et des réflexes acquis; il y a des passions instinctives et des passions acquises. Et tous ces phénomènes, bien que distincts en théorie, peuvent s'enchevêtrer au point de mettre l'observateur dans un grand embarras.

Le pianiste qui joue une sonate tout en pensant à autre chose, le vélocipédiste qui se tient en équilibre, sentant et contre-balançant immédiatement la moindre déviation de la verticale par un mouvement approprié sans en avoir seulement conscience, le compositeur d'imprimerie qui choisit et coordonne les caractères sans savoir un mot de ce qu'il a composé, sont des exemples frappants de réflexes acquis par l'habitude.

Je mets mon doigt dans la bouche d'un enfant qui n'est pas encore né; il le tette aussitôt avec conviction, c'est un réflexe inné. Le coucou que des fauvettes ont fait éclore dans leur nid a encore les yeux fermés et pas le moindre duvet sur la peau que déjà il cherche à s'introduire sous le corps de ses frères d'adoption et à les jeter par-dessus le bord du nid. C'est encore un réflexe inné, bien qu'il ne commence à se manifester que le deuxième jour après l'éclosion et cesse à partir du huitième jour. Le clignement d'yeux qui se produit involontairement lorsqu'un objet s'approche vivement dans la direction de ces organes ne commence à se manifester chez l'homme que plusieurs mois après la naissance, et pourtant nous pouvons le dire inné, car il se produit sans qu'une expérience personnelle soit venue en démontrer l'utilité. Il en est de même des mouvements des jambes pour la marche de l'enfant qui sont, du moins en partie, instinctifs.

Nous sommes d'autant plus autorisés à classer tous ces réflexes parmi ceux qui sont transmis héréditairement que leur nature instinctive ne peut faire l'ombre d'un doute chez des vertébrés à développement plus précoce que l'homme. Les expériences de M. Spalding sur les poussins de la poule et du dindon et sur des canetons, tenus isolés dès l'instant de leur éclosion, prouvent clairement que l'habitude de se nettoyer, de gratter le sol, de courir, de nager, d'attraper des mouches vivantes sont des réflexes innés qui se manifestent un certain nombre d'heures après l'éclosion. L'on ne peut classer ailleurs l'acte du sphex, qui sait si bien introduire son dard à travers les jointures de la cuirasse de l'orthoptère qu'il engourdit pour en faire la pâture vivante de sa larve. M. Fabre exagère sans doute un peu le degré de précision qu'exige cette opération, car M. Schiff a démontré que le venin de ces insectes a des propriétés très analogues à celles du curare et qu'il produit son effet quand même il n'est pas introduit dans le ganglion de la victime, mais seulement dans le voisinage de cet organe. Néanmoins la précision de ces actes est toujours assez grande pour mériter notre admiration.

Nous avons distingué les instincts en réflexes héréditaires et émotions héréditaires. C'est encore une de ces divisions qui peuvent subsister en théorie, malgré, de nombreuses transitions et malgré la difficulté, pour ne pas dire l'impossibilité, de déterminer la place qu'il faut assigner à une foule de phénomènes observés chez les animaux. De fait, nous ne pouvons être parfaitement affirmatifs à cet égard qu'en ce qui nous concerne nous-mêmes: nous ne jugeons les mobiles des animaux que par une analogie qui peut être d'autant plus trompeuse que nous nous adressons à des êtres qui nous ressemblent moins.

Subjectivement, la passion instinctive diffère du réflexe en ce qu'elle est non seulement consciente, mais exige même pour son accomplissement le concours actif de la plupart de nos facultés intellectuelles. Objectivement, on la reconnaît à ce que les actions de l'animal dénotent de sa part la notion du but, non pas ultime, mais immédiat de l'instinct; on la reconnaît à la variété des moyens qu'il emploie et à la perfection avec laquelle il sait les plier aux circonstances.

Il y a peu d'objets aussi peu attrayants qu'un enfant nouveau-né, et pourtant sa mère le trouve ravissant. Elle l'adore et emploie toute son intelligence à le soigner. Le sentiment du devoir maternel entre-t-il pour beaucoup dans cette altération du jugement? Généralement non. Il n'entre pour rien en tout cas dans le plaisir que beaucoup de demoiselles éprouvent à embrasser cet être informe, ni dans celui que les petites filles trouvent à soigner leurs poupées. Elles agissent ainsi uniquement parce qu'elles y trouvent leur bonheur, et ce bonheur résulte de la satisfaction d'une passion instinctive.

Et que dire de l'amour, cette passion instinctive qui occupe à elle seule une bonne moitié de l'histoire et de la littérature? Que d'intelligence dépensée pour la satisfaire! Et combien y a-t-il de gens qui aient jamais réfléchi à son but réel? Combien y en a-t-il qui, ayant réfléchi, se soucient des conclusions logiques?

Par analogie, nous pouvons croire que l'oiseau migrateur veut émigrer parce qu'il a la passion innée du voyage à une certaine époque de l'année; ce voyage suffit à le rendre heureux, et s'il est empêché de partir, il est fort malheureux. De même le chien éprouve un plaisir évident à suivre son maître, un grand chagrin à être laissé à la maison, et il emploie tous les stratagèmes possibles pour atteindre un but qui ne lui plaît que parce que son système nerveux lui fait voir en beau l'acte d'accompagner son maître.

Ce qui caractérise l'instinct, c'est donc d'être inné et de faire agir l'individu en vue d'un but qui est généralement incompris. La connaissance du but final n'est ni nécessaire ni même utile à l'accomplissement de l'instinct. Pour tous, sauf quelques esprits philosophiques, l'accomplissement de l'instinct est lui-même le but; on donne à cet accomplissement le nom de bonheur, tandis que sa non-satisfaction suffit à empoisonner l'existence.

Nous pouvons donc, amendant un peu la formule de M. Hartmann, définir l'instinct: Le désir impérieux et inné d'exécuter des séries d'actes propres à atteindre un but final que l'acteur ne comprend généralement pas.


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