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La morphinomanie - Partie 2

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Les sujets les plus exposés à ces fâcheuses rechutes sont: 1° les alcooliques; 2° les vieillards; 3° les gens exposés aux fatigues exagérées, au surmenage physique ou moral; 4° les sujets habitués à des doses massives; 5° les malades qui dans le principe ont cherché a calmer des douleurs physiques par l'usage de la morphine, usage qui a bientôt dégénéré en abus. Chez les névralgiques exposés à d'atroces douleurs, chez les ataxiques tourmentés par les douleurs fulgurantes, la privation de morphine laisse reparaître les douleurs, et le sujet est tenté presque invinciblement de recommencer les piqûres.

Ajoutons enfin que les pharmaciens et les médecins, suivant une remarque très juste de Levinstein, sont plus exposés que les autres à retomber dans leur vice. Ils ont constamment la morphine à leur disposition, et, dès qu'ils éprouvent une tentation, ils peuvent la satisfaire. Cette tentation est parfois irrésistible chez un ancien morphinomane qui, dans l'exercice de sa profession, se voit appelé à faire des piqûres de morphine à ses clients. C'est un ivrogne qui verse à boire à ses amis. Il éprouve alors un désir presque irrésistible d'en user pour son propre compte.

Puisque les rechutes sont si fréquentes et si faciles, il faut une abstinence longtemps prolongée pour que le malade ait le droit de se croire définitivement guéri. Le terme d'une année, fixé par Levinstein, est peut-être trop élevé; nous nous contenterons de dire qu'il faut une sagesse de plusieurs mois pour se croire hors de danger, et même alors une seule injection peut tout remettre en question; car, dès que le morphinomane s'est piqué de nouveau, il éprouve une irrésistible, tentation à pratiquer une deuxième, puis une troisième piqûre.

Voilà pourquoi les sujets qui ont réduit d'une façon notable la dose du poison, quoique sensiblement améliorés, ne doivent point se croire guéris, lors même qu'ils n'en prendraient que deux ou trois milligrammes par jour.

Il est intéressant de remarquer que l'état des récidivistes, comme le fait observer Levinstein, est beaucoup moins agréable que celui des habitués. Après un long intervalle d'abstinence, les piqûres de morphine produisent moins de soulagement et n'amènent plus l'ancien état de béatitude. Le malade éprouve des troubles digestifs plus accentués, du malaise, de l'insomnie, de l'abattement, et la cachexie arrive plus vite.

Voyons maintenant quels sont les moyens de traitement que l'expérience nous permet de recommander. On peut les diviser en deux grands systèmes, celui de la suppression brusque; celui de la diminution graduelle.

La suppression brusque, recommandée par Levinstein et pratiquée par un grand nombre d'autres médecins, présente en sa faveur un immense avantage; elle fait souffrir beaucoup moins longtemps le malade. Une fois la crise passée, une fois la frontière traversée, le sujet n'éprouve plus les angoisses de la dipsomanie morphinique; il ne sent plus cette douloureuse sensation d'anéantissement et de lipothymie, qui lui fait si ardemment désirer une injection nouvelle. Mais d'un autre côté, l'on s'expose, par la suppression brusque, à tous les accidents graves que nous avons précédemment signalés. Le malade peut être pris de delirium tremens; il peut être atteint de manie aiguë, il peut enfin, et c'est le danger le plus grave, tomber dans le collapsus qui, comme je vous l'ai fait observer, est quelquefois suivi de mort.

Il est donc à peu près impossible de pratiquer la suppression brusque en dehors d'un asile ou d'une maison de santé. En effet, il est indispensable de mettre à la portée du malade, pendant la durée de ce traitement, des secours immédiats. Il est indispensable, dans certains cas graves, de lui pratiquer une injection hypodermique, qui fait disparaître tous les accidents; mais il est impossible de le laisser juge de l'opportunité de cette piqûre: on comprend facilement pourquoi. Enfin, la maison de santé est presque absolument nécessaire pour préserver le malade contre les tentations violentes qu'il éprouve pendant les premiers jours de la suppression. Il est peu, je dirai plus, il n'est point de volontés assez fermes pour résister à de telles angoisses, et malgré les meilleures intentions du monde, les malades succombent presque toujours à la tentation. Sans doute, en attachant à la personne du morphinomane un médecin qui ne le quitte jamais, on peut obvier à ces inconvénients; mais, en dehors de l'asile ou de la maison de santé, le médecin n'a presque jamais l'autorité nécessaire pour se faire obéir, comme le savent, par une triste expérience, tous ceux qui ont tenté d'arracher un malade à ses habitudes, sans lui infliger les désagréments d'une séquestration forcée.

La suppression graduelle est un mode de traitement plus facile à employer; c'est même le seul traitement qu'il soit possible d'essayer à domicile et en dehors des établissements spéciaux. Il faut d'abord s'entourer de toutes les précautions nécessaires pour s'assurer que le malade ne trompe pas la surveillance organisée autour de lui; il faut ensuite établir une échelle régulière de réductions successives. On peut diminuer la dose journalière d'un centigramme ou d'un demi-centigramme, ou moins encore, mais à la condition de suivre impitoyablement une progression régulièrement décroissante, une fois que le traitement est commencé.

Il est absolument indiqué d'administrer au malade des adjuvants pendant la période douloureuse où il se déshabitue peu à peu de son stimulant ordinaire.

Il lui faut d'abord, et avant tout, un régime tonique et succulent, et pendant les premiers temps on doit lui prescrire le repos au lit, quitte à lui faire prendre un peu d'exercice à une époque ultérieure, lorsque les premières difficultés ont été surmontées. On peut ensuite le soutenir par des moyens fort variés. Je ne désapprouve nullement les boissons alcooliques à dose modérée; mais il faut avoir soin d'éviter le cumul, car plus d'un morphinomane est enchanté de s'alcooliser, à la condition de continuer en secret ses pratiques clandestines. Et, loin d'avoir substitué une habitude à une autre, on a tout simplement doublé le vice du sujet, qui, tout en continuant d’être morphinomane, devient un ivrogne de profession.

Le proverbe italien, « un diavolo caccea l'altro », un diable en chasse un autre, n'est pas applicable ici, car l'expérience nous apprend que souvent on voit deux diables cohabiter chez le même individu et se prêter un mutuel appui. Donc il ne faut conseiller l'usage des alcools qu'aux sujets placés dans un établissement où l'on peut en surveiller l'emploi et en régulariser les doses.

A côté des alcooliques se place le café, dont Zambaco recommande l'emploi, et qui combat certainement la plupart des accidents les plus pénibles que détermine la suppression.

Les injections hypodermiques de caféine, au centième, peuvent être substituées aux injections de morphine avec d'assez grands avantages; elles ont surtout le mérite de calmer les névralgies, qui ont été si souvent le point de départ de la morphinomanie.

Enfin l'hydrothérapie peut rendre de grands services chez les sujets qui ont conservé une vigueur suffisante pour en supporter les pratiques.

Les sédatifs sont également indiqués dans un grand nombre de cas, d'autant plus que l'insomnie est une des conséquences les plus directes de la suppression de la morphine. Nous accordons la première place aux bromures alcalins, mais souvent leur action est infidèle; on peut alors recourir au chloral, administré soit par la bouche, soit en lavements, à la dose de 3 ou 4 grammes par jour. Mais il faut savoir que, pendant les premiers temps, ce médicament ne fera pas dormir le sujet; ce n'est que plus tard que son influence peut se faire sentir. Dans ces derniers temps, on a préconisé (C. Paul) la paraldéhyde, à la dose de 2 à 3 grammes, contre la perte du sommeil chez les morphinomanes.

Contre les douleurs autrefois amorties par la morphine, et qui se réveillent après sa suppression, on peut prescrire la belladone, le gelsemium sempervirens et même l'extrait thébaïque, qui, pris par la bouche, constitue un sédatif très différent par ses effets de la morphine. On a quelquefois aussi conseillé la codéine et le lactucarium. Enfin la valériane, sous ses diverses formes pharmaceutiques, peut calmer l'excitation générale.

Les bains et surtout les bains prolongés seront chez quelques sujets d'un effet utile. Contre l'insomnie on peut utiliser les bains sinapisés (2 kilogrammes de farine de moutarde dans un bain demi-tiède), en ayant soin de garantir les muqueuses contre le contact de l'agent irritant. On y laisse le malade pendant dix minutes environ.

Enfin les bains d'air comprimé ou décomprimé peuvent, dans certains cas, rendre des services importants.

Mais ce qui est plus sérieux encore, c'est le calme moral qui doit environner le malade. Il faut le plonger dans une atmosphère de tranquillité où les soucis, les chagrins, les discussions pénibles, seront également bannis; il faut enfin organiser autour de lui la plus rigoureuse surveillance.

Mais, il faut bien l'avouer, le plus efficace de tous les remèdes est ici la maison de santé; et les effets utiles de la séquestration sont démontrés par la guérison brutale de certains morphinomanes, qui, jetés en prison, ont dû renoncer, malgré leurs protestations, à leur vice d'habitude.

En définitive, la morphinomanie est une affection curable; elle est plus curable que la dipsomanie, mais elle n'en est pas moins une ennemie assez redoutable pour exiger tous nos efforts lorsqu'il s'agit de la combattre. Il faut s'armer contre elle de tous les moyens que nous fournit la science: il faut ne jamais lui faire la moindre concession, car le morphinomane qui discute avec son médecin et qui marchande, pour ainsi dire, la dose journalière, est un homme absolument perdu, et qui ne guérira jamais, si l'on ne fait pas appel à la force pour le contraindre.

Ajoutons ici que le médecin doit s'imposer désormais la plus grande réserve dans l'emploi des injections hypodermiques. Il est si facile de créer la morphinomanie, il est si difficile de la combattre une fois créée, que l'on doit véritablement en réserver l'usage pour les cas où ce traitement est indispensable. Nous ne refuserons point la morphine aux ataxiques criblés de douleurs fulgurantes, aux dyspnéiques qui demandent un soulagement à leurs angoisses, aux névralgiques dont les douleurs ont pris une acuité insupportable. Mais nous refuserons impitoyablement ces injections aux hystériques, aux hypocondriaques, aux névropathes de toutes espèces, qui en réclament perpétuellement l'emploi, sans en avoir réellement besoin. Nous éviterons surtout de laisser au malade le soin de se pratiquer lui-même des piqûres et les moyens de le faire. C'est au médecin seul qu'il appartient de faire cette opération quand elle est nécessaire.

Enfin nous proscrirons, je ne dirai point l'usage, mais l'abus de la morphine chez les aliénés. On a poussé l'emploi de ce traitement, dont les avantages sont d'ailleurs assez médiocres, à des excès qui peuvent compromettre non seulement la santé, mais encore la vie des malades, et qui ont quelquefois provoqué la mort subite.

Nous devons nous montrer plus réservés dans leur usage que la génération médicale qui nous a précédés et dont les erreurs doivent servir à nous instruire.


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