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Les perversions instinctives - Partie 4

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En fait, troubles des tendances, troubles de l'émotivité, troubles du caractère sont à peu de chose près, le même domaine. M. Dupré a été égaré par ses préoccupations neuro-physiologigues. Avant de parler du rôle que jouent dans le caractère « les conditions organiques du tempérament, le type physiologique, la formule de la réaction sensitivo-motrice, la synthèse de la vie affective, la synthèse de la vie motrice, le ton de l'humeur, les conditions de l'équilibre humoral et fonctionnel de l'organisme, le degré et les qualités de l'inhibition, l'aptitude à agir, l'aptitude à maintenir, l'aptitude à résister », tous éléments d'ailleurs obscurs qui sont la base des définitions que donne M. Dupré du caractère, il faudrait dire simplement, modestement à quels groupes de faits distincts, intelligibles, observables on donne ce nom. Il faudrait en somme savoir exactement de quoi l'on parle quand on l'emploie.

De caractère, comme de perversions instinctives, comme de la plupart des termes psychologiques tels que: attention, émotion, jugement, passion, nous ne connaissons que le sens intuitif, ce sens que donne l'usage. Ce sens est un fait de conscience flou, imprécis, indécis. Il ne s'exprime pas, mais il suggère. Si l'on veut cependant lui donner une expression verbale, on tombe, suivant ses propres tendances, dans le symbolisme psychologique ou dans le symbolisme physiologique, et l'on est inintelligible parfois jusqu'au psittacisme. Le langage dit métaphysique a son origine dans des faits de cet ordre.

L'erreur commise jusqu'ici a consisté à exprimer ces sens intuitifs pour définir les mots psychologiques. Et il y a eu autant de définitions que de définisseurs. Pour obtenir un sens intelligible de ces mots il faut partir de leurs emplois dans le langage usuel. Il faut partir de l'étude analytique des choses auxquelles on les applique intuitivement. Cette étude analytique pourra servir de base à des définitions intelligibles. Il faut donc analyser d'abord et définir en dernier lieu.

Le mot caractère nous est très familier et chacun peut dire qu'il le comprend. Nous sentons qu'on peut l'appliquer à ceci et pas à cela, et cette intuition est juste: elle réunit des faits homogènes. Pourtant nous ne sourions dire ce que nous exigeons de chacun de ces faits quand nous sentons que le mot caractère peut leur être appliqué. Le caractère n'a jamais été défini exactement, mais le travail obscur des générations a réalisé dans le langage un groupement homogène de faits sous le terme de caractère. L'intuition — qui est du reste elle-même une notion intuitive qu'il faudrait rendre intelligible par l'analyse — est donc un moyen de connaître, mais un moyen d'une infériorité certaine, un moyen souvent trompeur, et la raison qui analyse la dépasse infiniment en portée.

Voici un exemple précis de ce travail de l'intuition. L'anxiété est une émotion pénible, à caractères bien définis, et déterminée par l'idée d'un mal futur, d'un mal possible et que l'on craint. Le chagrin est une autre émotion pénible, produite par l'idée d'un mal réalisé. La psychologie a ignoré jusqu'ici ces notions, cependant l'intuition de chacun et le langage usuel en tiennent compte. Que l'on pose, en effet, à un sujet les questions suivantes en les précisant: si l'on vous faisait tel mal, s'il vous arrivait tel malheur, si vous appreniez tel malheur possible, qu'éprouveriez-vous? Les réponses seront justes; le sujet dira qu'il aurait de la colère pour un mal qu'on lui ferait, du chagrin pour un mal réalisé, de l'anxiété pour un mal qu'il redouterait. Ainsi il dira qu'il aurait un grand chagrin s'il perdait un parent, et une grande anxiété s'il apprenait que ce parent se trouvait dans une collision de trains. Il sait donc faire de chagrin et d'anxiété un juste emploi. Cet emploi est intuitif car il en ignore les caractères. Dans un mémoire de M. Dupré, on lit cette phrase: « l'anxiété, forme la plus intense de l'émotion pénible »; il y a là une erreur évidente. Ainsi l'intuition de tout le monde est supérieure sur ce point à la science.

En leur état présent les études psychologiques ne peuvent progresser sans d'actives préoccupations de méthode. Or jamais la méthodologie n'a été autant négligée qu'à l'heure actuelle. Cela devait être, vu l'encombrement des programmes, vu l'accumulation sans cesse grandissante des faits observés. Les sciences qui ont leur méthode n'en peuvent beaucoup souffrir. Les sciences psychologiques qui ont à la faire se trouvent dans des impasses.

Le rapport de M. Dupré présente à tous ces points de vue un grand intérêt. Il est particulièrement représentatif de tendances qui s'infiltrent de plus en plus dans les études psychiatriques. Ces tendances, les aliénistes du dernier siècle les ont à peine connues. D'esprit plus positif, ils n'ont pas abusé de la métaphysique neuro-physiologique, ils se sont cantonnés dans un domaine, étroit sans doute, mais où du moins ils ne pouvaient beaucoup s'égarer: l'observation extérieure des malades. Il n'était pas possible que par ce moyen ils fissent de la science, dans le sens élevé du mot. Cependant ils ont, dans le vaste champ des maladies de l'esprit, opéré un premier sectionnement et posé de nombreux jalons. Ils ont accompli une tâche modeste, mais nécessaire et méritoire, bien que minime pour l'oeuvre de tout un siècle. Leur tort a été de s'obstiner à ne point être psychologues, et la pathologie mentale en a beaucoup souffert.

Elle en a souffert surtout dans certaines questions tout particulièrement psychologiques comme celle des anomalies des inclinations, qui fait l'objet de la présente étude. On a vu par le rapport de M. Dupré dans quel état de misère se trouvent nos connaissances sur ce sujet. Pourtant, à des connaissances aussi incertaines des magistrats font journellement appel pour décider de l'acquittement ou de la condamnation de prévenus. Il est urgent de reprendre ces études par la base et de les rendre dignes de la confiance qui leur est accordée.


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