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Les perversions instinctives - Partie 3

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A procéder de la sorte, on en vient à constituer des groupements factices de faits. L'indocilité d'un enfant, l'esprit de contradiction d'un adulte, la résistance qu'un dément précoce oppose aux mouvements qu'on communique à ses membres, la rétivité d'un cheval qu'on dresse, sont des faits essentiellement différents. On peut cependant y découvrir un caractère social commun: l'opposition. A cause de cela M. Dupré les fait dériver tous d'une perversion de l'instinct de sympathie: l'instinct d'opposition.

Lorsqu'on s'est aventuré dans une telle voie, il faut la suivre jusqu'au bout. Rien n'autorise à s'arrêter en chemin, et l'on doit doter l'esprit d'autant d'instincts qu'il y a de caractères sociaux dans les multiples aspects de l'activité normale et pathologique.

M. Dupré a établi entre quelques-uns de ces instincts des relations souvent peu compréhensibles. L'instinct d'association par exemple dériverait de l'instinct de sympathie, qui lui-même dériverait de « l'accord des tendances motrices communes à tous les êtres semblables ». L'instinct de sympathie exprimerait « la tendance égo-altruiste » résumant en elle la combinaison de tous les instincts. Cette combinaison, « unisson-bio-psychologique des êtres d'un même groupe » exprimerait leur communauté d'origine; cette communauté d'origine aurait une « expression sensitivo-motrice réflexe » qui serait l'instinct d'imitation, manifestation primitive et élémentaire de l'instinct de sociabilité.

Quel rapport tout cela avec la réalité, avec les faits? Les actes dont il s'agit sont-ils tels que nous n'en puissions aborder le déterminisme qu'en l'imaginant? Si l'individu qui les accomplit n'éprouvait rien de spécial en lui-même dans les instants qui précédent les contractions de ses muscles, si ces derniers se mouvaient seulement en vertu d'une action intérieure physiologique et inobservable, nous ne saurions rien dire de ce qui se passe dans l'être qui agit. Mais en est-il ainsi? Cet exhibitionniste dont on nous explique l'acte par une déviation de l'instinct de reproduction, était un peu avant de le réaliser dans un état émotionnel particulier qu'il peut et qu'il sait décrire. Il a cherché un bien génital de production anormale, et il n'est pas nécessaire de pousser loin l'analyse de son acte pour voir que des émotions sont intervenues, que quelques-unes ont eu lieu normalement, mais qu'il en est une, l'émotion génitale, dont le mode de production a été pathologique. L'exhibitionniste peut se procurer un plaisir génital par une voie anormale; il le sait et ce plaisir l'attire. Sa maladie est une perversion de l'émotion génitale, une parathymie génitale. « L'instinct de reproduction » n'a rien à voir ici. Cet exemple montre que le médecin a mieux à faire que d'imaginer des abstractions inintelligibles, qu'il doit pénétrer à l'intérieur de la machine humaine à l'aide de l'interrogatoire du malade et rechercher quels rouages en sont faussés.

Dans mon étude sur la joie, j'ai montré comment les anomalies de cette émotion peuvent déterminer des actes pathologiques, tels que le vol morbide. Les émotions afflictives, elles aussi, déterminent des inclinations, font accomplir impulsivement des actes. Toutes les émotions peuvent se produire d'une manière anormale, elles donnent lieu alors à des actes anormaux.

Ce rôle des émotions dans la détermination de nos tendances a été entrevu depuis fort longtemps par les philosophes, et aucun fait n'est venu l'infirmer. Pourtant M. Dupré n'en dit mot dans son étude clinique des perversions instinctives; et puisque ces derniers phénomènes sont des anomalies des tendances, il faut bien admettre que pour lui tendances et émotions n'ont pas de rapport. C'est ce que semble confirmer le fait qu'au chapitre: Associations pathologiques, il est dit que l'émotivité et les troubles du caractère peuvent s'ajouter aux perversions instinctives.

M. Dupré a exposé ailleurs ses idées sur l'émotivité, qu'il définit comme un état pathologique, ce qui ne laisse pas de créer une ambiguïté, ce mot désignant pour tout le monde une chose normale. Ces idées sont très complexes, assez inintelligibles. Les définitions suivantes permettent déjà d'en juger: l'émotion « se ramène essentiellement à un choc psychique »; l'émotivité « est un mode de déséquilibration du système nerveux caractérisé à la fois par l'éréthisme diffus de la sensibilité et l'insuffisance de l'inhibition réflexe et volontaire ». Il faudrait beaucoup de place pour discuter ces idées; je leur consacrerai prochainement une étude spéciale.

Les troubles du caractère peuvent, selon M. Dupré, s'ajouter aux perversions instinctives, par conséquent « aux anomalie constitutionnelles des tendances de l'individu, considéré dans son activité morale et sociale ». Or « ces tendances sont dites instinctives parce qu'elles sont, comme les instincts, primitives spontanées, antérieures à l'apparition de la conscience et de l'intelligence et qu'elles expriment, par leur nature, leur degré et leurs formes le fond même de la personnalité ». Donc les perversions instinctives sont les anomalies de l'expression du fond de la personnalité.

D'autre part, M. Dupré définit ainsi le caractère: « Il représente la synthèse de la vie affective et motrice et l'expression spontanée de la personnalité. » Si les perversions du caractère peuvent s'ajouter aux perversions instinctives, c'est donc que les anomalies de l'expression du fond de la personnalité peuvent s'ajouter aux anomalies de l'expression spontanée de la personnalité. C'est contradictoire ou inintelligible.

M. Dupré définit quatre fois le caractère. Comme la définition précédente, celle-ci: « le caractère est conditionné, en dehors de la vie affective qui est la source de toute activité, par le degré et les qualités de l'inhibition », fait intervenir le moi affectif. Quel sens prend ici ce mot? Sans doute il n'a que le sens habituel d'après lequel les émotions seraient des faits affectifs; car les troubles de l'émotivité rentreraient alors dans ceux du caractère. Or M. Dupré les en sépare.

Voici une autre définition: « Le caractère est la forme habituelle des réactions de l'individu, déterminée par son type physiologique, les conditions organiques de son tempérament et par ses tendances constitutionnelles. » Or les perversions instinctives sont « les anomalies constitutionnelles des tendances de l'individu »; ne s'ensuit-il pas qu'elles sont des perversions du caractère? Alors pourquoi M. Dupré les en distinguent-il?


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