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L'évolution de la pudeur - Partie 3

(L'humanité nouvelle : revue internationale : science, lettres et arts

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Il est de plus intéressant de relater, que dans quelques parties du monde où l'espèce humaine vit à l'état de nudité plus ou moins complet, ce n'est pas le devant du corps qui est couvert à l'endroit des parties sexuelles, mais bien le derrière.

Parmi les peuples civilisés également on peut remarquer que le siège réel de la pudeur n'est pas toujours à l'endroit du pubis, mais bien à l'anus, ce qui prouve d'une façon incontestable, que pour certains peuples, la peur d'inspirer le dégoût est le point le plus important, on pourrait dire l'élément fondamental de la pudeur.

Un autre facteur de la pudeur qui a atteint un développement considérable même chez l'humanité à l'état sauvage et parmi les races allant plus ou moins nues, est l'idée de cérémonial.

Il se peut qu'elle ait des racines dans les faits dont nous avons déjà parlé, mais comme elle nous conduit dans un champ plus vaste que celui de la pudeur, il est donc nécessaire de le mentionner ici.

Le cérémonial, le ritualisme tend à régler tous les actes de la vie auxquels l'homme apporte une attention réfléchie. Les devoirs qu'impose la pudeur parmi les sauvages ont été considérés suffisants par eux pour qu'ils en aient constitué le noyau d'un rituel et on ne peut douter que les offenses commises contre les rites soient regardées comme plus sérieuses que les offenses contre la pudeur; mais elles sont si manifestement alliées chez les peuplades inférieures que l'une renforce l'autre et qu'elles ne peuvent être aisément débrouillées. Tous les peuples sauvages ou barbares qui ont atteint un degré élevé de cérémonialisme ont inclu les fonctions sexuelles et excrétoires plus ou moins rigoureusement dans les règles qui le composent. Il n'est besoin, pour s'en convaincre, que de se référer aux livres du rituel juif suivant le vieux Testament, à Hesoid et aux coutumes qui prévalent parmi les peuples mahométans, pour se faire une idée de l'horreur qu'inspirait la menstruation des femmes et de la coutume qui en avait été la conséquence d'isoler la femme pendant l'époque des menstrues.

Plus tard, à une date plus avancée en civilisation, la menstruation fut considérée comme un procédé de purification, comme une expulsion d'humeurs viciées, d'où le terme Katharsis qui lui a été donné par les Grecs, et comme conséquence l'intermittence dans la cohabitation avec les femmes Muliei speciosa templumae edificatum super cloacum. La région sacro-pubienne de la femme, par le fait qu'elle comprend la source de la menstruation, devint un centre spécialement interdit. D'après la loi de Moïse (Léviticus, ch. XX, V-18), si un homme soulève les voiles d'une femme ayant ses menstrues tous deux doivent être punis.

Jusqu'ici je n'ai eu besoin que de me référer d'une manière accidentelle aux rapports qu'il y a entre la pudeur et les vêtements, mais je crois qu'il y a lieu d'insister sur le fait si vrai, mais si souvent perdu de vue, que la pudeur est, dans ses origines, indépendante de l'habillement, que la pudeur physiologique prend la précédence sur la pudeur anatomique et que les facteurs primitifs de la pudeur étaient, selon toutes probabilités, développés avant que l'idée d'ornement et de vêtement fût venue. L'origine des vêtements a probablement eu sa première base psychique d'une idée de pudeur déjà formée des éléments composés que nous avons retracés. Il faut noter que la réunion des facteurs élémentaires principaux unis et développés dans une idée plus complexe tendent à produire une émotion moins intense. L'impulsion qui pousse l'animal femelle, comme elle conduit les femmes de quelques peuples africains à s'accroupir sur le sol, ces dernières lorsqu'elles sont trouvées sans leur ceinture, est une façon plus exagérée de cacher la région sexuelle et excrémentielle que de la voiler avec des vêtements. Je dois faire remarquer qu'il y a un progrès notable comme moyen de défense quand cette attitude défensive primitive contre l'action du mâle devient une défense contre ses yeux. On peut ainsi expliquer l'expansion de la pudeur à diverses parties du corps. La poitrine devint très tôt un centre de pudeur chez les femmes, ceci peut s'observer encore de nos jours chez plusieurs peuples nègres qui vont nus, ou à peu près. La plus grande attraction que possède une femme africaine aux yeux des hommes de sa race consiste à avoir la partie fessière très développée; il a été observé que, dans plusieurs parties de l'Afrique où cette particularité se présente, il y a une tendance à ce que cette partie du corps devienne le siège de la pudeur. La même cause contribue sans doute à faire de la figure le centre de la pudeur chez quelques nations. Il est facile de se rendre compte de cette influence de la défense faite aux femmes de laisser voir leur visage, par les précautions spéciales de vêtement et d'attitude prises par elles pour empêcher que les yeux offensifs des Européens puissent les contempler. Mais ces précautions prises seulement contre la vue et non contre l'action nous font penser que les démonstrations de pudeur peuvent facilement devenir une affaire de coquetterie. Quand il n'y a pas de réel danger ou d'action offensive, elles ne sont pas nécessaires, elles ne sont qu'un moyen de défense illusoire, elles ressemblent plutôt à une invitation déguisée, on pourrait même dire qu'elles ouvrent la voie à des manifestations dans le genre de la comédie à laquelle se livrent les amants dans les pays civilisés pendant la période qui précède le mariage et que l'on désigne sous l'appellation de « faire la cour ».

La crainte sociale d'inspirer le dégoût se combine aisément et parfaitement avec tout nouveau développement dans la mode des habillements plus ou moins ornementés considérés comme des leurres sexuels. Même parmi les races les plus civilisées, il a souvent été remarqué que la mode des vêtements féminins, comme aussi parfois l'usage des parfums, ont le double objet de cacher et d'attirer l'attention. Il en est ainsi avec le petit tablier de la Jeune Vénus Sauvage, l'exagération de l'attraction est réellement une résultante logique de la crainte d'inspirer le dégoût.

L'explication donnée par Westermarck, que l'ornement et l'habillement sont en grande partie dus au désir d'attirer l'attention sur les organes sexuels et non de les cacher, tend à prouver que la pudeur est un résultat plutôt qu'une cause de l'emploi d'habillements; on peut certainement accepter cette explication bien qu'il puisse être dit que ce n'est pas toute la vérité et qu'elle est loin de donner la raison complète des phénomènes de pudeur. La question reste posée sur une base psychique, cela n'est pas douteux. Parmi quelques tribus australiennes les organes sexuels sont couverts seulement pendant les danses érotiques, et dans quelques parties du monde il n'y a que les prostituées qui soient vêtues. Quant au petit voile qui recouvre l'organe sexuel féminin, ainsi que le fait observer Westermack, il est reconnu comme un puissant stimulant du désir pour l'homme, d'où, par conséquent, la popularité de cet ornement chez le monde sauvage.

Il est incontestablement vrai que cette appréciation peut être faite non seulement, en ce qui concerne le monde sauvage mais aussi pour les peuples civilisés. Le nu est toujours plus chaste en ses effets qu'un vêtement partiel. Cela peut très bien être démontré par la peinture et la statuaire, et par un fait: une femme servant de modèle pour artistes, accoutumée à poser pour le nu, affirmait qu'elle n'avait jamais reçu d'insulte pendant qu'elle était nue; la seule fois qu'un homme essaya de prendre des libertés avec elle fût alors qu'elle portait un costume fantastique.

L'impulsion sexuelle que provoque la parure et le voilage partiel provient de l'attitude fondamentale que les sexes ont l'un envers l'autre. A ce sujet il est bon de connaître également la conclusion d'un rapport de Stanley Hall basé sur l'appréciation de plus de mille personnes, la plupart dans l'enseignement. Il conclut que des trois fonctions de l'habillement, protection, ornement et sentiment ou respect de soi-même, le second est de beaucoup le plus remarquable pendant l'enfance. L'attitude des enfants est un témoignage de l'attitude primitive concernant l'habillement.

La grande élaboration artistique dont les articles d'ornement et de vêtement font souvent parade, alors même qu'ils sont très petits, ainsi que le fait démontré par Karl von der Steinen concernant le « Uluri » brésilien qui sert comme motif ordinaire en décoration générale, prouve suffisamment que de tels objets sont employés pour attirer l'attention. Chez certains peuples il y a de la répugnance à retirer ces articles et souvent même, plus exigu est l'ornement, plus grande aussi est la répugnance à le quitter. D'autres n'ont point ce préjugé et même sont tout à fait indifférents à la façon dont leur tablier est ajusté, la simple présence ou même la possession de l'article donne le sens requis de respect de soi-même, de dignité humaine et de désirabilité sexuelle.

Il est assez généralement admis que retirer le vêtement d'une personne, c'est l'humilier. Il en était ainsi au temps d'Horace, car on peut rappeler la menace d'Ulysse de dévêtir Thyestes.

Quand une femme est nue en présence d'autres personnes de son sexe, son sentiment radical et fondamental semble être ordinairement: je suis honteuse parce que je ne suis pas ornée. Elle sent, non pas qu'elle révèle sa beauté, mais qu'elle se révèle privée de ses armes de séduction. Comme conclusion, par suite des motifs déjà notés, on peut dire que la pudeur se confond avec l'idée de vêtement.

Quand le besoin d'habillement fut bien établi, un autre facteur, cette fois agissant comme élément social et économique, vint exagérer son importance et accroître la pudeur anatomique de la femme. Je veux parler de l'origine du sentiment qui a amené l'homme à considérer la femme comme sa propriété.


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