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La pensée - Partie 2

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Un autre exemple pourra faire saisir toute notre conception. Lorsque la lumière d'une lampe vient m'éclairer, je vois et juge que cette lampe est devant mes yeux. Le phénomène est facile à analyser: les rayons partis de la lampe frappent ma rétine et y laissent l'image de la lampe, c'est l'impression, la phase externe du phénomène. Ces rayons traversent la rétine, s'y transforment, arrivent au cerveau qui modifie pour son compte le flux d'énergie initialement repu et le transmet après ces modifications aux cellules de l'entendement. Celles-ci sentent l'impression ou, si l'on veut, la voient en dedans telle qu'elle a été transformée. Elles perçoivent, comparent, c'est-à-dire voient simultanément des impressions antérieurement reçues gardées par la mémoire et concluent, c'est-à-dire qu'elles pensent; mais qui osera dire que cette perception d'une forme, d'une image, d'un rapport, d'une ressemblance est susceptible d'équivalence mécanique?

Il faut donc admettre enfin, et c'est pour ainsi dire une évidence, que les manifestations internes de la vie ou manifestations psychiques sont, au point de vue objectif, des formes et des rapports; au point de vue subjectif, des perceptions, des observations intimes, sans équivalence mécanique; que la pensée n'est que la sensation ou la vue de l'organisation intérieure manifestant son ordre et ses formes lorsque les énergies extérieures viennent les rendre sensibles.

Mais pour faire accepter ici presque comme une évidence, et comme par un concept purement logique, cette définition de la pensée, ai-je des autorités suffisantes que je puisse invoquer et qui viennent éclairer et confirmer hautement mon affirmation personnelle.

Je ne voudrais pas allonger ces débats, quelque intérêt que ces hautes questions représentent. Aussi ne choisirai-je que trois auteurs parmi ceux qui ont pris parti avant moi en un aussi délicat sujet: je citerai un philosophe pur, un philosophe mathématicien et un philosophe expérimentateur. Leur autorité, à chacun d'eux, est assez grande pour suffire à mes préoccupations et, s'il était nécessaire, compléter mes convictions.

Spinoza, le continuateur et le défenseur de la doctrine cartésienne et l'un des esprits les plus subtils à pénétrer la signification des phénomènes et aller jusqu'au fond, ou, comme il dit, jusqu'à l'envers des choses; Spinoza s'exprime ainsi dans son Éthique, Part. II, Proposition XIII:

Objectum ideae humanam mentem constituentis est corpus, sive certus extensionis modus actu existens et nihit aliud;

latin scolastique, un peu barbare, qu'il faut traduire dans notre langue moderne: « Ce qui constitue l'état de conscience chez l'homme, c'est la vue intérieure qu'il a de ses organes corporels, c'est-à-dire des modalités de l'étendue qu'ils représentent actuellement, et rien d'autre. »

Puis, insistant sur cette profonde et puissante conception, il dit (Ibid, Proposition XXIII):

Mens se ipsam non cognoscit nisi quatenus corporis affectionum ideas percipit;

c'est-à-dire : « L'esprit ne se connaît lui-même que par la perception interne des formes (Idées internes de Spinoza) qui affectent les corps. »

Je sais que tout le monde n'est pas spinoziste, ni même cartésien. Voyons donc ce que pensait le puissant émule et quelquefois adversaire de Descartes, le continuateur de son école mathématique, le créateur du calcul intégral, le grand Leibniz, sur la nature de la pensée (voyez Nouveaux essais sur l'Entendement humain, chap. XII, édition Erdmann, p. 233):

« L'entendement, dit-il, ne ressemble pas mal à un cabinet entièrement obscur qui n'aurait que quelques petites ouvertures pour laisser entrer par le dehors les images extérieures et visibles; de sorte que ces images venant à se peindre dans ce cabinet obscur pourraient y rester et y être placées en ordre, en sorte qu'on pût les trouver à l'occasion. »

Puis, voulant expliquer comment de la perception l'être vivant passe aux idées, Leibniz ajoute:

« Non seulement nous recevons des images ou traces dans le cerveau, mais nous en formons encore de nouvelles quand nous envisageons des idées complexes. Ainsi, il faut que la toile que représente notre cerveau soit active et élastique. »

Le cerveau, suivant ce philosophe, reçoit des impressions comme le ferait la toile de fond d'une chambre noire; mais, de plus, il les transforme, les travaille, les condense, les associe, et garde enfin l'impression dernière des formes ou qualités transformées des substances et excitations extérieures. Vient ensuite l'entendement, qui, à cette perception, ajoute le concept des relations, comme dit Leibniz, même page, 2ème col.

Un peu plus loin (p. 251), expliquant bien toute sa pensée, il écrit:

« La puissance d'apercevoir est ce que nous appelons entendement. Nous nous apercevons de bien des choses en nous et hors de nous, que nous n'entendons pas, et nous les entendons quand nous en avons des idées distinctes avec le pouvoir de réfléchir et d'en tirer des vérités nécessaires. L'entendement, c'est une perception distincte jointe à cette faculté de réfléchir, qui n'est pas dans les bêtes. »

Il faudrait un commentaire à cette dernière pensée; Leibnitz veut dire que les animaux, autres que l'homme, sont privés de la faculté, non de penser, mais de voir les rapports généraux, les lois harmoniques des choses, ce qui constitue la partie supérieure de l'entendement humain. Il s'en exprime ainsi (p. 717, même édition):

« La musique nous charme, quoique sa beauté ne consiste que dans les convenances des nombres et dans le compte dont nous ne nous apercevons pas, et que l'âme ne laisse pas de faire, des battements ou vibrations des corps sonores qui se rencontrent par certains intervalles. Les plaisirs que l'âme trouve dans les proportions sont de la même nature, et ceux que causent les autres sens reviennent à quelque chose de semblable, quoique nous ne puissions pas l'expliquer si distinctement. »

Je pourrais donner bien d'autres textes qui montrent que Leibniz considère les facultés de perception et d'entendement comme la propriété de l'être vivant de voir ou sentir ses phénomènes cérébraux internes et de juger, à la façon du géomètre, des rapports que ces formes et phénomènes ont entre eux. Cette propriété de réflexion qui tire la conclusion logique des rapports ainsi perçus, il ne l'accorde pas aux bêtes, et par conséquent, elle ne peut sous-entendre, pour Leibniz, aucune succession naturelle des transformations de l'énergie mécanique.

Et maintenant après ces voyants de la pensée, consultons un philosophe de notre temps, l'un de ceux qui appartiennent à cette phalange profonde des temps modernes, qui, sentant tous les dangers de la poursuite de la vérité abstraite, s'astreint à interroger la nature, à écouter et à traduire ses réponses.

Dans ce monument de patientes recherches expérimentales et d'importantes considérations théoriques, qui porte le titre d'Essai de mécanique chimique, M. Berthelot a écrit un Chapitre vu, intitulé: Chaleur des êtres vivants. Il a dû logiquement, ainsi que je l'ai fait moi-même dans ma Première leçon de chimie biologique, se demander s'il est des lois thermo-chimiques ou mécaniques spéciales aux êtres vivants, des modes de transformation de l'énergie correspondant chez les animaux aux phénomènes de volonté, de conscience, d'intelligence, etc. Si ces phénomènes, chez l'animal qui digère, rumine, travaille et pense en même temps, ont leur équivalent calorifique ou mécanique, il faut en tenir compte. M. Berthelot a jugé la question par la négative, car voici son premier théorème, conséquence du Second principe ou de l'état initial et de l'état final:

« La chaleur enveloppée par un être vivant pendant une période quelconque de son existence, accomplie sans le concours d'aucune énergie étrangère à celle de ses aliments, est égale à la chaleur produite par les métamorphoses chimiques des principes immédiats de ses tissus et de ses aliments diminué de la chaleur absorbée par les travaux extérieurs effectués par l’être vivant. »

Et il ajoute en commentaire pour bien éclairer sa pensée: « Il en résulte que l'entretien de la vie ne consomme aucune énergie gui lui soit propre, c'est-à-dire aucune énergie qui ne puisse être calculée d'après la seule connaissance des métamorphoses chimiques accomplies au sein de l'être vivant, des travaux extérieurs qu'il effectue, enfin de la chaleur qu'il développe. »

« La durée de la vie elle-même et la nature des métamorphoses intermédiaires ne jouent aucun rôle dans le calcul de l'énergie nécessaire à son entretien, pourvu que les états initial et final de l'être vivant et des matières qu'il assimile soient exactement connus. »

Telle est la conclusion expresse de M. Berthelot sur le sujet en discussion.

Il me semble, après ce long exposé de doctrines, que c'est fondé sur l'expérience, sur l'autorité aussi bien que sur ma logique personnelle, que j'ai eu le droit d'écrire: « La sensation, la pensée, le travail d'esprit, n'ont donc point d'équivalent mécanique, c'est-à-dire qu'ils ne dépensent point d'énergie. Ils ne sont point, à proprement parler, un travail, un produit de l'énergie mécanique ou chimique. Ils sont encore moins une force, car s'ils ne font pas disparaître d'énergie en se produisant, ils n'en font point aussi apparaître. » Ils sont la perception de la forme, de l'état actuel des impressions reçues et transformées par le cerveau. L'animal qui pense, c'est l'organisme observant lui-même ses modifications et percevant leurs rapports. Cette sensation intime subie par notre moi n'implique, du reste, ni n'infirme une distinction substantielle nécessaire entre cette puissance que nous constatons dans la substance vivante, et l'agrégat matériel qui en est le siège.


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