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Des moyens de se préserver de la folie - Partie 6

(Revue scientifique de la France et de l'étranger

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La nature morale éprouve aussi l'influence bienfaisante de l'application aux études scientifiques. C'est une tâche dans laquelle il n'est qu'un moyen de réussir, et ce moyen c'est l'obéissance. Pour pénétrer les secrets de la nature et se rendre maître de ses lois, la patience, l'humilité et la véracité sont les qualités essentielles. Et par véracité, ici, je veux dire non-seulement l'expression sincère des opinions qu'on s'est formées, mais aussi la sincérité dans la poursuite de la vérité, un entier affranchissement des inclinations individuelles, une absolue sincérité dans les motifs aussi bien que dans l'expression du jugement. On dira, sans doute, que la formation d'un caractère implique autre chose qu'un accroissement de savoir par la méthode inductive ou un accroissement de puissance intellectuelle résultant de cette première acquisition. Ce n'est pas ce qu'il s'agit de discuter en ce moment; présentement mon but est simplement de démontrer que la méthode scientifique réclame et par conséquent fortifie certaines qualités de la nature morale. Or, il est permis de penser que, quelle que soit la force la plus propre à promuvoir le développement moral, il ne peut qu'être avantageux pour un individu de posseder une connaissance de l'empire de la loi morale dans le domaine de l'évolution humaine, comme celle que la méthode inductive appliquée à l'étude fournit à son intelligence.

Les discussions auxquelles donne lieu la question de l'éducation seraient fort simplifiées si cette vérité était nettement comprise: que la morale existe indépendamment de la religion et que, pour la connaître, les hommes n'ont pas indispensablement besoin de la révélation. S'ils se convainquent une bonne fois, que la nature opère par des lois morales, comme ils sont assurés qu'elle agit par des lois physiques, ils auront immédiatement un sens ou un sentiment très fort de la folie de désobéir aux unes aussi bien qu'aux autres. La morale recevra alors d'une méthode inductive d'étude une sanction aussi puissante que celle qu'elle obtient aujourd'hui et a depuis longtemps obtenue de l'autorité. D'une science plus grande naîtront un sentiment plus grand du devoir et une force plus grande de s'y conformer.

Il est difficile de se convaincre que la loi régit nos relations avec la nature humaine. Nous sommes en effet incapables d'envisager la question froidement et objectivement, ainsi que nous le faisons dans nos investigations sur le monde physique. Comme nous sommes de la même espèce que l'objet de notre observation, nos sympathies et nos antipathies sont nécessairement excitées; inévitablement donc, nos sentiments se fient à nos perceptions et à nos conceptions. Aussi un sentiment d'approbation pour le bien et de réprobation pour le mal s'ajoutera-t-il toujours à la constatation de la loi morale par notre intelligence, tandis qu'aucun sentiment de ce genre n'accompagne l'obéissance ou l'infraction aux lois physiques. L'élément éthique, le mandat impératif s'ajoute par conséquent à la donnée de l'utilitarisme.

Mais l'utilitarisme est un mot malheureux; et, malgré de laborieux efforts pour en expliquer la signification, il continuera sans raison, du reste, à mettre en mauvais renom la théorie de la morale fondée sur l'utilité. Je dis fort bien sans raison. Car il est certain que la moralité est une condition du progrès de l'évolution dans le domaine de la nature humaine; et elle est, par conséquent, au sens le plus élevé du mot, utilitaire, puisqu'elle promeut, dans le long cours des âges, le bien-être de l'humanité et celui des individus dont l'humanité se compose. Les adversaires de l'utilitarisme, cependant, ne se persuaderont jamais que ce mot n'est pas un autre nom de l'égoïsme; que cette théorie n'est pas d'assigner à l'individu le bonheur comme but immédiat, mais le bonheur de l'espèce, l'exaltation de l'humanité. Voilà pourtant en réalité la fin que l'utilitarisme propose, et en travaillant un esprit droit est sûr de trouver la satisfaction intérieure même au prix du renoncement personnel et de la souffrance. Si c'est là de l'égoïsme, c'est seulement dans la mesure où l'humanité est égoïste en désirant et en préparant par ses constants efforts le progrès dans l'évolution. Les bons effets de la soumission à la loi morale, comme les mauvaises conséquences de l'infraction, sont souvent tardifs. C'est une vérité que toute faute s'expie en ce monde; mais il n'est pas vrai qu'un homme ne peut échapper aux conséquences d'une mauvaise action; il serait plus exact de dire que l'humanité ne peut se soustraire aux conséquences de la mauvaise action d'un de ses membres.

De même, à ne considérer que le résultat, l'obéissance à la loi morale, ou le bien agir, est souvent un sacrifice au devoir; un sacrifice de soi-même, comme celui du père pour son enfant où le premier trouve son bonheur. L'avantage qui en découle pour le bonheur éventuel de l'humanité, et moins encore pour le bonheur de l'individu, peut ne pas être apparent. Mais les hommes étant arrivés par l'expérience à une généralisation plus ou moins consciente des conséquences du sacrifice; par leur accumulation et leur transmission à travers les générations, les effets s'en étant fixés dans la nature sous forme d'un sens ou d'un instinct moral; l'acquisition, en un mot étant devenue une qualité innée, ici comme dans les autres branches du développement organique, le bien agir est accompli comme un devoir par toute personne bien née sans que l'intelligence se rende compte de tout ce qu'il produit, et même en dépit des conséquences pénibles qu'il peut avoir immédiatement pour le sujet. Ce sens moral se forme comme se forment les instincts chez les animaux, et il est obéi comme sont obéis les instincts, presque aveuglément; cette obéissance produisant une satisfaction intérieure alors même qu'elle implique, au dehors, privation et souffrance. Le, développement de l'organisation mentale fait partie de l'ordre dans la nature; il a lieu suivant les lois de la nature qui forme le milieu ambiant de cette organisation et dont celle-ci est à la fois une partie et un produit. La loi morale, dans l'homme, est donc le reflet conscient de la loi morale dans l'univers; un résultat parmi tant d'autres de ce que la Nature arrive, dans l'homme, à avoir conscience d'elle-même. La construction d'une science morale, par l'application de la méthode inductive à l'étude des phénomènes moraux, est donc bien loin d'affaiblir l'autorité de la conscience. Au contraire, elle ne peut manquer de fortifier le sentiment de notre devoir de faire le bien et de fuir le mal, en montrant clairement que, par l'infaillible opération de la loi naturelle, le bien engendre sûrement le bien, et le mal, le mal, dans l'humanité.

Qu'il ait été nécessaire d'argumenter pour prouver que la nature de l'homme doit former l'objet d'une étude scientifique, et pour établir les salutaires effets de cette étude sur l'intelligence et la nature morale, c'est ce qui ne manquera pas de sembler bien extraordinaire à nos descendants. De même, nous nous étonnons aujourd'hui qu'il ait fallu, au temps passé, tant de laborieux raisonnements pour prouver que la sorcellerie est un vain mot. En attendant, il est clair qu'en délaissant les plus puissants moyens d'éducation mentale et en négligeant ainsi de développer, à là limite extrême, les ressources de leur nature mentale, les hommes ne font point tout ce qu'ils pourraient pour se défendre contre les assauts de la folie. C'est seulement au développement de l'immense somme de mentalité non utilisée, existant sûrement dans l'humanité, que nous pouvons demander avec confiance la diminution dans l'avenir de la somme de folie répandue sur la terre.


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