Accueil > Histoire > Les textes classiques publiés dans: Revue scientifique de la France et de l'étranger > Des moyens de se préserver de la folie

Partie : 1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6

Des moyens de se préserver de la folie - Partie 4

(Revue scientifique de la France et de l'étranger

En , par


Cependant il existe en Angleterre une Société qui s'emploie activement à protéger les animaux contre la cruauté des hommes. Non-seulement elle ne fait rien pour empêcher cet entretien systématique d'animaux dans le but systématique de les faire souffrir et de les tuer par amusement, mais même cette Société compte au nombre de ses membres sincères les chasseurs de renards. De plus, ceux qui suivent avec tant d'enthousiasme cette chasse barbare sont aussi les suivants du doux et aimable Nazaréen. Et ils n'ont pas conscience de leur inconséquence! Si la facilité de l'homme à se tromper ne dépassait pas tout calcul, on ne sait comment il oserait affronter le jugement de sa vie, ce jugement qu'il fait profession d'attendre après la mort, puisque délibérée et systématique d'une souffrance à une créature sensible a fait son plaisir, non comme but, sans doute, mais comme moyen d'arriver à un but futile. Lui qui se glorifie d'être supérieur à tous les êtres mortels, il est probablement le seul animal qui inflige à un autre la souffrance et la mort par simple divertissement.

Si je cite cet exemple, ce n'est pas pour faire remarquer l'influence que peut avoir sur le caractère la pratique d'un jeu barbare, c'est simplement comme une des mille contradictions que l'on peut signaler pour démontrer l'impossibilité d'une réelle sincérité dans la pensée, puisque l'habitude de se tromper soi-même est si flagrante. Là est le mal, en effet. Sans doute la chose a lieu inconsciemment, mais elle n'en est pas moins pernicieuse; bien plus, peut-être le dommage infligé au caractère est-il par cela même plus grand. Nul ne peut contracter l'habitude d'être inconséquent dans ses pensées, dans le sentiment, dans l'action, sans que la sincérité et l'intégrité de sa nature en reçoivent atteinte et sans que la lucidité et la force de son intelligence en soient diminuées. Dès qu'un homme manque à voir sous son vrai jour une pratique aussi cruelle que celle d'infliger la torture et la mort à un être vivant dans le seul but de s'amuser, il est impossible qu'il puisse voir sous leur vrai jour les autres choses. La meilleure garantie d'une claire perception, d'un sentiment juste, d'un entendement vigoureux et d'une volonté intelligente, dans une circonstance quelconque de la vie, c'est l'habitude contractée, dans les circonstances précédentes, d'une perception saine, d'un sentiment juste, d'un entendement vigoureux et d'une volonté intelligente; en d'autres termes, c'est le développement sincère et complet de la nature intellectuelle et morale. Plus ce développement est fort, plus il est complet, plus l'individu se trouve protégé contre toute espèce d'infiltration de la dégénérescence morale.

Bien des inconséquences semblables de la pensée et du caractère pourraient être citées, si c'était ici le lieu, pour montrer combien l'homme est loin de savoir tirer de ses facultés mentales tout ce qu'elles pourraient rendre par une culture rationnelle et logique jusqu'à la limite extrême leur contenu. Pour y parvenir avec succès, il est nécessaire de donner à la vie un but élevé et d'avoir en vue ce but défini dans tout ce que l'on fait. La question à débattre et à trancher est donc, en somme, de savoir si ce but doit être extérieur ou intérieur: L'individu doit-il poursuivre avant tout le développement le plus complet dont sa nature soit capable, les autres acquisitions comme la richesse, la réputation, le pouvoir pouvant d'ailleurs se trouver sur son chemin; ou bien doit-il rechercher d'abord les avantages sociaux, la formation d'un caractère n'étant pour lui que chose secondaire et incidente? C'est là une question vitale, et la solution pratique qu'elle recevra ne peut manquer d'influer matériellement à un très haut degré sur l'éducation et la culture de l'esprit. En fait, il n'y a pas de doute que le développement personnel (self-development) n'est jamais le but de la vie. Chez la grande majorité des hommes, la formation du caractère, quel qu'il soit, est le résultat du hasard, non l'effet d'une préméditation; c'est le produit accidentel de la discipline et de l'éducation que l'individu subit en poursuivant un tout autre but. Faut-il s'émerveiller, alors, que la proclamation, en théorie, d'un but supérieur solennellement faite une fois par semaine, comme un devoir de convenance, n'exerce aucune influence réellement utile sur la formation du caractère? que, prompt à se donner le change, l'homme considère cette doctrine comme une sorte d'associée n'ayant pas voix au chapitre et ne prenant aucune part active à l'administration des affaires? Il n'est pas besoin d'arguments pour prouver qu'une croyance de ce genre doit être pernicieuse à la nature morale et à la nature intellectuelle de l'individu.

Sans doute, le but pratique de la vie, le travail et le renoncement nécessaires pour l'accomplir comportent une large somme de discipline sur soi-même, d'espèce plus ou moins avantageuse. Mais il n'est pas moins certain que le plein et entier développement des ressources de la nature mentale peut seulement s'acquérir par une culture réfléchie et une activité soutenue de l'esprit, l'une et l'autre considérées comme l'objet propre de l'existence. Un homme peut conduire avec succès un commerce considérable ou une profession importante, une fois qu'il a acquis les connaissances nécessaires, sans une activité mentale réellement bien grande, et même presque automatiquement. En dirigeant continuellement et chaque jour son attention sur une certaine classe d'idées, il en arrive à le faire sans effort, à comparer ces idées presque inconsciemment, et à décider instinctivement, en quelque sorte, la conduite qu'il doit tenir. Sa science et son action deviennent une espèce d'instinct acquis; c'est l'oeuvre automatique des centres nerveux qu'il a dressés à cela, de même que certains centres nerveux sont dressés à exécuter sans peine la fonction de marcher dont l'acquisition fut d'abord laborieuse. Cet homme observe, juge, agit sans plus d'effort, d'attention et de conscience qu'il ne lui en faut pour causer ou se promener, ou qu'il n'en faut à un habile comptable pour additionner une longue colonne de chiffres. Il est vrai que le travail primitif de l'acquisition lui a coûté une dépense considérable d'activité mentale, mais une fois la faculté acquise, elle exige peu d'attention, et si elle s'exerce dans des limites raisonnables, elle n'occasionne que peu de fatigue.

Évidemment donc, une profession importante peut être exercée sans mettre en jeu les facultés supérieures de l'esprit, dont l'emploi fut d'abord nécessaire pour l'acquisition des connaissances voulues; et il n'y a pas d'exagération à dire que beaucoup de personnes, une fois devenues habiles dans le métier spécial qu'elles ont embrassé, ne déploient plus aucune activité mentale réelle et n'éprouvent plus aucun développement de l'esprit. Leur pensée roule dans une ornière si bien creusée que la difficulté serait pour elle d'en sortir. Les facultés supérieures n'étant plus mises en usage déclinent ou même dégénèrent; l'application sérieuse de l'esprit devient d'abord difficile, puis tout à fait impossible; et quand un malheur arrive, l'homme en cette condition se trouve sans ressources intérieures qui le mettent en état de résister au choc. Une fois sorti de la routine de son occupation rien ne l'intéresse plus; il ne peut pas se mettre à un travail intellectuel; il est un tourment à lui-même et aux autres; et cependant son esprit s'affaisse et, par l'ennui, glisse à la caducité. La chose est pire encore quand un homme a fait du succès en affaires le but unique de sa vie; quand ses désirs et son énergie longtemps concentrés sur un seul objet s'y sont pour ainsi dire identifiés, si bien que cet objet est devenu la partie principale de sa vie intérieure, celle qui dirige toutes ses pensées, tous ses sentiments, toutes ses actions. Alors, qu'une erreur de calcul, qu'un accident qui n'est point de sa faute détruise ses espérances, mette à néant les résultats antérieurs qui faisaient son orgueil, renverse de fond en comble l'échafaudage qu'il a construit avec toute la passion et l'âpreté d'un intense égoïsme, le voilà seul et sans défense coutre le chagrin, s'enfonçant dans la mélancolie et, de la mélancolie, tombant dans la folie. Négliger la culture continuelle et l'exercice de ses facultés intellectuelles et morales, c'est laisser son esprit à la merci des circonstances extérieures. Pour l'esprit comme pour le corps, cesser de lutter c'est commencer à mourir.

Si les remarques qui précèdent sont exactes et fondées, il est clair que, la folie se déclarant chez un homme activement engagé dans des affaires considérables, on n'en saurait conclure à l'inefficacité de l'activité mentale comme moyen de prévenir la folie. Les occupations de cet homme étaient complètement impuissantes à satisfaire aux exigences d'une culture mentale convenable. Il en est de même d'un autre des grands intérêts de l'existence qui, s'il était réellement ce qu'on prétend, devrait exercer une influence très puissante sur le développement du moral; je veux dire la religion. La plupart des hommes accomplissent automatiquement les devoirs de la religion; ils en acceptent les doctrines par pure formalité et s'y conforment en paroles, sans jamais les comprendre nettement, et sans que leur pensée s'attache aux conséquences logiques qui en découlent. Ils croient vaguement, sans même se soucier de se bien définir distinctement à eux-mêmes en quoi consiste ce qu'ils s'imaginent croire; ils se contentent d'une sorte de croyance qui serait certes loin de suffire dans les affaires de ce monde. Il n'est pas besoin de démontrer que l'habitude d'une manière de penser aussi peu sévère non-seulement ne sert pas à la culture mentale, mais lui nuit au contraire; et qu'un esprit qui se contente de cette façon de croire n'est guère mis en état, par le développement de ses facultés, d'exercer un jugement sain sur les autres questions, ou de réagir vigoureusement contre les peines qui l'accablent.

D'autre part, si les enseignements de la religion inculquent le devoir de dompter les passions qui ont leurs racines dans un vif sentiment personnel, ils ne réussissent pas, à la manière dont ils sont trop souvent donnés, à faire native ce renoncement plus complet qui consiste dans la conviction de notre insignifiance personnelle et dans la suppression de l'égoïsme; ils sont même impuissants contre cet égoïsme qui n'est que l'exagération de la sensibilité et des inquiétudes de la conscience. Il n'est pas douteux qu'on nuit souvent aux personnes d'une grande susceptibilité d'esprit en les encourageant ou en les exhortant à méditer sur leurs propres sentiments, au lieu de les exciter à transformer l'énergie de leurs affections en une activité mentale bien ordonnée. Il n'est qu'un vrai remède à la souffrance, c'est l'action; un esprit sain, comme un corps sain, doit perdre la conscience de soi-même dans l'énergie de l'action. L'examen intérieur et l'analyse de soi-même, spécialement quand ils sont prescrits comme devoirs religieux à des personnes que leur organisation physique ou toute autre cause prédispose à une susceptibilité excessive, font naître un égoïsme maladif facilement pris pour l'éveil de la conscience.

Or, une conscience ayant cette sorte d'impressionnabilité, s'exagérant sa propre importance, tombe aisément dans la folie à moins d'occupations actives et d’intérêts extérieurs puissants qui en contrebalancent les effets. Un homme ne peut que tourner à mal quand sa personnalité est le centre autour duquel gravitent toutes ses pensées, tous ses sentiments et toutes ses actions; et c'est à coup sûr une erreur que de développer, dans la culture de l'esprit, la partie affective aux dépens de l'intelligence et de la volonté. Dans la vie religieuse comme dans la vie mondaine, le sentiment doit être tenu en exacte subordination; sinon c'est en vain qu'on priera pour obtenir « de vivre longtemps en santé, richesse et sagesse ». La prière, en effet, ne remédie pas au défaut de science et au défaut de volonté dans le gouvernement de l'esprit et la conduite de la vie. Inculquer ou encourager l'habitude d'une supplication qui n'est qu'une invocation formelle ou sentimentale à l'assistance d'en haut, au lieu d'imposer au contraire le devoir d'éclairer l'intelligence et de fortifier la volonté, c'est travailler méthodiquement à ruiner l'intelligence et la volonté.


Partie : 1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6

A lire également :