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Des moyens de se préserver de la folie - Partie 3

(Revue scientifique de la France et de l'étranger

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Tout en admettant que l'influence héréditaire est, dans l'étiologie de la folie, le facteur le plus puissant, il n'est pas douteux que l'intempérance doit occuper le second rang sur la liste des causes efficientes. Non-seulement l'intempérance agit comme cause déterminante là où il y a déjà prédisposition héréditaire, mais encore elle opère comme cause originelle de la dégénérescence cérébrale et mentale, comme productrice de la maladie de novo. Si l'on pouvait anéantir toutes les causes héréditaires de la folie, et si la maladie était par ce moyen détruite pendant quelque temps; elle ne tarderait assurément pas à être créée de nouveau par l'intempérance et les autres excès. Comme exemple frappant des effets de l'intempérance sur la production de la folie, voici ce qui s'est passé à l'Asile du comté de Glamorgan: Durant le second semestre de l'année 1871, les admissions n'ont pas dépassé, pour les hommes, le chiffre de 24, tandis qu'elles avaient été au nombre de 47 dans le semestre précédent, et qu'elles s'élevèrent à 73 dans le suivant. Dans le premier trimestre de l'année 1873, il y en eut 10; le trimestre précédent en avait vu 21; on en compta 18 dans le suivant. On n'observa point, dans le nombre des femmes admises, de différences correspondantes. Toutefois, on constata, à la prison du comté, un fait tout semblable; la production du crime comme celle de la folie avait diminué dans de notables proportions. Or, voici où réside l’intérêt et l'enseignement de ces observations: les deux périodes exceptionnelles correspondaient exactement aux deux dernières grèves dans l'industrie du fer et dans l'industrie du charbon, qui sont de considérable importance au comté de Glamorgan. La diminution constatée provenait sans aucun doute de ce que les ouvriers n'ayant point d'argent à perdre en ivrognerie et en débauches furent forcément pendant ce temps-là sobres et tempérants: le résultat direct fut une diminution marquée dans la production du crime et de la folie.

Si les hommes avaient sérieusement souci de la meilleure façon d'en user avec leur corps, ils ne prendraient vraisemblablement jamais d'alcool, si ce n'est comme médecine et pour une fin spéciale. C'est une erreur de dire que l'usage d'une liqueur alcoolique quelconque peut être réellement nécessaire à une personne bien portante. Au mieux, c'est une jouissance dont on peut parfaitement se passer; au pis, c'est un vice qui occasionne des misères infinies, les fautes, le crime, la folie et la maladie. Sans compter les maux évidents et indéniables dont il est la cause universellement reconnue, l'alcool est l'origine d'innombrables méfaits dont on ne le rend jamais responsable. Que de mauvaises actions ne seraient pas accomplies, que de bonnes actions s'exécuteraient sans sa détestable inspiration! Chaque crime, chaque suicide, chaque accès de folie, chaque maladie produite par lui représente un infini de souffrances, infligées et endurées avant que les choses en soient venues au comble du mal.

On ne manquera pas de dire qu'une consommation modérée des liqueurs alcooliques ne peut faire de mal et doit au contraire faire du bien, quand le corps épuisé sent le besoin d'un stimulant. Je ne veux pas dire que cela fasse un mal appréciable; mais cependant il n'est pas sage de recourir aux stimulants alcooliques lorsqu'on pourrait obtenir le même résultat par l'alimentation ou le repos. Or, il y a un sérieux dommage pour l'esprit à acquérir, comme c'est souvent le cas, par le moyen factice d'un stimulant, l'énergie qui devrait provenir de la froide résolution d'une volonté développée. C'est un fait assez ordinaire dans la vie, que de voir des personnes d'un tempérament inquiet et impressionnable, dès qu'elles ont quelque effort à faire ou quelque épreuve à affronter, recourir à un stimulant pour se donner le nerf nécessaire. Elles s'empressent d'appeler un aide artificiel qui ne manque pas, avec le temps, de leur faire payer chèrement l'assistance qu'il a fournie. Combien n'eût-il pas mieux valu exercer sa volonté et acquérir ainsi l'avantage que cet exercice même eût procuré dans une autre occasion. Comme le préteur sur gage ou l'usurier, cet auxiliaire du moment coûte un intérêt effrayant, et si l'on contracte l'habitude de s'adresser à lui, cela peut bien finir par une banqueroute de la santé. Il n'est pas possible d'échapper à la peine d'avoir affaibli a volonté; tôt ou lard il faut acquitter l'amende d'une façon ou de l'autre et jusqu'au dernier liard. Par contre, il n'est pas possible non plus d'exagérer l'avantage qu'il y a à fortifier sa volonté par un sage exercice; les fruits de cette culture sont d'un infaillible secours à l'heure du besoin.

Cinq variétés distinctes, au moins, de l'aliénation mentale ont pour cause efficiente et directe, l'intempérance alcoolique sans que d'ailleurs les autres sortes d'intempérance manquent à jouer leur ride dans la production des maladies mentales. Si les hommes consentaient unanimement à renoncer à l'alcool et aux autres excès; — s'ils voulaient vivre avec tempérance, avec sobriété, avec chasteté ou, ce qui est au fond la même chose, saintement, — il n'est pas douteux que le nombre des fous ne diminuât immédiatement et d'une grande quantité, dans le monde. Il diminuerait dans la présente génération, mais il décroîtrait encore plus à la suivante; car, avec l'état de chose actuel, celle-ci sera élevée et produite sous les pernicieux auspices des excès de la première et des infirmités ou maladies qu'ils engendrent. Mais il est bien certain que ni aujourd'hui, ni dans le cours de la génération présente, les hommes ne renonceront à ces abus; qu'ils n'adopteront point un régime de volontaire abstinence; ne se donneront pas la peine de choyer leur corps de façon à en développer les forces qui sont de plus grand avantage et à en faire le serviteur dispos d'une volonté éclairée et bien développée. Ils continueront à faire comme devant, produisant la folie par l'habitude de ne se rien refuser; et quand on leur montrera le sentier ardu qu'il leur conviendrait de suivre, ils s'éloigneront, comme cet ancien, pleins de regrets parce qu'ils ont beaucoup de passions.

C'est au perfectionnement de l'humanité, par l'emploi sévère d'un système d'éducation vrai, qu'il faut demander de répandre la science et de généraliser la faculté de l'abstinence volontaire (self-restraint). Elle seule mettra le monde en état, non-seulement de faire diminuer dans une génération le nombre des fous, mais encore d'empêcher la propagation de la folie de pères en fils. Il n'est pas probable qu'un progrès bien sensible puisse être accompli dans la courte existence d'une génération, car les siècles ne sont que des secondes dans la lente évolution de l'espèce humaine; mais le devoir n'en est pas moins de faire tout ce qui dépend de nous pour son avancement, dans l'espoir assuré que le jour ne peut manquer de luire bien qu'il ne soit encore que la douzième heure de la nuit. Malheureusement, on ne s'accorde pas encore sur ce qui devrait être le vrai but et le vrai caractère de l'éducation. Si l'on se place au point de vue scientifique, la meilleure éducation parait être celle qui se proposerait d'apprendre à l'homme à se connaitre lui-même ainsi qu'à connaitre le monde qui l'entoure et dont il est à la fois une partie et un produit; celle qui le mettrait en état de devenir le ministre et l'interprète conscient de la nature, et d'être constamment, dans ses pensées et dans ses actions, en complet accord avec elle. Il en deviendrait ainsi la personnalité consciente, et il en promouvrait l'évolution progressive qui s'accomplirait par son intermédiaire. Le but que devrait poursuivre une éducation fondée sur une psychologie vraiment scientifique, c'est l'évolution la plus haute dont l’être humain soit capable, physiquement, moralement et intellectuellement, en s'appliquant à connaitre et à accomplir ces lois naturelles qui gouvernent non-seulement le monde physique, mais aussi et non moins surement toutes les pensées et tous les sentiments qu'il entre dans l'esprit de l'homme de concevoir. Mais si tel est, en effet, le vrai but de l'éducation, quelle révolution immense n'avons-nous pas à opérer ? Que de choses on enseigne actuellement aux hommes, qui ne leur devraient pas être enseignées; et que de choses on ne leur apprend point qu'il conviendrait de leur apprendre? Promulguer les principes de l'hygiène mentale basée sur la science, ce serait, hélas blesser bien des croyances chères et aller à l'encontre des convictions de tous les hommes, à part un bien petit nombre. Néanmoins, je suis convaincu que les préceptes d'une éducation rationnelle, sincèrement admis et courageusentent appliqués, feraient plus que toutes les maximes de la philosophie et toutes les ressources de la médecine pour resserrer sur la terre le domaine de la folie.

En ce qui concerne les lois de sa propre nature et leurs rapports avec les lois de la nature extérieure, l'homme, on en conviendra, est aujourd'hui dans le même état d'ignorance où les sauvages ont autrefois vécu ou vivent encore à l'égard des lois du monde physique. Comme eux, il ressent les effets sans comprendre les causes; comme eux, il s'attache aux croyances superstitieuses au lieu de travailler systématiquement à éclairer son intelligence; comme eux, il recourt aux prières là où il devrait exercer une volonté intelligente; comme eux, il souffre de l'implacable et cruelle tyrannie de lois qu'il n'a pas appris à comprendre et dont l'existence même lui échappe lorsqu'il eu subit les atteintes. Nécessairement, il n'y a pas un individu qui, avec ou sans connaissance de cause, n'atteste l'opération, en son être, de lois naturelles; tout homme est assuré de leur action, soit qu'il pense, soit qu'il sente, soit qu'il agisse, encore bien qu'il ne puisse pas les décrire; et il acquiert ainsi, inévitablement, des règles de conduite empiriques et grossières. Mais le malheur est justement qu'il est par là même en danger d'attribuer les phénomènes à la puissance immédiate d'un agent surnaturel devant laquelle il se prosterne avec une terreur passive, au lieu de s'enquérir respectueusement des causes et de leur obéir avec intelligence. Y a-t-il une différence fondamentale entre le sauvage marchant à une mort certaine par ignorance des lois de la pesanteur, et l'Européen civilisé s'acheminant vers la folie par ignorance des lois de sa propre nature et de celles qui régissent les hommes et les choses autour de lui? La folie est simplement une discordance dans l'univers; c'est la preuve et le résultat d'un manque d'harmonie entre une nature humaine individuelle et la nature ambiante dont elle fait partie. Le miracle est peut-être qu'il n'y ait pas plus de fous, si l'on considère dans quelle aveugle ignorance des rapports les plus compliqués les hommes sont contraints de vivre; à quel point ils dépendent des grossiers instincts de l'empirisme; et le peu qu'ils ont fait jusqu'à ce jour pour connaitre la nature en eux et eux dans la nature.

Ne nous trompons pas nous-mêmes par de vaines imaginations. Notre manière de vivre, en ce siècle de civilisation, n'est assurément pas celle dans laquelle l'individu fasse le meilleur usage de ses facultés physiques, morales et quand nous recherchons les causes de la maladie, combien de maux ne sont-ils pas, directement ou indirectement, dus à la violation des lois qui gouvernent le dévelopment et la santé du corps! J'ai déjà insisté sur les désastreux effets de l'intempérance, et ce que j'en ai dit doit suffire pour donner un exemple de maladie causée par l'ignorance ou le mépris des lois de la santé. Or, quand de la considération du régime du corps nous passons à celle du régime de l'esprit, nous trouvons tout aussi peu le désir et la résolution sincères de mettre les pensées et les sentiments en harmonie avec la nature, et de développer un maximum les forces de l'esprit. A peine est-il quelqu'un qui se propose comme but dans la vie, le complet développement de son individu. Ce que l'homme poursuit surtout, — la richesse, la position, les applaudissements de la foule, — est précisément ce qui est le plus propre à engendrer et à favoriser bien des passions mauvaises, vu l'ardente compétition nécessaire. De là, en fait, les désappointements de l'ambition, la jalousie, le chagrin, la perte de la fortune, les tortures de l'amour-propre blessé et mille autres souffrances de l'esprit, c'est-à-dire, tout ce qu'on énumère ordinairement comme causes morales de la folie. Il y a des chagrins auxquels une nature sainement développée ne sera jamais en proie. Pour un homme qui a donné à sa vie un but vrai, et décidé à tout faire pour atteindre ce but, il ne peut pas y avoir d'ambition déçue; il n'y a pas non plus d'envie ou de jalousie, car il ne lui échappe pas qu'il importe peu que telle grande action soit son oeuvre ou celle d'autrui, l'unique intérêt de la nature étant que la chose soit faite. Il sera de même insensible à la perte de sa fortune, s'il estime à sa valeur véritable ce que la fortune peut lui donner et ce qu'elle est incapable de lui procurer; enfin son amour-propre ne sera point blessé s'il a bien compris l'éternelle leçon de la vie, le renoncement volontaire.

Mais les hommes montrent une merveilleuse facilité à se tromper eux-mêmes. Ils font profession de tenir en piètre estime les choses de ce monde, infiniment misérables en comparaison des intérêts si grands de la vie future; et, en même temps, ils concentrent tout leur réel espoir, toutes leurs aspirations, toute leur énergie dans la poursuite de ces biens. Ainsi leur caractère est l'inconséquence. C'est une maison divisée contre elle-même, et comment pourrait-elle résister quand vient l'orage? Comment une nature pourrait-elle être forte quand elle est en guerre contre elle-même, quand la foi et ses œuvres sont en désaccord? Il est probable que le nombre des fous diminuerait en une ou deux générations, si les hommes cessaient de se tromper eux-mêmes et s'appliquaient à fortifier leur caractère en le mettant d'accord avec soi-même; s'ils voulaient apprendre à être sincères envers eux-mêmes soit en soumettant à un examen vigoureux le fondement de leurs croyances, soit en comparant les fins qu'ils se proposent avec les moyens qu'ils emploient pour y arriver.

C'est une pratique très hautement appréciée, en Angleterre, de conserver à grand prix certains animaux du nom de renards afin de leur pouvoir donner la chasse à mort, pour le plus grand amusement d'hommes et de femmes qui suivent à cheval, animés d'une ardeur et d'un enthousiasme extraordinaires. On tient à honneur d'être présent à la mort de la bête, au moment où, n'en pouvant plus, elle est saisie par les chiens et mise en pièces; celui ou celle qui a l'enviable chance d'arriver avant les autres sur le théâtre du carnage reçoit comme un trophée sa part des lambeaux du corps disputés par les chiens; on lui remet la queue. Les diverses scènes de cette chasse inspirent aux artistes une telle admiration qu'ils emploient leur talent à les peindre, et ces tableaux, achetés par les amateurs de ce divertissement, ornent les murs de leurs salons. Ainsi l'art, dont l'influence élève les âmes, se prête à la glorification de ce prétendu noble jeu qui, tout barbare qu'il puisse paraître, n'inspire aucune horreur même au cœur le plus sensible.


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