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Dysthénies périodiques et psychose maniaque-dépressive - Partie 5

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Poursuivons notre lecture. Ce même jour, 25 mai, la malade « s'inquiète de sa famille ». Mais comment traduit-elle celte préoccupation? Veut-on dire par là qu'elle a demandé si ses parents étaient en bonne santé? Elle n'a pas vu, semble-t-il, sa famille depuis trois semaines. Et cette inquiétude est-elle persistante, ou s'est-elle manifestée seulement par quelques questions au médecin au moment de la visite?

« Interrogée, la malade répond qu'elle ne va pas bien, qu'elle a du chagrin. » Qu'est-ce qui ne va pas bien en elle? Sans doute son étal physique; car une personne triste n'exprime pas sa tristesse en disant qu'elle ne va pas bien. Et ce trouble ne serait-il pas de l'abattement? Elle a du chagrin, mais pourquoi? Comment la malade s'est-elle exprimée? A-t-on déduit cela d'un oui ou d'un geste affirmatif de la tête, répondant à la question: Avez-vous du chagrin?

Ce même jour encore la malade « a demandé à l'infirmière si elle allait bientôt mourir et si elle est coupable, et s'est remise au travail ». Comment cela a-t-il été dit à l'infirmière? Comment l'infirmière l'a-t-elle dit à M. Courbon? Pourquoi la malade a-t-elle demandé si elle allait mourir? Ce même jour, elle disait qu'elle n'était pas bien, sans doute parce qu'elle observait en elle de l'inertie, une diminution de son activité, et peut-être est-elle impressionnée exagérément par le trouble physique qui progressivement s'installe en elle.

Elle demande à l'infirmière « si elle est coupable ». Coupable de quoi? Pendant la période normale qui a précédé cet accès, elle avait honte de ce qu'elle avait fait ou dit pendant l'état maniaque. Au 26 mai, on nous parle de « cette agitation dont elle a tant de honte ». La culpabilité signalée par l'infirmière, et exprimée par la malade dans des termes que nous ignorons, ferait-elle allusion aux actes de l'état maniaque et à celte honte? Et tout cela est très important, car si le chagrin de la malade, sa peur de mourir sont des effets même exagérés de la constatation de ses troubles physiques, si la culpabilité dont on nous parle sans la préciser, exprime quelques vagues remords pour les coups qu'elle a donnés aux infirmières pendant l'accès maniaque, pour les injures et les grossièretés qu'elle a dites, pour la vaisselle qu'elle a cassé, tous ces phénomènes ont une cause extérieure et n'appartiennent pas à l'accès d'asthénie.

Au 26 mai, on demande à la malade quelles sont « les causes de sa tristesse ». Singulière façon de rechercher si elle est triste ou abattue. Elle répond « qu'elle ne sait pas pourquoi, mais qu'elle n'a pas de goût ». Admettons, ce qui est très probable, qu'elle ait répondu textuellement: Je ne sais pas, mais je n'ai pas de goût; peut-on vraiment accorder quelque valeur positive à ce « je ne sais pas », et en conclure que la malade a un chagrin sans cause? Car, interrogée sur les causes de son chagrin, avant que l'on se soit assuré qu'elle a du chagrin, il semble qu'elle ait voulu éluder la question posée. Elle répond en effet à toute autre chose: « mais je n'ai pas de goût », expression très familière aux asthéniques et qu'elle redira peu après: « Maintenant je suis maîtresse de moi-même, mais c'est le goût qui me manque. » Manquer de goût, cela signifie : n'avoir pas de tendance à l'action, n'avoir pas d'entrain. Cette diminution du « goût » est une manifestation constante de l'asthénie, et chacun peut l'observer au cours de l'abattement qui se produit parfois dans la vie ordinaire.

La malade ayant répondu qu'elle n'a pas de goût, « on lui fuit remarquer qu'elle n'a aucune raison pour se désespérer puisqu'elle est guérie de cette agitation dont elle a tant de honte ». Voilà une remarque bien inattendue, surtout si, comme il semble, elle se rattache à la réponse antérieure. Si l'interrogatoire a été tel que parait l'indiquer le texte, il est bien tendancieux. On dit à une personne abattue: Pourquoi êtes-vous triste? Elle répond: Je ne sais pas, mais je suis abattue. Alors on lui dit: Vous n'avez aucune raison pour vous désespérer... Et quand, au 30 mai, la malade dit : « Vous étudiez l'âme avant le corps en posant de pareilles questions, et c'est bien osé de la part de quelqu'un que d'oublier ce qu'on lui dit, puisqu'il répète toujours les mêmes demandes, » on ne peut s'empêcher de rapporter ces paroles à des interrogatoires tels que celui que nous analysons. « Vous étudiez l'âme avant le corps, vous posez toujours les mêmes demandes et vous oubliez ce que je vous réponds, » cela voudrait-il dire: Vous me parlez toujours de chagrin, vous me dites sans raison de ne pas me désespérer, mais ce n'est pas l'âme qui chez moi est malade, c'est le corps, c'est mon état physique qui est troublé, je ne cesse de vous le répéter mais vous paraissez oublier ce que je vous dis? M. Courbon pensera peut-être que je traduis un peu librement son texte mais justement le fait que ce texte puisse être ainsi interprété, en démontre l'imprécision et lui retire toute valeur démonstrative.

Au 28 mai, l'asthénie paraît très augmentée, la malade ne travaille plus, ne répond que lorsqu'on l'interroge et avec lenteur. « Quand on s'approche d'elle pour la peigner, elle demande si on veut la pendre avec ses cheveux. » Mais encore comment la malade a-t-elle dit cela? Est-ce un rapport d'infirmière ? Paraissait-elle anxieuse en le disant?

Au 29 mai, l'état n'a pas changé.

Au 30 mai, l'asthénie parait diminuée. La malade parle facilement et fait de longues réponses. D'ailleurs la fin de l'accès est proche.

Au 1er juin, la malade chante, rit dans sa chambre. Un accès maniaque a succédé à l'accès dépressif.

En résumé, dans l'accès que nous venons d'analyser, l'asthénie s'est produite progressivement en deux ou trois jours, est restée profonde pendant un temps à peu près égal, puis graduellement, en quelques jours, a disparu. Au cours de cet accès des émotions pénibles ont eu lieu, dans des conditions qui ne sont pas précisées, et sous l'influence de causes extérieures qu'on soupçonne mais que l'auteur n'indique pas chaque fois. Bien qu'il soit impossible de l'affirmer, faute de renseignements précis, ces émotions paraissent avoir été exagérées par rapport à leurs causes, en sorte que la malade aurait eu, au cours de l'accès, une impressionnabilité, une émotivité afflictive augmentée. Cet accès serait donc analogue aux accès asthéniques des Observations II, VI, VIII de mon mémoire; je les ai signalés plus haut en étudiant l'influence de l'abattement sur l'émotivité afflictive.

Il est une autre raison pour qu'un tel état dépressif ne puisse être considéré comme un accès mélancolique vrai. Dans la mélancolie une émotion pénible, chagrin ou anxiété, se produit d'abord sous l'influence d'une cause extérieure. Cette émotion, au lieu de s'atténuer ou de disparaître avec le temps, s'accentue. L'idée qui l'a produite devient de plus en plus obsédante; d'autres idées de nature pénible s'y ajoutent qui accroissent encore l'état émotionnel; un délire se constitue. Le plus souvent un état d'asthénie notable se produit à la longue, généralement au bout de plusieurs mois. Mais cette asthénie est un effet de la douleur émotionnelle; elle est en rapport avec sa durée et son intensité. Dans la mélancolie vraie l'asthénie est donc un phénomène secondaire et l'émotion le fait principal. Dans l'accès dépressif périodique c'est le contraire qui a lieu. Or, que l'on rapproche dans l'accès de la malade de M. Courbon le degré de l'asthénie, de l'intensité probable des émotions qui s'y sont produites: on sera frappé de leur disproportion. Sans doute nous sommes mal renseignés, cependant on peut admettre que si la malade, en demandant, par exemple, si elle va mourir, avait eu une anxiété notable avec agitation, M. Courbon l'aurait signalé. Il semble au contraire, d'après le texte, qu'elle ait demandé cela très tranquillement. Ses émotions ont donc été peu intenses, et on ne peut vraiment leur attribuer l'étal d'inertie qui se montre à un haut degré dès le troisième jour.

Dans les états dépressifs des dysthénies périodiques c'est l'asthénie, c'est l'état des forces, qui règle la marche de l'accès. Tout s'y passe, lorsque des faits émotionnels les compliquent, comme dans l'exemple d'asthénie post-épileptique que j'ai donné plus haut et où l'on voit, au cours de l'abattement qui suit les attaques, se produire une émotivité afflictive plus grande et même des idées de suicide. Mais tous ces phénomènes disparaissent à mesure que le malade recouvre ses forces. Donc, si l'on qualifiait de mélancoliques les accès dépressifs périodiques, pour cette raison que l'émotivité pénible s'y trouve dans certains cas augmentée, on devrait qualifier de même l'état d'épuisement qui dans l'épilepsie suit toujours les attaques. On devrait encore substituer le mot mélancolie au mot asthénie partout où il est usité, car qu'il s'agisse de la maladie d'Addison, de l'asthénie post-grippale, de l'adipose douloureuse, dans tous les cas on observe chez certains malades sous l'influence de l'abattement une disposition très anormale à s'affliger. Cela dépend de la constitution individuelle et non de la maladie.

La théorie de la psychose maniaque-dépressive a été conçue dans l'ignorance de ces faits; dans l'ignorance des caractères des émotions afflictives et de la joie; dans l'ignorance de l'asthénie et de ses rapports avec les émotions et avec la douleur. Or l'étude de ces phénomènes démontre qu'elle est inconciliable avec eux. Enfin, l'observation de M. Courbon n'apporte rien qui mette en échec la conception dysthénique; elle rentre dans un groupe de cas que j'avais étudiés.


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