Accueil > Histoire > Les textes classiques publiés dans: Revue des sciences psychologiques. Psychologie, psychiatrie, psychologie sociale, méthodologie... > Dysthénies périodiques et psychose maniaque-dépressive

Partie : 1 - 2 - 3 - 4 - 5

Dysthénies périodiques et psychose maniaque-dépressive - Partie 4

(Revue des sciences psychologiques. Psychologie, psychiatrie, psychologie sociale, méthodologie...

En , par



IV. L'observation de M. Courbon.

L'observation qu'oppose M. Courbon à la conception dysthénique concerne une jeune fille de 21 ans, entrée à l'Asile d'Amiens pour un accès d'agitation maniaque. A l'asile, l'agitation dura deux semaines, fut suivie de dix jours d'état normal, puis d'un premier accès dépressif d'une durée d'environ huit jours. Pendant les onze jours suivants, agitation maniaque; puis, deuxième accès dépressif de trois à quatre jours, agitation maniaque d'une durée de deux semaines et finalement troisième accès dépressif de trois à quatre jours.

Au point le vue où nous nous plaçons, il n'y a rien à dire des accès maniaques. Voici, intégralement reproduits, les renseignements donnés par M. Courbon sur les trois accès dépressifs:

1° accès. Durée: 8 jours. — 25 mai. Depuis deux jours, tendance à la tristesse; continue à vaquer à ses occupations, mais s'arrête parfois en soupirant; s'inquiète de sa famille, a moins d'appétit aux repas, disant que ça l'étouffe. Pleure par moments.
Interrogée, répond qu'elle ne va pas bien; qu'elle a du chagrin, mais ne donne pas plus d'explication et refuse de s'aliter, prétendant que le travail chassera ses idées tristes. A demandé à l'infirmière si elle allait bientôt mourir et si elle est coupable, et s'est remise au travail.
26 mai. Hier, elle a moins bien travaillé que d'habitude, restait fréquemment plongée dans la rêverie. On lui demande les causes de sa tristesse, répond qu'elle ne sait pas pourquoi, mais qu'elle n'a pas de goût. On lui fait remarquer qu'elle n'a aucune raison pour se désespérer puisqu'elle est guérie de cette agitation dont elle a tant de honte. Elle est la première à se féliciter de cette guérison et déclare préférer l'état où elle se trouve actuellement à celui pendant lequel elle ne savait plus ce qu'elle faisait et disait. Maintenant je suis maîtresse de moi-même, mais c'est le goût qui me manque. Je suis sous le coup de quelque chose, de je ne sais pas quoi. Elle soupire.
28 mai. Ne travaille plus du tout, ne répond que lorsqu'on l'interroge et avec lenteur, ne sourit plus aux plaisanteries qui la faisaient éclater de rire. Demande si elle va bientôt mourir. Se laisse mettre au lit. Quand on s'approche d'elle pour la peigner, demande si on va la pendre avec ses cheveux, si c'est vrai qu'elle va mourir.
29 mai. Même état. Peur de la mort. Demande si on veut la noyer dans son bain. Reste calme dans son lit. Exprime les mêmes idées de culpabilité, les mêmes inquiétudes sur elle et sur sa famille sans les expliquer, mémoire des faits passés conservée, mais lenteur des processus psychiques, ne répond que lentement aux questions posées.
30 mai. Même apparence d'inertie, même lenteur des processus idéatifs, même tristesse de l'humeur quand il s'agit d'elle-même, mais apparition d'une tournure ironique à l'égard d'autrui dans ses réponses. Comme on l'interroge avec un peu d'insistance, elle répond: « Je me rappelle ce que j'ai dit, mais vous le rappelez-vous, vous qui m'avez soignée, puis guérie, puis rendue malade à nouveau. Moi je ne guéris pas les autres, mais ne les rends pas malades ensuite (elle rit), vous n'auriez pas dû me lever alors, vous m'avez levée trop vite, je n'étais pas assez guérie, cependant tout ce que vous m'avez ordonné je l'ai fait, j'ai obéi en tout à la surveillante (elle pleure). Je disais d'ailleurs que je voulais être couchée par vous et non par l'interne, parce que je croyais qu'étant simplement étudiant il était moins compétent que vous, j'aurais dû au contraire le préférer, il aurait mieux réussi (elle rît).
Après avoir répondu avec exactitude mais lenteur à diverses questions sur son état de mémoire, elle dit: On ne questionne pas une malade comme cela, ça la fatigue (pleure). Vous étudiez l'âme avant le corps en posant de pareilles questions et c'est bien osé de la part de quelqu'un que d'oublier ce qu'on lui dit, puisqu'il répète toujours les mêmes demandes (elle rit).
31 mai. Même état d'inertie et de dépression; reste au lit, pleure souvent, ne demande rien. Un pétillement du regard par instants, comme un éclair de gaieté quand elle constate l'embarras du médecin devant son silence.
Le lendemain: agitation, chants, etc.

2° accès. Durée: trois à quatre jours. — 11 juin. Depuis hier, calme, ne bouge plus, ne s'inquiète plus de ce qui se passe autour d'elle, reste tranquillement couchée, n'adresse jamais la parole à personne.
Malgré cette absence de mouvement et son silence habituel, quand on l'interroge, répond sur un petit ton pincé. Déclare que ce matin on est le 26 mai, et son regard pétille à constater l'embarras du médecin qui, discutant avec l'interne avant de poser la question, avait annoncé que la malade connaissait la date exacte. Refuse de se rendre à l'évidence devant le journal du jour, car, dit-elle, on peut imprimer mai aussi bien que juin et 11 aussi bien que 26. C'est comme pour la Pentecôte, mais c'est faux, car la Pentecôte doit être en juin, vers le 17.
J'ai bien remarqué que lundi les malades ne travaillaient pas, mais c'est que vous leur avez permis de ne rien faire. Je suis certaine que ce n'est pas la Pentecôte. Un retroussement des ailes du nez, comme une ébauche de sourire accompagne ces déclarations. Continue par répondre qu'elle ignore le jour actuel, si on est le matin ou le soir, combien il y a d'heures dans une journée. Je ne sais pas lire, mais fort bien écrire (éclate de rire).

3° accès. Durée: trois jours. — 28 juin. Depuis hier, calme a réapparu. Elle est souriante sur son lit, prétend ne rien se rappeler et dit: Oh! non, je ne veux plus que vous me questionniez sur ces choses qui me font honte. Je voudrais me lever pour faire comme celles qui sont rétablies complètement. Si je ne le suis pas complètement, laissez-moi couchée, sera-ce long? Elle ne cause pas spontanément, ne réclame rien, répond avec lenteur, mais en souriant légèrement.

Dans ces deux derniers accès, il n'est fait mention d'aucun élément mélancolique. Sont-ce même des accès? Tous les renseignements qui s'y rapportent pourraient bien, à la rigueur, concerner une personne à peu près normale, ou simplement un peu fatiguée. Aucun symptôme n'y est caractérisé avec précision. Le séjour au lit n'est pas un indice certain d'asthénie: la malade a bien pu accepter d'y rester deux ou trois jours sans être pour cela nettement asthénique. M. Courbon d'ailleurs ne les fait pas intervenir dans la discussion. Il m'oppose seulement le premier accès. Dans cet accès, l'asthénie est incontestable et incontestée; dès lors, la seule question qui se pose est de savoir si les éléments mélancoliques signalés font partie de l'accès, au même titre que l'asthénie.

Au 25 mai, la malade a « depuis deux jours une tendance à la tristesse; elle continue à vaquer à ses occupations ». Cependant au 26 mai l'auteur écrit: « Hier, elle a moins bien travaillé que d'habitude, restait fréquemment plongée dans la rêverie. » Hier, donc le 25 mai. Ainsi, à cette date, la malade a moins travaillé, son activité a diminué; il y a donc eu vraisemblablement asthénie. Or, l'accès est commencé depuis deux jours, et sur cette période nous avons les seuls renseignements suivants: « Depuis deux jours, tendance à la tristesse. »

Et M. Courbon prétend ainsi démontrer que dans cet accès « la douleur morale précéda l'abattement moteur et l'inhibition psychique », et qu'il s'agit d'un accès de mélancolie vraie, l'ordre d'apparition des symptômes ayant été tel que je l'ai indiqué pour caractériser l'accès mélancolique. Vraiment M. Courbon croit-il qu'il lui suffise, pour établir que dans un accès dépressif la douleur morale est apparue avant l'asthénie, de dire que dans les premiers jours il se produisit une tendance à la tristesse? Mais comment a-t-il constaté cette tendance à la tristesse, et sur quoi s'est-il fondé pour admettre que ce n'était pas plutôt de la tendance à l'abattement? Personnellement, je ne crois pas pouvoir faire un diagnostic différentiel entre la tristesse et l'abattement sans recourir a l'introspection du malade, puisque le premier état ne diffère du second que par un élément subjectif, la douleur morale, qu'il comprend en plus. Pour que M. Courbon fût en droit d'écrire au 25 mai que sa malade avait depuis deux jours une tendance à la tristesse, il aurait fallu qu'il l’interrogeât. Et il eût dû reproduire un interrogatoire aussi essentiel. Il ne peut cependant pus prétendre que ce simple renseignement « depuis deux jours, tendance à la tristesse » puisse servir de base à une conception, ou en détruire une autre. Il n'y a pas là un fait, mais une interprétation de faits qui ne sont pas signalés.

En définitive, nous ne savons rien de positif sur les deux premiers jours de l'accès. Nous avons vu qu'au troisième jour, le 25 mai, la malade a moins travaillé et qu'elle « restait fréquemment plongée dans la rêverie ». La rêverie est un état intellectuel, et par conséquent ne s'observe pas du dehors ; comment M. Courbon l'a-t-il observée? Je présume qu'il a voulu dire que la malade était fréquemment immobile; mais alors pourquoi ne pas l'exprimer simplement.


Partie : 1 - 2 - 3 - 4 - 5

A lire également :