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Dysthénies périodiques et psychose maniaque-dépressive - Partie 3

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III. Des émotions afflictives dans les accès d'asthénie.

Avant d'aborder ce point il est nécessaire de rechercher dans quels cas une émotion afflictive pourrait être considérée comme faisant partie d'un accès dépressif.

Dans mon mémoire sur les dysthénies périodiques j'ai montré que souvent les asthéniques étaient très préoccupés de leur état, et qu'ainsi du chagrin ou de l'anxiété pouvaient s'ajouter à leur abattement, mais sans que l'on fût en droit d'en faire un élément de l'accès. Tels sont les cas des six premières observations de ce mémoire. Dans l'observ. II, par exemple, la malade dit: Je me dis toujours: je ne guérirai pas, je suis perdue, je n'en relèverai pas de cette chose-là. Je suis toujours serrée ici (montre le creux épigastrique) par cette idée que je ne guérirai pas, l'ennui de me voir malade. De même dans l'observ. de Séglas, que j'ai reproduite (Obs. VIII), l'accès dépressif ayant débuté par l'abattement et l'anidéation, la malade « fut prise de l'ennui, de l'inquiétude de se voir dans cet état ».

Esquirol, observant ces mêmes maladies, avait fait dès 1821 des constatations analogues: « Affligés de cet état, ils ont des idées noires..., désespérés de leur nullité ou prétendue nullité, ils désirent la mort...; ces malades ne déraisonnent pas; leur impulsion au suicide est d'autant plus forte qu'ils ont ou plus d'occupations habituelles ou plus de devoirs à remplir. »

La concordance de ces observations, jointe au fait qu'il est très naturel que ces malades s'inquiètent, établit que dans ce groupe de cas l'émotion pénible n'appartient pas à l'accès.

Mais cette interprétation est démontrée par d'autres faits encore. Les malades atteints d'asthénie-manie périodique subissent, lorsque les accès sont fréquents, des internements de longue durée. Us finissent par s'habituer à la vie d'asile, et comme elle ne comporte pas d'obligations, ils ne s'inquiètent guère lorsqu'un accès d'asthénie survient; ils en attendent la fin tranquillement; ils se laissent vivre dans l'inaction assis ou couchés. L'état d'asthénie n'est, en effet, pas pénible en soi: tous les asthéniques se trouvent bien dans leur lit.

Voici deux cas de ce genre observés à la Maison de Santé de Sceaux :

Homme, 68 ans. Atteint d'asthénie-manie périodique. Interné depuis 25 ans, un peu débile, pas d'affaiblissement intellectuel. Ne se livre à aucune occupation utile pendant les périodes d'état normal. Il a chaque année environ un accès d'asthénie suivi d'excitation maniaque.
Le 4 février 1912, à son réveil, ce malade se sent faible et reste couché. La veille il avait vaqué à ses petites occupations comme à l'ordinaire. Il a la face pâle, les traits tirés. Le pouls bat à 48 pulsations. Voici textuellement la conversation que j'ai avec lui: Je lui demande ce qu'il a; il répond: En me levant ce matin j'ai vu que je n'avais pas de forces, je suis abattu, enfin qu'est-ce que vous voulez, ça se passera. — Pourquoi restez-vous couché ? — Parce que ça ne va pas, que je n'ai pas de forces. — Etes-vous triste? — Oh non, c'est pas la peine de se tourmenter, j'ai déjà eu ça.
Les jours suivants, jusqu'au 13 mars, l'état reste identique. Ce malade attend sans inquiétude la fin de son accès. Interrogé chaque jour, il répond invariablement: Ce sont les forces qui manquent; c'est toujours la même chose; si je veux me lever je flageole sur mes jambes; à part ça, ça va bien.
Le pouls varie de 40 à 50 pulsations pendant l'accès.
Le 13 mars, c'est-à-dire trente-six jours après le début de l'accès d'asthénie, le malade passe brusquement de l'abattement à l'agitation. Ce jour-là il s'est levé de grand matin, a tout remué dans sa chambre. Il va et vient, gesticule, chante. Ses traits sont changés, il est comme rajeuni; ses yeux, de ternes qu'ils étaient, sont devenus brillants. Son pouls bat à 70 pulsations. Sa conversation est animée; il rit volontiers et bruyamment. Je l'interroge, mais comme il me voit prendre des notes, il devient de mauvaise humeur, s'emporte avec violence et finalement me chasse de sa chambre. Après avoir duré plusieurs mois cet état maniaque a fait place à l'état normal.
En novembre dernier un autre accès d'asthénie est survenu dans les mêmes conditions que le précédent.

Jeune fille, 20 ans. Internée depuis un an environ pour de l'asthénie-manie circulaire. Les accès durent de une à trois semaines et se succèdent sans intercalation de période d'état normal. Pendant les premiers accès d'asthénie, la malade se plaignait de son internement, parlait de reprendre ses études et se disait très malheureuse d'être condamnée, à son âge, à vivre loin de sa famille dans une maison de santé. Mais depuis de nombreux mois elle se préoccupe de moins en moins de sa sortie. Pendant ses accès d'asthénie elle reste assise, immobile, ne parlant jamais spontanément. Si on l'interroge elle répond à demi-voix par quelques mots et en souriant. Elle ne se plaint de rien, se laisse vivre et visiblement ne fait aucun effort pour réagir contre son inertie.

Des faits précédents on peut encore rapprocher les cas de dysthénie périodique chez les imbéciles, les idiots et les déments. Dans ces cas les accès asthéniques ne sont généralement pas compliqués de préoccupations relatives à la maladie, et cela démontre bien encore le caractère uniquement asthénique de ces accès.

Le fait d'être abattu n'empêche pas d'être sensible aux causes de chagrin ou d'anxiété; il favorise même la production des émotions pénibles. On peut constater cela journellement: telle cause d'émotion pénible, inefficace dans l'état ordinaire, devient agissante si l'on se trouve abattu. Il suffit alors que l'abattement disparaisse, par exemple sous l'influence d'un excitant tel qu'une boisson alcoolisée, pour que disparaisse également l'émotion.

Cette augmentation de l'émotivité pénible dans l'état d'abattement est particulièrement marquée chez certains sujets. On peut l'observer dans les accès d'abattement des dysthénies périodiques. La malade de l'Observ. II de mon mémoire l'a remarquée sur elle-même: Quand je suis malade comme ça, dit-elle, tout me fait bien plus de mal, je m'émotionne plus facilement. Le malade de l'Observ. VI constate: Je suis impressionnable; on mettra par exemple une pierre là, sans intention, je me figurerai qu'on l'a mise pour moi, et alors ça me rendra triste, tandis qu'avant il n'y avait que de l'abattement. Dans ces moments-là, si le médecin passe devant moi sans me parler, je m'imagine qu'il ne veut pas me soigner, ça m'affecte. Ce malade fait donc des interprétations délirantes; « mais, ajoutais-je en commentant cette observation, ces interprétations sont des faits accidentels et passagers, subordonnés à des circonstances extérieures et qui ne modifient pas l'évolution de l'accès d'asthénie. »

En étudiant l'asthéno-manie épileptique j'ai signalé cette disposition émotionnelle excessive chez certains épileptiques pendant l'abattement qui suit les attaques. On sait que tout épileptique reste abattu après ses attaques et pendant un temps plus ou moins long suivant leur intensité. Cette asthénie décroit progressivement par un recouvrement graduel des forces (schéma, fig. 1, p. 37). Or, pendant cet état d'abattement, certains épileptiques ont leur émotivité douloureuse très augmentée. En voici un exemple:

Épileptique, 33 ans. Frère, suicidé. Après ses attaques qui surviennent par séries, il est « fatigué, abattu complètement, comme abruti ». Le lendemain, il peut commencer à reprendre son travail, mais il n'a pas encore d'entrain et s'épuise vite. En deux à trois jours il retrouve son activité habituelle: « ça se remet petit à petit ». Pendant sa période d'abattement, ce malade a une disposition manifestement exagérée aux émotions douloureuses. « Je suis très sensible à ces moments-là, dit-il. Je puis rien supporter, mon caractère devient acariâtre. Tout me dégoûte, je suis constamment préoccupé par ma maladie, par ma situation; j'ai des idées de me détruire; je suis dégoûté de tout ». Ces idées de suicide et ces tendances à s'inquiéter se produisent seulement pendant l'asthénie secondaire aux attaques.

Dans cet exemple la subordination des troubles de l'émotivité à l'état asthénique se déduit bien du fait qu'ils disparaissent sous l'influence du recouvrement graduel des forces.

Quelles conditions devrait donc remplir une émotion pénible pour qu'on pût la considérer comme faisant partie d'un accès dépressif au même titre que l'asthénie? Il faudrait qu'elle apparût au début de l'accès, qu'elle disparût à sa fin, qu'elle fût continue et, cela va de soi, indépendante de causes extérieures. Je pense qu'il est inutile d'insister sur ces points; l'asthénie dans les accès dépressifs a bien ces caractères de continuité, d'uniformité relative et est bien indépendante de tout agent extérieur. Pour que l'émotion tienne dans l'accès une place analogue il faut qu'elle ait ces mêmes caractères.


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