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L'intensité des images mentales - Partie 4

(Revue Philosophique de la France et de l'Etranger

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Nous venons de voir que l'image fausse est expulsée. Cette expression vague a besoin d'être précisée. Lorsqu'on dit qu'une image sort du champ de l'esprit, on fait une sorte de comparaison grossière entre le champ de ]a conscience et le champ éclairé d'un microscope ou d'une lanterne magique. Mais il est clair que cette comparaison est purement littéraire comme tant d'autres dont on abuse en psychologie on compare la délibération à une balance, la passion à un torrent, la conscience à un œil intérieur, etc. Le danger de ces comparaisons est de laisser croire qu'elles renferment une explication. Dans notre cas spécial, il est certain que l'image ne ressemble pas à une préparation que l'on place dans le champ éclairé du microscope et qu'on retire ensuite. Si une image mentale cesse d'être visible, ce n'est pas à proprement parler qu'elle sorte de la conscience, c'est qu'elle devient inconsciente elle change de nature sur place. Toute image résulte de l'excitation d'une cellule ou d'un plexus de cellules nerveuses; quand l'image disparaît de l'esprit, il faut supposer qu'il se produit un changement dans l'état dynamique des cellules correspondantes; elles cessent de vibrer ou elles vibrent autrement.

L'observation hypnotique montre le développement de ce phénomène. Lorsqu'on donne une suggestion d'hallucination à une hypnotique, il arrive fréquemment que le sujet résiste. Je dis un jour à un sujet endormi: « Regardez le chien qui est assis sur ce tapis. » Le sujet me répond « Je vois bien que vous voulez m'halluciner; comment un chien serait-il entré dans le laboratoire? Vous ne le voyez donc pas, ce chien?

— Si, je le vois dans mon imagination, mais je sais bien qu'il n'y en a pas sur le tapis. » On voit que la résistance du sujet affaiblit l'image qu'on lui suggère; s'il ne résistait pas, il aurait une hallucination parfaite dans laquelle il croirait voir un chien en chair et en os; mais par le seul fait qu'il lutte contre l'image hallucinatoire, cette image ne s'extériorise pas; elle ne dépasse pas en intensité une image ordinaire, et le sujet n'en est pas la dupe.

On peut donc affirmer que le simple fait de ne pas croire à une chose quelconque affaiblit la représentation qu'on en a. C'est ce qu'un autre malade remarquait un jour. Comme il discutait une de mes suggestions au lieu d'y consentir, je lui imposai silence; il me répondit aussitôt « Je sais bien pourquoi vous ne voulez pas que je discute; c'est que cela affaiblit la suggestion. »

On a remarqué que certaines hallucinations données aux sujets subsistent plus longtemps que d'autres; cela tient à plusieurs causes, à la fixité de point de repère, à l'état mental du sujet, etc. Mais on a oublié une influence qui affaiblit beaucoup les suggestions; l'hypnotique halluciné parle de son hallucination à ses amis; il leur demande s'ils voient les choses comme lui; si on se moque de lui, il est averti que ce qu'il voit est une hallucination, et dès lors cette hallucination s'affaiblit. Quand l'opérateur a le soin de mettre pour ainsi dire l'hallucination sous clef, par exemple en gardant le carton sur lequel il a fait apparaître un portrait imaginaire, on peut être certain que l'hallucination vivra plus longtemps, car elle ne sera pas contestée.

L'affaiblissement de l'image par la résistance du sujet explique aussi dans une certaine mesure comment l'auto-suggestion réussit là où la suggestion simple vient d'échouer. Lorsqu'on adresse une suggestion à un sujet, il peut y résister pour plusieurs motifs, par exemple par esprit de contradiction ou parce qu'il est convaincu d'avance de l'impuissance de la suggestion. Si c'est lui, au contraire, qui arrive par raisonnement à se suggérer la même idée, il l'adoptera sans résistance, et elle sera plus intense, et partant plus efficace. J'ai eu la preuve de ce fait dans une observation que je citerai tout au long, car elle est intéressante à un autre point de vue. Je me proposais de rechercher si une suggestion somnambulique pouvait modifier l'état de catalepsie; dans cet état, les suggestions par le sens musculaire sont extrêmement remarquables; une attitude expressive donnée aux membres se réfléchit aussitôt sur la physionomie. Il y avait lieu de se demander si, par suggestion donnée à la malade pendant le somnambulisme, on pouvait supprimer la suggestion musculaire de la catalepsie. G. étant en somnambulisme, je l'avertis donc que je vais la mettre en catalepsie, et que dans cet état sa figure restera impassible, quels que soient les mouvements communiqués à ses mains. La malade, au lieu de se soumettre à l'injonction, soutient qu'elle ne pourra pas y obéir parce qu'elle perd conscience pendant la catalepsie; après avoir lutté contre cette résistance morale et l'avoir en apparence vaincue, nous passons outre; la catalepsie étant produite, nous essayons de donner des suggestions musculaires, et elles réussissent admirablement, comme si aucune suggestion contraire n'avait été donnée. L'échec était complet.

Nous plongeons de nouveau la malade en somnambulisme. G. qui est très éveillée pendant son sommeil (qu'on nous permette l'accouplement de ces deux mots), nous demande spontanément si notre suggestion a réussi. Nous répondons qu'elle a eu un plein succès, et que, pendant sa catalepsie, sa physionomie est restée complètement inerte, malgré les attitudes expressives données à ses mains. La malade paraît très étonnée de notre affirmation, mais elle n'en doute pas. Alors nous avons l'idée de la remettre sur-le-champ en catalepsie et de refaire l'expérience. A notre grand étonnement, voici ce qu'il nous fut donné de constater la face de la malade était inerte et inexpressive; nous approchons ses mains du coin de sa bouche, dans l'acte d'envoyer un baiser; la ligne de sa bouche reste immobile; nous fermons les poings; le sourcil ne se fronce pas, le front reste calme et uni. La suggestion par le sens musculaire était totalement effacée.

Nous avons alors laissé la main dans la position du baiser lancé, pendant environ cinq minutes. Au bout de ce temps, la suggestion se réveilla peu à peu, et en imprimant à la main un mouvement de va-et-vient, nous parvînmes à faire sourire la bouche.

Cette expérience, que nous avons donnée in extenso, contient plusieurs enseignements; mais elle nous intéresse ici particulièrement en nous montrant que si notre première tentative de suggestion avait échoué, c'était parce que la malade était persuadée d'avance qu'elle ne réussirait pas. Tel est donc l'effet du scepticisme.

5. Au lieu de laisser au sujet l'initiative de ce scepticisme, on peut le lui suggérer. On ne fait pas autre chose en réalité quand on a recours aux suggestions à forme négative. Lorsqu'on dit à l'hypnotique: « Vous ne voyez pas M. X. qui est présent », on lui donne une conviction qui a pour résultat d'affaiblir et même de paralyser la perception qu'elle a de cette personne. Lorsqu'on lui dit: « Vous ne pouvez pas remuer votre bras! » on lui donne une conviction qui a pour résultat d'affaiblir et même de paralyser l'influx moteur qui met le bras en mouvement. La suggestion de paralysie sensorielle ou motrice nous paraît rentrer dans la catégorie des causes d'affaiblissement des images. Nous n'insistons pas sur ces faits bien connus.

6. On peut reproduire tous ces phénomènes paralytiques pendant la veille au moyen d'une simple idée fortifiée par une excitation périphérique; on dit négligemment au sujet que sa main est paralysée il se met à rire; on l'invite à mettre la main sur le disque rouge et à la regarder; au bout d'une minute, la main est complètement flasque; elle a perdu le sens musculaire, les réflexes du poignet sont exagérés, enfin la paralysie est complète. Chez certains sujets, impotence fonctionnelle se supprime spontanément au bout de quelques minutes. Chez d'autres, elle dure, et il faut intervenir pour y mettre un terme.

Comment doit-on interpréter cette expérience? On a le choix entre deux hypothèses. D'après la première, la suggestion opère en inculquant au sujet l'image de la paralysie, et l'excitation périphérique, dynamogéniant cette image, en rend l'effet plus prompt et plus énergique. Mais il faut avouer qu'on a quelque peine à comprendre comment l'image d'une paralysie peut se réaliser en quelque sorte dans une paralysie matérielle. Il y a là une supposition qui ne paraît guère s'accorder avec les phénomènes connus de la psychologie. Il nous paraîtrait donc plus simple d'accepter la seconde hypothèse, d'après laquelle la suggestion de paralysie atteint son but en affaiblissant et même en supprimant tout à fait la représentation du mouvement. L'image motrice étant supprimée, le courant moteur est comme tari dans sa source, ce qui entraîne consécutivement la paralysie du centre moteur, et tous les symptômes cliniques qui en sont la conséquence.

Pour vérifier cette hypothèse, il est logique de rechercher comment se comporterait la paralysie d'un mouvement qui ne serait pas précédé par une image motrice, c'est-à-dire par une représentation de mouvement. Nous choisissons pour l'expérience un réflexe. A l'état de veille, si on frappé sur la face antérieure du poignet d'un de nos sujets, le bras étant étendu sans appui, la main ouverte éprouve un soubresaut et tend à se fermer. Dans ce cas, le mouvement suit directement l'excitation, il n'est pas précédé d'une représentation mentale. Par suggestion somnambulique, nous supprimons ce réflexe, tout en laissant subsister la perception du choc sur le tendon. Au réveil, le réflexe ne peut plus être provoqué la main n'est le siège d'aucune contracture, les muscles antagonistes (dans le cas présent les extenseurs) ne paraissent pas se contracter pour empêcher le mouvement de se produire. Comment donc le mouvement réflexe est-il suspendu?

On peut même pousser l'expérience plus loin et paralyser par suggestion le muscle au point qu'il ne répond plus à un de ses excitants les plus énergiques, l'électricité. Ici encore, comment se fait l'action d'arrêt? Nous posons le problème sans le résoudre.

Il n'est pas plus difficile d'obtenir par ce procédé une anesthésie qu'une paralysie citons un exemple d'anesthésie systématique; je pose un petit objet, un crayon, sur le disque rouge, en disant à la malade de penser qu'elle ne le voit pas. W. répond en riant que c'est impossible, puisque l'objet est devant elle, bien visible. Mais sur notre demande, elle regarde un moment le crayon posé sur le disque en s'imaginant qu'elle ne le voit pas, et bientôt l'anesthésie apparaît. Très surprise, la malade cherche en tâtonnant le crayon et ne parvient pas à le saisir, bien qu'il soit devant ses yeux.

7. Nous avons vu plus haut qu'une contracture du sourcil détermine une sorte de dynamogénie générale. Si on impose au sujet par suggestion une paralysie de ce même mouvement, on obtient un effet inverse. Le sujet au réveil se sent tout étonné, sans pouvoir en indiquer la cause; il manque d'assurance, il se trouve changé; quelquefois, il dit franchement qu'il se sent bête; sa force dynamométrique a baissé; son temps de réaction physiologique s'est allongé. Que deviennent ses images mentales? Elles suivent l'affaissement général. Ce qui nous a paru le plus caractéristique, c'est que la mémoire diminue.

8. La loi de l'association des idées, considérée dans ce qu'elle a de plus général, consiste dans l'excitation d'un élément nerveux par un autre élément déjà excité. On ne s'est pas demandé encore si le contraire pourrait se présenter; par exemple un élément nerveux paralysé peut-il transférer sa paralysie à un autre élément? Quelques expériences connues sembleraient démontrer l'existence de cette transmission de la paralysie. M. Féré a observé le fait suivant une malade étant endormie, il lui impose l'idée que son bras droit est paralysé; au réveil, il constate que le sujet non seulement présente une monoplégie brachiale droite, mais est devenu incapable de parler; la paralysie du centre moteur du bras a envahi le centre moteur du langage articulé. Dans une autre expérience, ancienne mais inédite, de M. Féré et de moi, une somnambule qui reçoit une suggestion d'hémianesthésie droite se réveille avec ce symptôme, compliqué d'aphasie motrice; encore une transmission de paralysie. Ce qui a frappé dans ces expériences, c'est que la suggestion d'un symptôme isolé a produit le même complexe de symptôme que l'on observe dans les cas pathologiques, c'est-à-dire une association de la monoplégie droite, ou de l'hémianopsie avec l'aphasie. Mais si l'on considère ces phénomènes au point de vue du mécanisme, on voit qu'ils consistent dans une paralysie qui se transmet d'un élément nerveux à un autre.

Serait-il possible de produire un résultat semblable dans le domaine des faits psychiques? Peut-il arriver que lorsqu'on paralyse telle idée, A par exemple, une seconde idée, B. se trouve paralysée consécutivement? Si ce phénomène était possible, on pourrait y voir le pendant de la loi de l'association des idées, par suite de laquelle telle idée, A par exemple, étant excitée, une seconde idée, B. se trouve excitée consécutivement et par le fait de la première. A la loi de l'excitation d'une idée par une autre (vulgairement appelée loi d'association mentale) on pourrait ajouter la loi de paralysie d'une idée par une autre.


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