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L'enseignement classique et l'enseignement moderne - Partie 2

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Pour l'Enseignement moderne.

Il ne s'agit pas de « découronner » l'esprit français. Il ne s'agit pas d'abolir la haute culture, dont l'enseignement secondaire classique est une condition; et par conséquent il ne s'agit pas de supprimer cet enseignement, mais de savoir s'il est raisonnable de le donner, comme on fait, à la majorité des enfants de la bourgeoisie, grande ou petite.

Il est très bon, nous en sommes tous persuadés, qu'il y ait des érudits, des épigraphistes, des historiens, des juristes, des philosophes et même de simples humanistes. Je conçois que l'on enseigne le grec et le latin aux enfants particulièrement intelligents qui en ont le goût et qui, spontanément et de bonne heure, montrent une préférence décidée pour les professions purement intellectuelles. Mais, s'ils n'y songent pas d'eux-mêmes, de grâce, qu'on se garde bien de les y pousser! Il y aura toujours assez de philologues et de professeurs, — comme il y aura toujours assez d'artistes, de journalistes et d'hommes de lettres. Ce sont, des espèces qui n'ont pas besoin d'être encouragées.

Du reste, je ne m'occupe pas ici des exceptions, mais de la masse.

Or, ce qui est absurde, c'est que la masse des jeunes Français des classes moyennes reçoivent un enseignement qui ne leur sera jamais d'aucune utilité, même morale. Car, le recevant sans goût, sans aptitude, sans vocation, c'est comme s'ils ne le recevaient pas. En sorte que, à dix-huit ou dix-neuf ans, ils ne sont pas plus capables qu'en entrant au lycée de lire couramment, je ne dis pas une scène de Sophocle, mais une page de Virgile ou une lettre de Cicéron. Joignez que, s'ils ne savent ni le latin ni le grec, en revanche ils ne savent pas mieux l'anglais, l'allemand, la géographie ou les sciences naturelles. Un bachelier es lettres moyen est un monstre, un prodige de néant.

Ce qui est absurde, c'est que l'enseignement secondaire, national de chez nous, soit encore, dans son fond, le même qui était donné aux jeunes Grecs et aux jeunes Romains d'il y a deux mille ans. « Les anciens sont les anciens, et nous sommes les gens de maintenant, » dit l'Angélique du Malade imaginaire avec une sagesse simple, mais éminente.

Ce qui serait à souhaiter, le voici :

Pour la grande majorité des enfants de la bourgeoisie (laquelle continuellement s'alimente et se renouvelle dans le peuple), un « enseignement moderne », non plus hybride comme il est aujourd'hui, mais largement et franchement organisé, et dont les programmes ne paraîtraient plus calqués, latin et grec en moins, sur ceux des études classiques.

Transformation de la plupart des lycées actuels en lycées d'enseignement moderne. Deux ou trois lycées de Paris et, si l'on veut, ceux des villes d'université demeureraient seuls consacrés à l'enseignement du grec et du latin, auquel on rendrait sa force par la restauration des vieilles méthodes.

Enfin, égalité pour les deux enseignements en ce qui regarde l'entrée à l'École de médecine et à l'École de droit. C'est une plaisanterie de prétendre que le grec et le latin sont nécessaires à un médecin, à un pharmacien, à un juge, à un avocat. Pour que le médecin connaisse la terminologie de son art, il lui suffit d'apprendre un vocabulaire de deux ou trois cents mots latins ou grecs. Le lexique indispensable à l'avocat est moindre encore. Et il existe de fort bonnes traductions des ouvrages de droit romain, — auxquelles d'ailleurs je doute qu'il ait souvent recours.

Un universitaire de grande expérience me dit : « Tant que le latin sera exigé pour être avocat, magistrat et médecin, il n'y aura rien de fait, et beaucoup de pères de famille, même pensant comme vous et moi, enverront à tout hasard leurs enfants sur les bancs de l'enseignement classique. L'autre continuera de se recruter parmi les enfants pauvres d'argent et d'intelligence, et l'élite de la nation continuera de fournir principalement des fonctionnaires et des ronds-de-cuir, hélas! »

Les souhaits que je viens d'exprimer, je sais bien que nous ne les verrons pas réalisés de sitôt. Les difficultés sont considérables. Et, par exemple, que ferait-on de la portion devenue superflue du personnel de l'enseignement classique? — On ne peut qu'essayer d'agir (et c'est ce que je fais ici) sur l'opinion, sur les idées, sur les mœurs, dont la réforme doit amener celle des institutions.

C'est par vanité pure que la plupart des pères de famille bourgeois — et parmi eux des instituteurs, de petits employés, de petits boutiquiers — s'obstinent à demander pour leurs enfants l'enseignement secondaire classique. « Faire ses études », « faire ses classes », cela, chez nous, n'a qu'un sens : apprendre le grec et le latin ; comme si les autres « classes » et les autres « études » ne comptaient pas, étaient quelque chose de médiocrement reluisant et honorable, bon seulement pour le peuple. Il faudrait faire comprendre à ces braves gens — et à leurs femmes — que cette vanité est tout à fait ridicule.

L'humanisme, je le veux bien, est une aristocratie, mais une aristocratie de surcroît, et seulement chez ceux qui sont déjà aristocrates par l'esprit. Et on le peut être, à la rigueur, sans grec ni latin. Un garçon de cœur et d'énergie, robuste, hardi, habile aux exercices du corps, nourri de bonnes études commerciales, muni de notions pratiques, possédant un métier, ou une industrie, et qui, par là-dessus, a bien lu, et pour son plaisir, quelques-uns des écrivains classiques français, est un être plus intéressant, plus vivant, de plus grande valeur morale, et, tranchons le mot, plus « distingué » que les trois quarts de nos pâles et vides bacheliers es lettres.

Si beaucoup de pères étaient convaincus de cette vérité, s'ils demandaient en foule, pour leurs fils, l'enseignement moderne, leur entente sur ce point ne tarderait pas à améliorer cet enseignement. Le seul fait que la moyenne intellectuelle des élèves y serait plus élevée profiterait aux maîtres eux-mêmes. La force des choses assurerait peu à peu à l'enseignement moderne les professeurs dont il est digne, — surtout si l'Université leur faisait une situation aussi approchante que possible de celle de leurs collègues grecs et latins. Même, l'affluence des élèves venant à diminuer notablement dans les classes latines, une partie des professeurs de l'enseignement classique pourraient être reversés dans le moderne, où ils seraient d'excellents maîtres de littérature française et de morale.

J'ai répété bien des fois que je m'abstenais, et pour cause, de réclamer la réforme des institutions. Il est pourtant une réforme a laquelle on peut songer dès maintenant, parce qu'elle paraît « mûre » et qu'elle est désirée, je crois, de presque tous les professeurs de la Sorbonne et des universités de province.

C'est la suppression du baccalauréat, j'entends de tous les baccalauréats.

Dans la plupart des cas, le baccalauréat, littéraire ou scientifique ne prouve rien. Le hasard y joue un trop grand rôle. Le baccalauréat prouve moins que ne feraient les notes données et les certificats d'études délivrés dans les lycées et, sous le contrôle paternel de l'État, dans les établissements libres. Présentement, il gêne sans profit ceux qui le préparent, élèves et professeurs, et il accable et abrutit ceux qui le font passer.

Supprimez-le; donnez, par suite, de l'aise et du jeu aux programmes; et, du coup, l'enseignement deviendra plus pratique et plus efficace, le maître ayant recouvré sa liberté d'action. Car, comme vous savez, tant vaut le maître, tant vaut l'enseignement. Ce qu'il faut avant tout, c'est agir sur les esprits, et l'instruction elle-même ne doit être considérée que comme un procédé essentiel d'éducation.

Et ne craignez pas que les professeurs, délivrés du baccalauréat, soient tentés d'en prendre trop à leur aise. C'est plutôt la rigueur des programmes et la nécessité de préparer les élèves aux examens qui favorisent, sinon la paresse des maîtres, du moins leur insouciance et leur indifférence. Une liberté plus grande aurait pour effet, en les contraignant à plus d'initiative, de les intéresser davantage à leur œuvre.

J'ai été cinq ans professeur de rhétorique. En dépit du baccalauréat et des programmes, je parlais de mille choses à mes élèves, et je crois avoir développé en eux la sensibilité esthétique et le sens moral. Mais enfin les programmes étaient là, et il fallait bien, de temps à autre, expliquer à ces enfants un peu de grec, quoique je sentisse clairement qu'ils n'en garderaient jamais rien, et quoique je fusse persuadé que la lecture, chaudement commentée, d'une simple traduction eût mieux valu pour eux. Bref, si le baccalauréat n'eût pesé sur nous, ma jeune bonne volonté et mon commencement d'expérience leur eussent été bien autrement profitables.

Notez que la question financière ne semble pas, ici, très difficile à résoudre. La perte qu'éprouveraient l'État et les universités par l'abolition du baccalauréat, on la réparerait en élevant les « droits» des divers examens professionnels. Et si l'on ne parvenait pas à « boucher le trou », je vous rappelle une fois de plus qu'on pourrait faire d'énormes économies en supprimant la moitié de nos fonctionnaires. Il est curieux que, d'une façon ou d'une autre, on arrive toujours à cette conclusion : « Guerre au fonctionnarisme ! » C'est notre delenda Carthago.

Résumons-nous : « L'enseignement moderne n'est nullement un pis aller » et : « Le baccalauréat est inutile, donc nuisible. »


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