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L'évolution de la notion d'espèce - Partie 3

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III. — Il nous reste enfin à examiner une dernière objection faite par Jordan aux transformistes de l'école de Lamarck. Les naturalistes de cette école prétendent que les agents extérieurs, le climat, l'humidité, toutes les forces cosmiques en un mot, agissent sur les êtres vivants pour les modifier et orienter leur évolution.

Cette conception serait sans fondement, d'après Jordan, puisque les espèces qu'il observe sont sociales et non stationnelles. Les petites espèces sont toujours associées dans une localité déterminée. L'Alyssum pyrenaicum, par exemple, est une des plantes les plus rares de l'Europe, car elle n'a été rencontrée jusqu'ici avec certitude que sur un seul et unique rocher des Pyrénées-Orientales, où on ne peut l'atteindre qu'avec des échelles et des cordes, en exposant sa vie; or, dans cette station unique, correspondant à un seul et même milieu, il y a deux formes stables.

D'ailleurs, les caractères sur lesquels on fonde les espèces dites jordaniennes n'ont rien de commun avec ceux qui servent à définir les variétés communes produites par l'action de différents milieux (milieu aquatique, etc.).

C'est là, croyons-nous, une objection très grave, et nous n'avons pas cherché, comme on vient de le voir, à la masquer. L'opinion que les agents extérieurs sont sans action effective sur la transformation des êtres n'appartient d'ailleurs pas en propre à Jordan, c'est aussi celle de Naegeli et de Darwin. Selon ces savants, la variation a surtout pour origine la tendance de l’œuf à varier, tendance qui a pour cause principale la fusion des deux protoplasmas différents des deux éléments sexués du père et de la mère : le mélange des deux plasmas mâle et femelle ne peut donner qu'un produit nouveau qui n'a ni absolument les qualités du père ni tout à fait celles de la mère.

Dans cette conception, la variation se produit au hasard et dans toutes les directions; elle se manifeste pour chaque individu dans une voie particulière. Cette variation est forcément très faible; la sélection est chargée de trier ces êtres et elle y arrive en exterminant les moins bien adaptés.

Cette théorie a de graves défauts; elle exige pour l'évolution une immense durée, car la variation ne peut se produire qu'avec une extrême lenteur. En second lieu, elle n'explique pas pourquoi les êtres varient dans le sens de l'adaptation aux conditions extérieures de vie. Il est d'ailleurs admis par Wallace, qui est avec Darwin l'inventeur de la théorie de la sélection naturelle, « qu'une preuve de son action manque jusqu'à présent ». Il faut avouer qu'il est bien regrettable que depuis trente-cinq ans un argument direct en faveur de cette conception n'ait pu être donné.

On ne peut s'empêcher de trouver l'argumentation de Jordan assez incisive quand il dit que, si la sélection est inconsciente, « il suffira de faire remarquer qu'elle n'existe pas. La sélection ou choix suppose la connaissance, le discernement, l'intelligence. Parler de sélection inconsciente, cela revient exactement à dire que la nature choisit sans choisir. Elle consisterait à prétendre que le néant produit l'être, que la partie contient ce qui n'est pas dans le tout, l'effet ce qui n'est pas dans la cause, que le oui et le non sont identiques. »

Laissons de côté cette question de la sélection, qui ne doit pas nous occuper ici, et examinons si les difficultés qui se dressent devant nous relativement à l'action du milieu ne peuvent pas être levées. Nous croyons avoir atteint ce but et être arrivé à prouver d'une manière directe à la fois l'action des facteurs cosmiques et leur rôle décisif dans la création des espèces.

On trouvera dans la première partie d'un ouvrage que nous venons de publier, Les Végétaux et les milieux cosmiques, la série des preuves et des faits qui militent en faveur de l'opinion précédente ; mais nous pouvons dire en quelques mots ce qu'il y a d'essentiel dans notre argumentation.

On connaît un certain nombre de petites espèces, tout à fait comparables aux espèces jordaniennes, qui sont fondées sur la durée de la vie ou sur la précocité de la floraison. M. Murbeck a distingué, par exemple, dans la Gentiana campestris, les types suivants :

Types de Gentiana campestris identifiés par Murbeck.Or, par un nombre considérable de faits et d'expériences, nous apprenons que le climat froid tend à allonger la vie des plantes. Transportée accidentellement dans les régions arctiques, une plante herbacée qui ne vit qu'une année dans les régions tempérées n'a plus pour mener à terme sa floraison et sa fructification qu'une très courte période de végétation; elle ne peut pas conduire ses graines jusqu'à maturité; elle doit donc se modifier ou disparaître. Cette modification se produit d'elle-même et tout naturellement. N'ayant pu fleurir la première année, le végétal ne sera pas épuisé, il pourra donner ses fleurs au printemps suivant. Le climat septentrional rend donc la plante bisannuelle et la floraison printanière.

Mais plus on s'élève vers le nord, plus le froid devient rigoureux, plus la période de végétation devient courte; deux années ne suffisant plus au végétal pour donner des fleurs, il en faut plusieurs : l'espèce devient vivace.

L'espèce ainsi modifiée va-t-elle acquérir une grande taille? Non, car les froids et la neige qui surviennent pendant sa croissance l'empêchent de se développer. Le végétal reste nain et rampant.

Tels sont les résultats que l'expérience nous fournit, ils nous expliquent donc très bien comment l'espèce Gentiana campestris primitive a dû se scinder, sous l'influence du climat froid, en espèces annuelle et bisannuelle, précoce et tardive. Ces caractères que nous avons vus naître dans le cours d'une expérience sont maintenant fixés héréditairement et invariables; le milieu n'a plus d'action sur eux.

Nous apprenons donc ainsi, contrairement à ce qu'affirmait Jordan, qu'un grand nombre de petites espèces, à caractères parfaitement héréditaires, sont nées sous l'influence des agents cosmiques. Les propriétés modifiées par l'action du froid sont devenues peu à peu stables. Les caractères acquis par l'action du milieu deviennent héréditaires. C'est là un résultat, croyons-nous, capital.

Il a d'ailleurs une autre portée, car il ne s'applique pas seulement aux espèces jordaniennes, mais aux espèces linnéennes elles-mêmes. Les expériences et les résultats obtenus pour le Gentiana campestris nous autorisent à conclure que si toutes les espèces de la flore polaire sont vivaces, c'est parce qu'elles vivent dans les régions arctiques. Nous expliquerons, par cela même, d'un seul coup, l'origine de toute la flore polaire.

Les conséquences à déduire de la démonstration précédente sont innombrables. Elles réduisent d'abord singulièrement le rôle de la sélection naturelle, fondement de la théorie de Darwin. Un de ses disciples, M. Romanes, écrivait à ce propos: Comme de juste, si vous pouvez prouver que des variations indéterminées n'apparaissent pas dans les plantes sauvages, mais seulement par la culture, vous détruirez le darwinisme in toto.

Darwin a d'ailleurs senti de bonne heure ce que sa théorie avait d'aventureux. En 1862, il écrivait à Lyell : « Je reconnais avec peine, parce que j'en suis un peu affligé, que mes travaux actuels me conduisent à croire plus à l'action directe des agents physiques. Je présume que je le regrette, parce que cela amoindrit la gloire de la sélection naturelle, qui devient ainsi extrêmement douteuse. »

Nous croyons que Darwin exagérait un peu sur ce point, car sa gloire restera à jamais immortelle. Nous pensons que M. Henslow, qui est en Angleterre à l'heure actuelle un des défenseurs les plus ardents de l'action du milieu, affirme peut-être un peu trop catégoriquement que la sélection naturelle n'existe pas et qu'on n'en peut pas donner de preuves. Il nous semble, au contraire, que les faits relevés par Jordan et surtout par Naegeli établissent nettement son existence. Lorsque, comme nous l'avons vu plus haut, on trouve entre deux Hieracium (hoppeanum et glaciale) toutes les formes de transition et que cependant les formes extrêmes sont stables et héréditaires, cela correspond au premier stade de variation; plus tard, les formes intermédiaires disparaissent et on a des types disjoints, isolés ou réunis les uns aux autres par des tronçons de formes (Aurantiacum à Auricctla par Rlyttianum, fig. 7) : ces faits constituent une preuve directe de la sélection. Il y a lieu de penser que c'est elle qui produit cette multitude de petites espèces jordaniennes très voisines les unes des autres qui se développent en un même lieu; mais ce qui a été dit plus haut établit nettement que les sous-espèces, plus notables, sont dues à l'action du milieu, dont les effets sont partout éclatants dans la nature et s'expliquent seulement avec cette hypothèse.

Euphorbes et Cactées sont des plantes vivant dans des milieux secs.Un exemple, entre mille, fera bien comprendre notre pensée. Les plantes qui vivent dans les régions sèches ont dû, pour y subsister, trouver des processus leur permettant d'éviter les transpirations trop grandes qui leur feraient perdre leur eau et les conduiraient à la mort. Elles y sont d'ordinaire parvenues en atrophiant leurs feuilles, en gonflant leurs tiges et en les transformant, par exemple, en des sortes de réservoirs d'eau (fig. 8 et 9). De pareilles métamorphoses se sont produites pour les plantes les plus différentes, comme des Euphorbes et des Cactées qui vivent dans ces pays desséchés.

C'est très certainement le milieu qui a modifié ces êtres très éloignés l'un de l'autre d'une manière aussi semblable, de manière à leur donner le même aspect (fig. 8 et 9). Si les fleurs n'ont pas été changées, c'est que les caractères qu'elles présentent correspondent à une hérédité plus ancienne, et par cela même non modifiable par le milieu ; c'est justement pour cela qu'elles ont une si grande importance pour la classification.

Le milieu ne métamorphose pas seulement les végétaux, il transforme également les animaux. On peut s'en convaincre par l'étude des êtres des grandes profondeurs de la mer qui vivent dans l'obscurité complète et dont on voit les yeux s'atrophier de plus en plus à mesure que les profondeurs à laquelle ils habitent sont de plus en plus grandes. Exceptionnellement cependant, certains d'entre eux ont des yeux énormes, c'est qu'alors au voisinage de ces organes se trouve un appareil phosphorescent qui leur sert pour ainsi dire de lanterne. Les animaux aveugles ne s'observent pas seulement dans les profondeurs de la mer : Lamarck a discuté la cécité graduellement acquise de l'Aspalax, un rongeur vivant sous terre et du Protée, un reptile vivant dans les sombres cavernes remplies d'eau. « Chez la Taupe, dit Darwin, l’œil est extraordinairement petit..., la vision de la Taupe doit certainement être imparfaite. Chez le Tucutuco (Ctenomys brasiliensis) (rongeur ayant les habitudes d'une taupe), qui, je le crois, ne vient jamais à la surface, l'oeil est assez grand, mais le plus souvent il ne sert à rien, puisqu'il peut s'altérer sans que cela paraisse causer le moindre dommage à l'animal. »

L'homme enfin, lui-même, peut être atteint par la métamorphose, et voici ce que M. de Quatrefages, anthropologiste distingué autant que savant prudent, disait à ce sujet : « L'Anglo-Saxon américain présente, dès la seconde génération, des traits du type indien qui le rapprochent des Leni-Lennapes, des Iroquois, des Cherokees. Le système glandulaire se restreint au minimum de son développement normal; la peau devient sèche comme du cuir; elle perd la chaleur du teint et la rougeur des joues, qui sont remplacées chez l'homme par un coloris de limon et chez la femme par une couleur pâle. La tête se rapetisse, et s'arrondit ou devient pointue. Elle se couvre d'une chevelure lisse et foncée en couleur; le cou s'allonge. On observe un grand développement des os zygomatiques et des masséters. Les yeux sont enfoncés dans des cavités très profondes et assez rapprochés l'un de l'autre. L'iris est foncé, le regard perçant et sauvage, etc.. »

Les conceptions que nous venons d'exposer ont rencontré au début de grandes hostilités dans le monde savant; dans ces dernières années, le nombre des partisans de ces doctrines s'est beaucoup accru parmi les naturalistes, et le jour ne paraît pas éloigné où elles seront universellement admises : ces notions paraîtront alors aussi simples que les idées de Galilée sur la rotation de la terre. Lorsque ce jour sera venu, les passions qui s'agitaient autour de la question de l'évolution des espèces se calmeront, car la science communique à tout ce qu'elle touche son calme et sa sérénité.

Ces passions ont été longtemps d'une extrême violence, et l'on se rappelle avec quelle âpreté l'évêque d'Oxford, Wilberforce, attaqua, en 1860, les théories de Darwin à l'Association britannique. Huxley prit en main la défense du grand savant anglais absent à la séance : « J'ai affirmé, dit-il, et je le répète, qu'un homme ne saurait être honteux d'avoir un singe pour grand-père. S'il est un ancêtre dont je serais honteux, ce serait d'un homme dont le savoir et l'éloquence sont employés à railler ceux qui usent leur vie dans la recherche de la vérité. »

« Point de science, dit un esprit très sage, M. Laboulaye, qui n'ait échappé à cette jalousie (de l'Église) : c'est l'astronomie avec Galilée, la philosophie avec Descartes; hier c'était la géologie avec Cuvier, les hiéroglyphes avec Champollion ; aujourd'hui c'est la philologie avec l'étude des races humaines. On tremble devant l'audace des novateurs, d'ordinaire on les traite avec peu de charité, jusqu'au moment où dans la vérité scientifique on trouve la confirmation de la vérité religieuse. »

« Tout ce qu'on peut exiger de la critique, dit-il encore, c'est qu'elle reste dans ses bornes légitimes, qu'elle soit franche, sincère et sans passion. On peut seulement lui demander une sagesse plus grande, car elle touche indirectement à ce qu'il y a de plus délicat au monde, la foi de millions d'hommes... Il faut d'abord s'assurer de cette vérité et ne la présenter qu'avec le ménagement et le respect que mérite toute conscience humaine. »


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