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L'imagination chez l'enfant - Partie 1

(Revue encyclopédique

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L'âme de l'enfant ne peut éclairer celle de l'homme qu'à la condition d'être étudiée en elle-même et pour elle-même. Pendant trop longtemps cette étude n'a eu lieu que d'une façon accidentelle : on y cherchait la confirmation de certaines théories, la vérification d'hypothèses générales. Il n'en est plus ainsi. Depuis quelques années la psychologie de l'enfant tend à se constituer en science indépendante; c'est ainsi seulement qu'elle pourra servir à la psychologie de l'adulte. Sinon, quelle valeur probante présenteraient des observations faites avec parti pris, sans méthode ni précision?

Cette jeune science du jeune âge a donné naissance à de nombreux livres. M. Compayré présente aujourd'hui au public français les Études sur l'Enfance de M. James Sully. Les principaux chapitres de cet ouvrage concernent l'imagination. Il n'en saurait être autrement : cette faculté, au début de la vie, domine toutes les autres, se mêle étroitement à la perception des objets extérieurs, aux souvenirs qu'ils laissent, aux émotions qu'ils déterminent. Quand il voit, quand il joue, quand il imite, l'enfant imagine. Il imagine plus encore, hélas! quand il raconte. L'imagination est ici « maîtresse de fausseté », comme elle est, d'ailleurs, la source des questions déconcertantes, des réponses inattendues, des métaphores parfois profondes, des attendrissements ingénus. C'est elle qui donne à l'enfance l'attrait poétique des vieilles légendes des peuples naissants..., des peuples enfants.

Cette imagination qui explique et les défauts du jeune âge et la séduction qu'il exerce sur nous, comment l'expliquer? Elle est dans l'homme ce qu'il y a de plus obscur. Le psychologue croit en pénétrer le mystère lorsqu'il l'examine sous la forme plus rudimentaire qu'elle revêt chez l'enfant; mais ce rudiment lui-même demeure difficilement analysable, tant sont complexes ses éléments, multiples ses manifestations. Ce sont ces manifestations qu'il convient avant tout de suivre et de noter : les professeurs de l'École normale de Worcester, dans le Massachusetts, se sont voués à l'étude philosophique de l'enfant. Depuis douze ans ils entassent les faits et pensent qu'il faudra continuer ce laborieux approvisionnement « pendant un ou deux siècles » avant de se risquer à poser des lois. Sans doute M. James Sully est plus pressé : s'il dispose d'une masse considérable de renseignements, il ne cite que ceux qui lui paraissent les plus instructifs; ce sont souvent les plus pittoresques. Dans ce choix, essayons encore après lui de choisir.

L'enfant perçoit le monde extérieur tout autrement que nous; l'influence magique de l'imagination sur les sens lui fait enrichir les objets de propriétés que nous ne leur connaissons pas, alors qu'en revanche il les prive de qualités essentielles. « Un petit garçon de deux ans et cinq mois, en regardant les marteaux du piano sur lequel sa mère était en train de jouer, s'écria : « Oh ! le petit hibou. » Un autre bonhomme de quatre ans ayant écrit un F tourné du mauvais côté traça la forme correcte du côté gauche F puis s'écria : « Ils causent ensemble! ». « L'herbe pleure » déclare un troisième, en la voyant, le matin, humide de rosée. Une fillette change de place les cailloux de la grande route, supposant qu'ils doivent « bien s'ennuyer d'être obligés de rester immobiles et de ne voir que ce qui les entoure ».

Voici un exemple peut-être plus simple, en tous cas moins connu de cette prodigalité imaginative : c'est le phénomène, observé depuis quelques années, de l'audition colorée. Il existe chez quelques adultes, mais il n'est sûrement en eux que le souvenir d'impressions du premier âge, car on le constate beaucoup plus fréquemment chez les enfants. Parmi les écoliers de Boston, vingt et un sur cinquante-trois, soit près de 40 pour 100, décrivaient la couleur de certains instruments: un enfant visualise le son du fifre comme étant pâle, un autre comme étant d'une teinte sombre. Une petite fille de six ans, observée par M. James Sully, attribue à chaque chiffre une couleur distincte : un est blanc, deux sombre, trois violet, quatre sombre, cinq rose, etc.. Quelles sont les associations singulières, les analogies bizarres qui se sont ici produites? Il est plus facile d'en affirmer l'existence que d'en démêler le mécanisme. Les frayeurs si déconcertantes de l'enfant semblent n'avoir pas d'autre cause; le plus souvent on ne réussit pas à les guérir parce qu'on n'arrive pas à les comprendre. Un garçon de quatre ans explique à son père sa terreur superstitieuse des ténèbres : « Sais-tu ce que je croyais qu'était l'obscurité? Une immense créature de couleur noire avec une bouche et des yeux. » « Je n'aime pas les ramoneurs », répond un autre lorsqu'on lui demande pourquoi il ne veut pas rester dans un endroit sombre. « Évidemment, dit M. Sully, les vagues taches brillantes lui avaient suggéré l'idée d'un ramoneur barbouillé de suie avec trois points brillants, la bouche et les yeux. »

Cette transformation fantaisiste des objets, naturelle à l'enfant, lui est aussi fort agréable : ses amusements témoignent du plaisir qu'il prend à se laisser jouer par son imagination et à en jouer. Solitaire, il se crée de fictifs camarades; chaises, canapés, fauteuils, deviennent successivement voitures, chemins de fer ou bateaux. La petite fille aura pour un informe morceau de bois un amour presque maternel ; ce sera la poupée de prédilection que les objets les plus perfectionnés ne feront jamais dédaigner; c'est « sa » poupée ; ne l'a-t-elle pas créée de rien avec les trésors de son imagination? Est-elle dupe de ces embellissements? Elle exige que les autres le soient. « Ma petite fille de quatre ans, écrit une mère, jouait un jour « à la boutique» avec sa plus jeune sœur, au moment où j'entrais dans la chambre. L’aînée était le marchand; je m'approche d'elle et l'embrasse. Elle éclate en sanglots : « Maman, tu n'embrasses jamais l'homme dans la boutique.» Mon baiser avait gâté l'illusion. » Cette illusion, jusqu'où va-t-elle? Quel est exactement, dans de tels cas, l'état d'esprit de l'enfant? Trompe-t-il? Est-il trompé ? Rien n'est plus difficile à savoir :

Cet âge est innocent, son ingénuité
N'altère point encore la simple vérité.

dit Racine. En fait, il n'en est pas ainsi. Moins confiant que le poète, le code d'instruction criminelle refuse d'accepter ses déclarations sous forme de serment. Des médecins et des criminalistes ont montré, de nos jours, combien il fallait leur accorder peu de crédit. L'enfant serait-il donc par nature menteur? Serait-il vrai, comme on le disait avant Rousseau, qu'il naisse moralement corrompu et que seuls des moyens d'ordre mystérieux soient capables de l'améliorer? Non; l'on prenait pour une perversité originelle ce qui n'est qu'un trait psychologique saillant. Ces mensonges viennent de son imagination surexcitée par la crainte, par l'intérêt, souvent même par le seul plaisir du jeu. Certes, ce jeu est dangereux, il convient de le surveiller. Mais pour combattre le mal, le mieux n'est-il pas d'en déterminer l'origine?

Nous ne pouvons suivre M. James Sully dans tous les détails de l'enquête à laquelle il s'est livré pour connaître les idées des enfants sur la nature, sur eux-mêmes et sur Dieu. L'imagination suscite les premières démarches de la réflexion et se mêle étrangement à ses résultats. Notons ici un ou deux faits. Les petits Américains expliquent les phénomènes surnaturels à l'aide de comparaisons mécaniques : le tonnerre est produit par un gémissement de Dieu, ou par son pas pesant sur la voûte céleste, ou par les coups de marteau qu'il donne, ou par le bruit du charbon qu'on lui apporte ; « idées qui montrent la naïveté avec laquelle l'enfant humanise Dieu et en fait un respectable bourgeois avec une maison et une cave à charbon ». Le plus grand nombre des enfants de la campagne, interrogés sur le vent, l'attribuent au mouvement des arbres : il y a là un singulier renversement de l'ordre réel de la cause et de l'effet. Les êtres vivants, qui d'abord grandissent comme eux, doivent, leur semble-t-il, à la fin de leur vie, être soumis à un processus contraire de rapetissement. « Lorsque je serai une grande fille et toi une petite fille, je te fouetterai comme tu viens de me fouetter », déclare fort irrévérencieusement à sa mère un bébé de trois ans. « Lorsque je serai grand et que tu seras petite, je te porterai, je t'habillerai, je te mettrai au lit », dit un garçon de trois ans et demi. Intuition profonde, pourrait-on penser : ce qui vient du néant y retourne.

Devant une aussi luxuriante fantaisie, n'est-on pas tenté de dire avec Gustave Droz parlant des enfants : « Il y a plus de poésie dans la cervelle de ces chers amours que dans vingt poèmes épiques. » Serions-nous donc tous poètes alors que nous ne nous en doutons pas, pour cesser bientôt et à jamais de l'être, sauf quelques rares élus? Les rêveries, les fictions, les métaphores enfantines imitent les intuitions et les découvertes de l'artiste et du savant; mais n'est-ce pas de la même façon que « les consécutions empiriques des bêtes imitent les raisonnements des hommes », pour parler comme Leibniz? Le rapprochement peut paraître humiliant; il est légitime. On est en droit de se demander si l'enfant éprouve l'émotion que suscite le spectacle de la beauté, s'il essaye en des tentatives maladroites de le reproduire ou de le créer. Pour connaître la vraie nature de l'imagination, à ses débuts, il faut observer l'enfant artiste !

L'enfant artiste et non l'artiste enfant... Sans doute, rien ne serait plus intéressant que de chercher les premiers signes d'une vocation naissante : au charme subtil de l'enfance s'ajouterait le mystérieux attrait du génie. Mais le psychologue peut-il jamais se flatter d'avoir sous la main un « artiste en herbe » ? Rien n'est plus décevant, on le sait, que le petit prodige. Alors que la psychologie du jeune âge date d'hier, comment espérer qu'il se soit trouvé un observateur impartial, précis et compétent des premières années des grands hommes? Ceux qui les ont entourés ne songent à raconter le développement intellectuel auquel ils ont assisté qu'une fois la gloire venue, après coup pour ainsi dire : la tendresse et l'admiration font négliger ou grossir certains détails. Goethe, George Sand, Tolstoï, Pierre Loti, dans des mémoires ou des autobiographies, rapportent de curieux souvenirs personnels de leur enfance. Ces restaurations demeurent suspectes, non que l'on puisse douter de l'exactitude des faits; mais s'il est vrai que le passé retentisse toujours dans le présent, ne l'est-il pas moins, surtout des poètes, qu'ils revivent leurs souvenirs d'autrefois avec leur âme d'aujourd'hui?


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