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Les idiots savants

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Définissons tout d'abord ce titre, qui peut sembler quelque peu bizarre. On appelle idiots savants les individus idiots, imbéciles ou simplement faibles d'esprit qui montrent pour une chose quelconque des aptitudes spéciales, tout à fait disproportionnées avec leur développement intellectuel. Ces aptitudes semblent même remarquables si on les compare aux facultés normales des individus complètement sains d'esprit. En réalité, le mot « savant » est employé ici dans le sens qu'on lui donne quand il s'agit d'animaux savants, chiens, chevaux, oiseaux, etc., jouant aux dominos, faisant le mort ou tirant le canon. Jusqu'à ce jour, on s'était contenté de signaler ces phénomènes sans essayer de les étudier scientifiquement. Rien n'avait encore été écrit pour expliquer ces anomalies mentales. C'est cette lacune que s'efforce de combler le Dr Frédérick Petersen dans la revue américaine Popular Science Monthly.

Il faut constater dès maintenant que les aptitudes susceptibles de développement, chez les individus de mentalité inférieure, peuvent se résumer aux suivantes : faculté arithmétique, musicale, mémoire spéciale, faculté d'imitation, aptitude à modeler, à dessiner, à peindre, à jouer (principalement aux échecs), tendance caractérisée à la bouffonnerie. Qu'on ne voie pas là un essai de classification, c'est une simple énumération des exemples à citer. D'ailleurs, certaines de ces aptitudes se compliquent d'autres. Ainsi, les mémoires spéciales comprennent d'ordinaire la faculté musicale. La faculté imitative est souvent accompagnée de dispositions à répéter les airs de musique, à dessiner, à modeler ou à peindre des objets et même à imiter les gestes et les actes. De même, par faculté arithmétique, il ne faut entendre généralement que l'aptitude au calcul mental. Examinons dès maintenant quelques cas particulièrement frappants d'idiots savants.

On a souvent constaté chez des idiots une précocité et une puissance extraordinaires de la faculté de calcul mental. Le Dr Howe nous décrit un idiot qui pouvait à peine parler, mais qui comptait avec une rapidité surprenante. Quand on lui disait l'âge de quelqu'un, il donnait presque instantanément le nombre de minutes vécues par ce quelqu'un. Guggenbuehl étudia à Salzbourg un imbécile qui résolvait mentalement les problèmes les plus difficiles avec une promptitude invraisemblable. On essaya de lui enseigner les mathématiques, pour le faire devenir plus tard professeur, mais comme il ne comprenait rien, pas même une opération qu'il effectuait, il lui fut impossible de rien apprendre. Atkinson signale une femme idiote dont la seule joie était d'effectuer mentalement des opérations arithmétiques. Ireland nous parle d'un enfant d'Earlswood qui multipliait trois chiffres par trois chiffres avec la rapidité de l'éclair.

Dans une sérieuse étude sur les prodiges arithmétiques publiée par le Journal américain de Psychologie (avril 1891), E.-W. Serephire a recueilli treize exemples de cette aptitude. Sur ces treize, il y en avait six qui étaient ou des hommes de génie ou au moins des hommes éminents : Ampère, Gauss, l'archevêque Whately, George Bidder, Safford et Wallis. Les autres rentraient dans la catégorie que nous étudions en ce moment.

Tom Fuller, le calculateur virginien, était un nègre d'Afrique qui ne savait ni lire ni écrire, mais qui avait une prodigieuse faculté arithmétique. Comme on lui demandait combien il y avait de secondes dans un an et demi, il répondit en deux minutes : 47 304 000. On lui demanda ensuite combien avait vécu de secondes un homme âgé de 70 ans, 17 jours et 12 heures; en une minute et demie, il répondit : 2 210 500 800.

Jedediah Buxton, un Anglais né en 1702, était, dans son enfance, extrêmement stupide, au point qu'il ne put jamais apprendre à écrire son nom ; à aucune époque de sa vie il ne put dépasser l'intelligence générale d'un enfant de dix ans. Il fut cependant un remarquable calculateur.

Zerah Colburn, né en 1804, fut exhibé dès l'âge de six ans comme prodige mathématique. Jamais pourtant il ne put rien apprendre. Il avait six doigts à chaque pied et à chaque main et présentait tous les caractères de la dégénérescence.

Dasc, un Allemand, né en 1824, était d'une stupidité absolue. Il multipliait mentalement, en cinquante-quatre secondes, 79 532 853 par 93 758 479.

Mondeux, un Français, fils d'un bûcheron, né en 1826, était plus surprenant encore. Il ne savait ni lire, ni écrire, ni chiffrer, il était incapable de se rappeler un nom ou une adresse, et il résolvait en quelques secondes le problème suivant : « Combien y a-t-il de litres d'eau dans une fontaine où plusieurs personnes puisent de la façon suivante : la première prend cent litres et un treizième du reste ; la seconde 200 litres et un treizième du reste ; la troisième 300 litres et un treizième du reste, et ainsi de suite, jusqu'à ce que la fontaine soit vide ? »

Il est possible de tirer de ces trois exemples quelques conclusions notables. D'abord, l'aptitude mathématique chez les idiots n'est jamais d'un ordre bien élevé. Cette faculté se réduit à une extrême puissance de calcul mental. En second lieu, cette aptitude est instinctive et congénitale ; on ne l'observe que dans les variétés congénitales d'idiots, d'imbéciles et de dégénérés. En troisième lieu, elle est due à un accroissement énorme du pouvoir visuel, à un développement excessif des centres de la vision. Presque tous, dans le calcul mental, nous opérons par le moyen d'images visuelles. Ayant été habitués à chiffrer, nous voyons les chiffres devant nous en calculant. L'analyse physiologique des opérations mentales exigées par le calcul est un problème extrêmement difficile, dont on ne saurait trop désirer la solution. Serephire, dans son étude des prodiges arithmétiques, conclut que cette faculté du calcul mental a pour bases: 1° une mémoire extrêmement fidèle pour une certaine période de temps ; 2° la rapidité de la mémoire ; 3° la certitude d'enchaînement des longues séries d'associations arithmétiques ; 4° le penchant mathématique ; 5° le pouvoir de vision ou visualisation.

On remarque à ce propos que le n° 4, le penchant mathématique, est précisément le facteur obscur dont les quatre autres ne sont que les corollaires. L'explication de Serephire n'explique donc rien du tout.

Les divers auteurs ont souvent commenté la sensibilité de certaines classes d'idiots aux bruits ou sons rythmés. La musique est, de tous les arts, le plus sensuel et le moins intellectuel. La possession de la faculté musicale par les dégénérés n'est donc pas plus étonnante que la possession de la faculté mathématique.

Un des exemples les plus curieux qui nous soient parvenus de ce cas est celui de Tom Blind, un nègre pur sang né en Géorgie en 1840.

Aveugle de naissance, il ne montra d'intelligence que pour les sons. Il répétait facilement les mots, mais ces mots n'avaient pour lui aucun sens. On lui faisait redire parfois des conversations entières, dont il ne comprenait pas une syllabe. Son propre langage était complètement inarticulé : mais il reproduisait tous les sons qu'il entendait. Il récitait facilement un texte grec, latin, français ou allemand qu'il venait d'entendre, jouait au piano, de mémoire, n'importe quel morceau de musique, si difficile fût-il, qu'on avait exécuté une fois devant lui. On prétend qu'il savait par cœur plus de cinq mille morceaux de musique: Séguin décrit (Idiotie, p. 405) un cas identique.

Trélat parle, dans la Folie lucide, d'une femme idiote douée d'un grand talent de musicienne. Sa voix était très juste et, quand elle avait entendu chanter quelque chose une seule fois, elle en retenait, les paroles et la musique. Cette femme étrange excita si vivement l'attention que Liszt, Géraldy et Meyerbeer vinrent la visiter.

Morel rapporte, dans ses Études cliniques, l'habitude d'un jeune idiot qui, étant devenu possesseur d'un tambour, fit sur cet instrument des progrès assez rapides pour arriver, après trois ou quatre tentatives, à tenir le tambour dans l'orchestre de l'établissement où il était hospitalisé. Son père et son grand-père avaient été tambours dans l'armée et il avait un frère parfaitement sain d'esprit, qui avait toujours manifesté le désir d'embrasser la même carrière.

Il est à remarquer que dans cette classe d'idiots savants, l'idiotie est congénitale. De même que l'aptitude au calcul mental, l'aptitude musicale n'est jamais d'un ordre très élevé. Elle se borne à une remarquable mémoire auditive, et à une faculté de reproduction, mais sans expression musicale spontanée ni pouvoir d'invention. La chose la plus curieuse est le caractère héréditaire de ce talent.

Winslow cite le cas d'un homme qui se rappelait la date de l'enterrement de toutes les personnes mortes dans la paroisse depuis trente-cinq ans, avec le nom de ceux qui avaient conduit le deuil.

C'était un idiot complet, incapable de répondre intelligiblement à aucune des questions qu'on lui posait, incapable même de manger seul.

Morel parle également d'un idiot qui ne savait pas compter jusqu'à vingt, mais qui nommait tous les saints du calendrier, avec la date de leurs fêtes respectives. Falret mentionne un autre idiot qui disait instantanément les dates de la naissance et de la mort et lés principaux événements de la vie de tous les personnages célèbres qu'on mentionnait devant lui.

On pourrait multiplier les exemples de mémoires spéciales dans des cas d'atrophie des autres facultés. Tous ces malades sont des dégénérés.

Sous la rubrique des facultés imitatives, on pourrait sans doute comprendre un certain nombre des observations précédentes : chez les idiots comme chez les personnes normales, l'imitation est un instinct.

Quelquefois, il se manifeste sous une forme simple, mais quelquefois aussi sous une forme assez remarquable pour constituer un véritable talent. On cite le cas d'un jeune homme, idiot congénital, mais doué d'une étonnante puissance d'imitation des sons. Les notes multiformes, le chant des oiseaux, le cri des animaux domestiques, le bruit de la scie et du rabot, le grincement des essieux étaient si parfaitement reproduits par lui qu'on lui demandait souvent son concours pour des divertissements.

Cette faculté d'imitation se manifeste aussi sous une autre forme. Il y avait, à l'asile d'Earlswood, un idiot qui construisit un modèle parfait de navire prêt à prendre la mer, avec chaque poulie et chaque cordage à sa place. Il ne lui fallut pour cela que quatre jours. Jamais il ne put apprendre à parler, mais il copiait un dessin ou un tableau avec une fidélité telle qu'on a conservé à l'hôpital des échantillons de son savoir faire. Le plus curieux, c'est qu'il n'avait jamais vu ni navire, ni rivière. Le seul modèle qu'il possédât était un dessin de navire imprimé sur un mouchoir de poche.

Gottfried Mind était un pauvre innocent qui mourut en 1814. Il peignait et dessinait les chats avec tant de verve qu'il finit par acquérir une certaine réputation. Les galeries d'Europe possèdent un grand nombre de ses œuvres, qui lui avaient valu le surnom de Raphaël des chats.

Séguin parle d'un idiot qui était aux échecs d'une force extraordinaire, et l'on connaît plusieurs exemples de cette particularité. Il est probable qu'il n'y a là qu'une puissance visuelle inaccoutumée, qui permet de prévoir les inconvénients et les positions nécessaires.

Quant à l'aptitude à la bouffonnerie, constatée chez les idiots, elle est connue depuis longtemps. Tous les rois de la Renaissance ont eu à leur cour, outre les bouffons de profession, de véritables déments, dont les plaisanteries, souvent fort spirituelles, égayaient la sombre humeur des monarques. L'origine de cette coutume semble avoir été dans la disposition légale qui remettait aux mains du prince la personne et la fortune des idiots.

En résumé, les différentes aptitudes que nous venons de décrire, sont presque toutes d'ordre inférieur. On ne les trouve que chez les individus atteints de dégénérescence congénitale et présentant les stigmates de cette dégénérescence. Elles consistent, en somme, dans une augmentation du pouvoir visuel ou auditif et de la faculté d'imitation. Mais il n'y a là aucune trace d'invention spontanée. Les idiots savants sont de simples copistes, tant en musique et en modelage qu'en dessin et en peinture. D'une façon générale, leurs aptitudes se développent avec une extrême précocité, mais elles disparaissent parfois avant l'âge adulte. Leur raison physique doit résider dans une perfection précoce de certaines zones cérébrales, accompagnée d'une véritable hyperplasie des lésions. Il doit exister également un nombre plus considérable d'éléments cellulaires dans certaines parties définies du cerveau.

On peut se demander si Heinecken, l'enfant de Lubeck, doit être rangé dans une des catégories plus haut indiquées. Il mourut trop tôt (il n'avait pas quatre ans) pour qu'on pût constater chez lui aucune faiblesse mentale d'aucune sorte. Mais sa précocité fit de lui la merveille de son temps (1721-1725). A l'âge d'un an, il connaissait les principaux événements du Pentateuque, savait toute l'histoire sainte à deux ans, et, dès l'âge de trois ans, était parfaitement familiarisé avec l'histoire et la géographie, moderne et profane. Il parlait, outre sa langue maternelle, le latin et le français. Cette invraisemblable précocité était certainement due à d'extraordinaires accumulations de matière grise.


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