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L'élite et la foule - Partie 3

(L'humanité nouvelle : revue internationale : science, lettres et arts

En , par


Il s'agit d'un grand processus naturel soumis à des lois qui ne sauraient facilement varier d'une époque à l'autre. Pourquoi le rôle de l'individu dans la direction du progrès ne resterait-il pas sensiblement pareil dans les civilisations commençantes et dans les civilisations avancées? Faire « dévier le courant de l'impulsion collective des idées et des desseins » me semble une tâche au-dessus des forces, non seulement de l'individu isolé, mais encore du groupe total, de la collectivité elle-même. Ce n'est pas un paradoxe. Car, dans toute civilisation, la collectivité contemporaine est peu de chose, assurément, en comparaison des collectivités passées.

Sans doute, les conditions de la vie des peuples se modifient et se transforment; mais dans l'ignorance sociologique où nous végétons, nous sommes sans cesse exposés à cruellement nous tromper sur le sens ou la direction de semblables changements. Il peut nous paraître, par exemple, que nous marchons vers le règne des masses, des majorités compactes, des foules démocratiques. Mais s'agit-il d'une force nouvelle, d'une direction devenue tout à coup indépendante et libre, ou seulement de l'ombre de l'apparence, du fantôme d'une telle force? Sous l'enveloppe extérieure qui a varié, le noyau intime ne reste-t-il pas intact? Pour ma part, je le croirais volontiers. Le peuple a conservé à travers les âges, sans l'augmenter d'une façon sensible, le pouvoir redoutable et mystérieux qui lui appartenait déjà aux époques où l'influence du nombre passait, aux yeux de tous, pour égale à zéro. Le plus grand absolutisme, les plus puissantes aristocraties s'inclinaient devant ce maître anonyme. Les despotes à une et à milles têtes flattaient à qui mieux-mieux les instincts vils et les goûts de la multitude. Cet accord, cette harmonie secrète, formaient leur principal instrumentum regni. Et aujourd'hui que la masse est enfin parvenue à s'investir des signes extérieurs de l'autorité souveraine, son pouvoir rapporté à celui des minorités ou des individus, semble, je le répète, être resté stationnaire. Comment et pourquoi aurait-il grandi si tout ce que les majorités gagnaient en savoir et en puissance était virtuellement perdu par là qu'elles se laissaient devancer, sans le même rapport, par les minorités? Aujourd'hui, comme autrefois, la foule, quand elle secoue sa torpeur, ne le fait que pour suivre docilement les médiocrités qui lui plaisent et la charment parce qu'elles lui fournissent l'occasion de manifester ses propres qualités inférieures.

On a souvent soutenu cette thèse, qu'avec beaucoup d'argent, de l'habileté, en achetant les journaux, en empoisonnant les sources de l'opinion, quelques rares individus pouvaient devenir, de nos jours, les maîtres absolus, les conducteurs irresponsables des troupeaux démocratiques. Les exemples à l'appui n'ont pas manqué : on cite la presse « jaune » en Amérique, dont les exploits ont permis de dire (si injustement) que l'âme des dollars dépensés pour certaines « campagnes » est devenue l'âme du peuple américain; les hauts faits de la presse militariste et antisémite en France (où l'âme des instigateurs de l'odieuse besogne aurait peine, je pense, à se substituer à l'âme loyale de la nation), etc., etc. Mais il n'en est rien. Le peuple a tout juste gardé son antique pouvoir où le philosophe-ironiste apercevra deux impuissances maîtresses : celles de distinguer ses plus pressants et plus durables intérêts, et celle de choisir, pour atteindre le bien-être rêvé, le chemin le plus direct, la route la plus courte. La multitude a conservé son ignorance sociologique, elle continue à donner un libre cours à ses instincts. Or, en comparaison des tendances de l'élite dont le savoir est plus grand (sauf, hélas! peut-être le savoir sociologique proprement dit), les penchants de la foule sont vils et misérables.

La foule aime à élever les médiocres sur le pavois. Mais il serait injuste de prétendre que ce jeu soit nouveau, ou que le règne des médiocrités ne fasse que commencer. Les changements subis par la mentalité des masses sont parfois plus apparents que réels. Des croyances s'ébranlent, des prestiges s'évanouissent, des préjugés disparaissent; mais d'autres croyances, aussi peu fondées en raison, d'autres prestiges aussi vains, d'autres préjugés aussi absurdes les ont vite remplacés. Et on ne dirige véritablement les foules que par les moyens des idées et des sentiments, des admirations et des répugnances que les foules portent en elles-mêmes. Dans ce sens, le peuple a toujours été son propre maître, et une nouvelle définition des lois promulguées par le législateur s'impose au juriste moderne. Ces lois sont les rapports nécessaires qui dérivent, non pas de la nature des choses, ainsi que l'écrivait Montesquieu, mais des idées, tantôt approximativement justes et tantôt honteusement fausses, que les masses profondes du peuple entretiennent sur la nature des choses.

Le recul du temps entoure les siècles écoulés d'un nimbe de poésie, et le joug de fer des rois, des prêtres, des guerriers, des nobles, ces médiocres du passé, ces bas-fonds de l'élite disparue, semble aujourd'hui aux oublieux de l'histoire plus léger, plus supportable que la domination des banquiers, des accapareurs, des exploiteurs de toute sorte et de leurs zélés sous-ordres dans la presse et le Gouvernement. Le peuple, assure-t-on, pouvait, jadis, renverser ses rois et blasphémer ses dieux; mais il ne peut rien depuis qu'il est la proie de l'argent et de la presse, « pouvoirs collectifs, anonymes, irresponsables, inattaquables, créés par la force des choses. » L'erreur est grande. Le pouvoir des dieux, des rois et des prêtres était tout aussi collectif, anonyme (jusqu'à l'hérédité inconnue et future), irresponsable, inattaquable, et dû à cette force des choses qui, hier, comme de nos jours, n'était que la force des idées et des sentiments de la masse, l'âme instinctive des foules ne se laisse pas facilement entamer; l'opinion des masses ne se crée pas de toutes pièces; le peuple se complaît aux mensonges qui conviennent à son inertie cérébrale, qui agréent à sa paresse d'apprendre. Aussi le plus bel éloge qu'on puisse faire des doctrines socialistes et anarchiques consiste à constater la lenteur, les mille difficultés qu'elles éprouvent à largement se diffuser dans les milieux populaires.

D'autre part, l'élite a également conservé son ancienne puissance. Elle ne l'a pas accrue d'une façon notable, mais elle ne l'a pas vue diminuer.

Ce qu'on appelle l'élite, d'ailleurs, se compose de plusieurs couches. Les talents médiocres forment sa large base. Ils prennent immédiatement contact avec l'âme nonchalante des foules qu'ils défendent et protègent de leur mieux contre les entreprises de plus en plus hardies des minorités de moins en moins importantes qui constituent le reste du groupe social. Ils sont le bouclier, le tampon sauveur entre la « vieille coutume » et la « nouveauté » qui cherche à se frayer une route. Il leur arrivera de proposer la France aux Français, la Russie aux Russes, l'Allemagne aux Allemands, et l'empire du monde à celui qui osera en entreprendre la conquête, mais jamais il ne leur viendra à l'esprit de proposer aux hommes — la pure raison ou la science. Les multitudes reconnaissantes de tant d'égards pour leur paresse et leur repos, les sacreront maîtres, chefs, rois, conseils et guides. Elles n'auront pas tort, à un certain point de vue. Car jamais leurs passions et leurs opinions n'auront été mieux exprimées et mises en valeur que par les talents médiocres. Ceux-là furent et resteront toujours la servilité faite homme.

Pour ce qui est des talents exceptionnels et des génies, soit dans le bien, soit dans le mal, loin de constituer la véritable armée du progrès ou de la régression, ils n'en sont pas même les chefs. Tout au plus les éclaireurs et souvent, hélas! les sentinelles perdues ou lâchement sacrifiées. Le psychisme collectif, qui se dégage de l'ensemble du groupe social, agit sur eux avec une force particulière : ils font des découvertes scientifiques, ils tirent du savoir les belles synthèses religieuses et les sublimes philosophies, ils revêtent des formes splendides de l'art, les vérités péniblement acquises, ils sacrifient sans hésiter, dans l'action, à l'idée qui s'empare d'eux et les tourmente, les biens que le vulgaire estime et chérit par-dessus tout. Mais, en définitive, ils ne sont rien et ils ne peuvent rien, — pas même transmettre aux générations futures le vacillant flambeau qu'ils détiennent, — sans l'appui, sans l'aveu, sans l'écho, si passif, si tacite, si réduit fût-il, de la société tout entière. Ils sont les bons semeurs, soit; mais le grain qu'ils font voler aux quatre coins de l'horizon, ils l'ont pris à la terre féconde et, seule, la terre féconde pourra le faire germer, pourra le faire croître, pourra en tirer le nouveau grain qui servira à leurs successeurs.

En somme, et pour conclure ces pages sans doute trop longues, il n'y a encore rien de tel que savoir. Car savoir, c'est pouvoir. Et pouvoir (synonyme strict de devoir), c'est tenir le droit, simple mesure sociale, pure expression de la force. Et tenir le droit, c'est être libre. La liberté, rêve constant de l'individu, reste une chimère cruelle tant qu'on l'envisage comme quelque chose de séparé, de distinct de la science. C'est la plante, délicate entre toutes, qui ne supporte pas qu'on blesse, si peu que ce fût, sa racine.

Allons vers la liberté, mes frères; c'est-à-dire, avançons en savoir. La liberté est la raison sociale, le plus beau nom de la science.

Et apprenons tout d'abord que seule, la sociologie, l'éthique, — la morale que les religions et les philosophies les plus anciennes pressentirent d'une façon vague et incomplète, comme elles pressentirent tant de choses — que seul, le savoir social, dis-je, nous enseignera à bien nous aimer les uns les autres. L'amour du prochain qu'on l'appelle psychisme collectif ou altruisme, mais c'est le véritable objet de la sociologie.



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