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L'élite et la foule - Partie 2

(L'humanité nouvelle : revue internationale : science, lettres et arts

En , par


Selon nous, la genèse ou les origines du progrès sont tout autres. L'apparition de certains hommes plus heureusement doués que le reste de leurs semblables est un phénomène biosocial dû à l'union des causes multiples et complexes, les unes biologiques, les autres relevant de la sociologie, mais qui, prises dans leur ensemble, ne s'identifient pas avec les causes, également multiples et complexes, de ce qu'on nomme le progrès. Il y a là deux séries de faits entre lesquels aucun rapport causal direct ou immédiat ne se laisse nécessairement apercevoir. J'ajoute, pour plus de clarté, qu'il faut aller chercher les causes intimes de ces faits dans deux domaines distincts de la connaissance, dans le savoir abstrait pour les uns, dans le savoir concret pour les autres. Ces phénomènes d'origine diverse sont sans doute quelque peu concomitants; ils s'accompagnent souvent les uns les autres, ils se servent mutuellement de signes ou de symptômes. Mais cette concomitance est si peu essentielle, si peu nécessaire, qu'on ne saurait, par exemple, sans tomber dans l'illogisme grotesque, affirmer que la force ou l'intensité de l'un de ces phénomènes croît ou décroît en raison directe de la force ou de l'intensité de l'autre. La grandeur de l'individu, le caractère exceptionnel de l'élite — ai-je besoin de le dire ? — sont choses tout à fait relatives. Un homme n'est grand que parce que ses voisins sont petits (et quelquefois seulement, comme on l'a dit, agenouillés), et une élite n'existe que par son contraste avec la vulgarité environnante. On ne m'objectera pas, je l'espère, qu'il s'agit, dans l'espèce, plutôt du nombre relatif ou proportionnel des hommes rares que des qualités auxquelles ils doivent d'être rares, c'est-à-dire relativement ou proportionnellement peu nombreux; car j'estime d'une façon médiocre le plaisir d'acculer mes contradicteurs. En somme, la théorie « héroïque » ou « aristocratique », même sous la forme plus parfaite qu'elle reçut en ces derniers temps soit des mains de l'auteur des Lois de l'Imitation, M. Tarde, soit encore de celles de l'auteur de la Cité moderne, M. Izoulet, me semble contenir, à côté de quelques idées justes, mais qui demandent à être éclaircies, une foule d'idées inexactes et de données contraires à l'expérience. Cette conception se rattache visiblement à des préjugés qui datent de loin et auxquels ne put jamais complètement se soustraire Auguste Comte, le grand inspirateur de nos sociologues modernes, inspiré lui-même par les encyclopédistes. A beaucoup d'égards, cette théorie n'est qu'une survivance du passé.

D'ailleurs, pourquoi ne chercherions-nous pas la cause du progrès dans le progrès lui-même, dans le progrès de nos connaissances d'abord, et ensuite dans le progrès, qui lui est subordonné, des trois autres termes de la série psychosociale : la philosophie, l'art et le travail ou l'industrie ? Venir objecter que toutes ces choses sont une œuvre strictement individuelle ou personnelle, c'est commettre, une seconde fois, l’inconsciente pétition de principe que nous relevâmes plus haut. Car rien n'est moins prouvé, ni plus douteux que cette vaniteuse affirmation. Le « moi » n'est-il pas le produit d'« autrui », et toute la force d'« autrui » ne passe-t-elle pas dans les grands faits sociaux que je viens d'énumérer et qui, seuls, finalement, nous dévoilent cette forme sublime de l'universelle énergie ? Pourquoi l'individu — bien entendu, l'individu social et non l'unité biologique, — ne serait-il pas le produit de la science, de la philosophie, de l'art, de son époque (ou plutôt de l'époque immédiatement antécédente) et de leurs diverses applications ?

Dans cette vue, le progrès se ramènerait à l'évolution du psychisme impersonnel ayant pour substratum le groupe collectif total, et non l'une quelconque de ses parties (minorité ou majorité). Les individus, très éminents ou vaguement ordinaires, ne sont-ils pas, en ce sens, les produits du groupe entier? On l'admet déjà avec facilité pour l'une des deux élites qui fonctionnent régulièrement dans toute société tant soit peu développée ainsi que deux pôles contraires d'une seule et même chaîne : pour l'élite de l'ignorance et du crime. Volontiers, et ce n'est d'ailleurs que justice, on fait retomber sur la société entière la responsabilité des lacunes ou des « infirmités intellectuelles et morales des ignorants, des fous, des scélérats ». Pourquoi hésiterait-on à traiter par la même méthode la couche sociale supérieure, l'élite du savoir et de la vertu? Pourquoi craindre d'attribuer à la société prise dans son ensemble le mérite des « aptitudes éminentes, des dons exceptionnels » de ses plus nobles enfants, de ses grands altruistes, de ses hommes de génie? L'ignorance et le vice (ou la faiblesse) seraient-ils, par hasard, choses éminemment sociales, et le savoir et la vertu (ou la force) — choses profondément anti-sociales?

« La question du rôle des grands hommes, dit encore M. Tarde, est d'ordinaire fort mal posée : on demande si c'est par des causes générales ou par des causes individuelles que les faits sociaux sont produits. Mais, je vous prie, qu'est-ce que les causes générales elles-mêmes, si ce n'est des groupes et des amas de causes individuelles? Qu'est-ce que « l'esprit d'une époque » ou le « génie d'un peuple », si ce n'est l'ensemble des idées ou des tendances inhérentes à chacun des individus qui vivent à cette époque, qui composent ce peuple ? On doit donc opposer non pas les causes générales aux causes individuelles, mais les causes individuelles isolées, ut singulae, aux causes individuelles rassemblées, groupées, agissant en masse. Seulement, en postulant ce groupement, on ne s'aperçoit pas qu'on élude la question majeure et préalable, qui est de savoir comment il s'est formé, comment cette similitude de tant d'individus divers, sous des rapports si particuliers d'idées et de besoins, s'est produite en tel siècle et en telle nation, non ailleurs ni en d'autres temps. Or, ma réponse à cette question montre la part prépondérante et nécessaire qui appartient aux inventeurs, aux initiateurs, aux novateurs, — lesquels ne sont, pas toujours de grands hommes, il est vrai, mais le sont assez souvent — dans la production de ces similitudes précises, caractéristiques, vraiment, sociales, dues à l'imitation... Les grands hommes seraient quelque chose, ils seraient même tout ce qu'ils sont individuellement, sans l'appui et l'écho de la société, quoique, dans ce cas, ils fussent réduits à l'impuissance d'agir.

Laissons M. Tarde dire que les causes générales sont des groupes ou des amas de causes individuelles. Il ne s'agit pas, dans cette controverse, de la définition du général et du particulier, ni de mettre en doute l'identité essentielle de la cause et de l'effet. Il s'agit de déterminer l'ordre de succession de l'identique; et, dès lors, c'est la question de genèse qui, seule, reste en litige. Est-ce l'individu qui produit la société ou la société qui produit l'individu?

Opposer les causes individuelles ut singulae aux causes individuelles groupées et agissant en masse, vaut mieux peut-être que d'opposer les singulae aux singulae. Mais cela empêche-t-il le moins du monde d'opposer en outre le psychisme collectif tel quel à ce même psychisme compliqué par, ou fusionné avec, le psychique vital? Ce sera l'opposition très légitime de l'abstrait au concret. Et confondre ces deux aspects ultimes de la réalité constitue, je l'ai dit maintes fois, une faute méthodologique des plus graves.

Enfin la « question majeure et préalable », la question de savoir comment le groupe social s'est formé, comment la similitude de tant d'individus divers s'est produite en tel siècle et en telle nation, reçoit de M. Tarde une réponse qui ne me satisfait guère. Les initiateurs, les novateurs, les inventeurs, tout comme leurs compléments sociaux, les infirmes intellectuels et moraux, demeurent à mes yeux le produit du groupement social, son effet (comme tel, sans doute, ils sont identiques à leur cause, mais ils lui succèdent, ils la suivent, ils ne la précédent pas). Ils ne sont pas la source ou l'origine de ce groupement. Quelle est donc cette origine? Pour moi, c'est le contact social, les milliers et encore les milliers d'actions et de réactions psychiques qui en résultent, — contact universel, où les éléments moyens, les cerveaux ordinaires ont, vu leur nombre seul, une part peut-être plus grande que les éléments extrêmes, les cerveaux de l'élite supérieure ou inférieure. Prétendre le contraire, c'est sous-évaluer le rôle infiniment grand, partout dans la nature, de l'infiniment petit. C'est supposer que, parce que l'Océan est composé d'eau, les grands fleuves ont une part prépondérante dans sa formation. C'est encore tomber dans l'erreur du chimiste qui attribuerait un rôle excessif aux gaz détonnants, aux combinaisons rares et précieuses, et qui négligerait l'azote, le carbone, l'oxygène vulgaires; ou du physicien attachant le plus grand prix, dans l'étude de l'électricité, au phénomène de la foudre. La « similitude de tant d'individus divers » est peut-être l'effet de la contagion par l'exemple, de l'imitation (n'en serait-elle pas pourtant quelquefois la cause?); mais l'imitation n'est-elle pas une expression immédiate des phénomènes multiples qui se produisent au contact des cerveaux, des individus biologiques? Comment croire que les grands hommes seraient tout ce qu'ils sont, comme individus, sans l'appui et l'écho de la société? Le seul fait, loyalement admis par M. Tarde, qu'ils seraient réduits à l'impuissance d'agir, en ferait de tout petits hommes et des cerveaux au-dessous de l'ordinaire. La société produit les grandes intelligences à côté des moyennes et des petites, comme l'arbre produit des fruits exceptionnellement beaux à côté des exemplaires moins remarquables ou tout à fait manqués.

Dirons-nous donc que les beaux fruits ont produit l'arbre et la similitude merveilleuse de toutes ses parties, des fibres, de l'écorce, des feuilles, etc.?

D'ailleurs, l'efficacité éminente des grands hommes est hors de cause dans ce débat. Le rôle, dans l'organisme, de ce qu'on appelle aujourd'hui ses « éléments », est aussi, certes, très considérable : la santé et la maladie de l'organisme entier dépendent de leur état. Mais leur état ne dépend pas d'eux-mêmes. Il est le produit des processus d'assimilation et de désassimilation, ou de la vie, et non sa cause. Supposer le contraire serait une grosse erreur qui, du reste, comme toutes les erreurs, fut commise; elle fut un progrès sur des erreurs plus grandes attribuant, ce rôle générateur aux cellules, aux tissus et même aux organes.

Reconnaissons dans les grands hommes nos chefs naturels, efforçons-nous à les suivre et à les imiter; nous resterons dans les limites de la vérité pratique; mais nous ne conquerrons pas pour cela la moindre parcelle de vérité théorique. La biologie ne se fait pas avec de l'hygiène; ce ne sont pas les exercices ni les soins du corps qui amènent la découverte des vérités enseignées par cette science. Pareillement, la plus haute moralité et la meilleure des politiques ne feront point avancer d'un pas la sociologie. Par contre, les progrès de cette dernière amenderont la moralité et la politique, de même que les progrès de la biologie ont déjà amélioré l'hygiène.

Je suis moins affirmatif par rapport à la thèse qui fait dépendre l'importance du rôle échu à l'élite des conquêtes scientifiques déjà réalisées. J'incline à penser qu'une civilisation florissante ne diminue pas le nombre et n'abaisse pas la qualité des exceptions géniales. Toute haute culture me semble plutôt apte à multiplier ces exceptions sans préjudice de leurs qualités intimes, mais néanmoins au détriment de leur éclat extérieur; car le moins rare est toujours aussi le moins brillant. Cette opinion de Stuart Mill, que la part de l'action personnelle dans la direction du mouvement social s'amoindrit à mesure que la civilisation progresse, repose sur des apparences peut-être fallacieuses.



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