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La nouvelle éthique sociale dans l'éducation - Partie 1

(L'humanité nouvelle : revue internationale : science, lettres et arts

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L'Éthique religieuse et métaphysique des sociétés dites chrétiennes a-t-elle une vertu quelconque dans les rapports des individus et des peuples entre eux ? Empêche-t-elle les meurtres collectifs, les conquêtes, l'oppression des faibles par les forts, une lutte pour la vie toute semblable à celle des espèces animales inférieures ? Ne devons-nous pas constater que l'enfant auquel l'histoire et la vie publique donnent de tels exemples grandit sans morale, puisque la morale qu'on lui enseigne n'interdit pas des actes de moralité inférieure tels que les guerres proches ou lointaines, l'accaparement des biens de tous par quelques-uns ? Et n'est-il pas grand temps de dégager des progrès intellectuels et matériels de l'humanité la nouvelle Éthique sociale que ces progrès mêmes ont élaborée, afin de l'enseigner à l'enfant ?


I

En religion on peut se sauver ou se perdre seul. Pour le psychologue et le sociologue, pour le savant en un mot, aucun être humain ne se sauve ni ne se perd seul. Il n'y a donc que la connaissance loyale des phénomènes physiques et sociaux et de leur interdépendance qui soit capable de nous apprendre la réelle portée de nos actes, ainsi que notre part de responsabilité vis-à-vis de nos semblables, et cela avec une précision devant laquelle reculent encore les créatures semi-conscientes que nous sommes. C'est pourquoi la science est morale, c'est pourquoi il y a une science de la morale ou Éthique et une Éthique scientifique. Mais pour que l'on puisse formuler cette vérité à la fin du XIXe siècle, il a fallu que l'humanité évoluât à travers des théogonies et des systèmes philosophiques sans nombre, dont chacun l'en rapprochait.

Longtemps, a-t-on dit, il n'y eut pas de morale ; il y eut des mœurs. Je reviendrai plus loin sur cette affirmation. Il est avéré que l'on ne trouve une Éthique qu'à un certain degré de développement intellectuel. Platon et Aristote, sans remonter plus haut, font de l'obéissance aux lois de l’État le moyen d'appréciation d'une bonne ou d'une mauvaise conduite. Hobbes juge que seules les lois coercitives décident si un acte est juste ou injuste. C'est du dehors donc que pour eux viennent la sanction et l'obligation.

De même la religion chrétienne enseigne — comme le firent les religions qui la précédèrent — que des puissances externes, surnaturelles, assure-t-elle, sont préposées à la punition des méchants et à la récompense des bons. Voilà pour la sanction.

Quant à l'obligation, elle est déjà dans le christianisme moins superficielle que dans le paganisme, elle pénètre plus avant dans la nature de l'homme, bien qu'elle procède encore en allant de la périphérie vers le centre, au lieu d'aller du centre vers la périphérie. Dans le christianisme lui-même, il faut distinguer entre le catholicisme et le protestantisme. Le catholicisme sert de transition entre les religions païennes avec leurs moyens tout extérieurs de gouverner les masses ignorantes et le protestantisme, religion munie du libre examen et soucieuse de preuves pour édifier sa conviction. Il conduit la dignité humaine chancelante encore à la philosophie métaphysique.

Les systèmes métaphysiques rééditent en l'épurant la théorie religieuse par laquelle des ordres divins permettraient à l'homme de distinguer le bien et le mal.

« Les efforts de tous (les philosophes), dit Schopenhauer, ont toujours tendu à trouver une vérité objective d'où puisse se déduire logiquement la morale. » Et l'impératif catégorique de Kant apparaît encore dans nos sociétés, qui cependant dépassent la vérité objective prêchée par la religion de toute l'expansion des sciences modernes, comme le fondement inébranlable de la morale, alors qu'il n'est pas « une cause, mais l'objet d'une incommensurable évolution dont les racines se perdent dans les profondeurs de la matière inorganique, et dont la fleur s'épanouit aux sommets les plus élevés de la science. »

Qu'est-ce donc que la morale ? — La morale est une espèce de conduite, répond Herbert Spencer ; et la conduite n'est pas autre chose que l'adaptation à des fins. — « Elle est un ensemble organique d'actions dont chacune est en rapport avec les autres ; elle est une certaine conformation de nos actes au milieu physique et aux conditions physiologiques, psychiques, économiques, génésiques, artistiques et scientifiques de toute structure sociale. » Par suite du perfectionnement progressif des organes sociaux, perfectionnement dû à leur activité même et à l'action qu'ils exercent les uns sur les autres, la conscience sociale s'accroît du plus de conscience qu'acquièrent les individus dans des rapports réciproques rendus plus complexes. Et le sens moral naît et se développe. « Il est le produit le plus élevé de la vie intellectuelle des individus et des sociétés; il n'existe pas d'autre organe ni de localisation de la conscience chez les uns ou chez les autres. »

A mesure que le sens moral se développe, se forme une Éthique ou science de la morale plus complexe. Il ne faut pas confondre le mot Éthique avec le mot morale, bien que l'un soit souvent pris pour l'autre. La morale est plus spécialement la mise en pratique des règles qui président à la conduite individuelle et collective et que l’Éthique étudie et coordonne.

L’Éthique s'est développée indépendamment de la religion. En réalité la religion est l’Éthique enseignée à une humanité ignorante à grand renfort de soi-disant miracles et de mise en scène ; elle servit de lisières aux peuples enfants. Depuis un siècle et demi environ, nous assistons aux efforts des peuples civilisés pour se délivrer de leurs lisières ; mais comme des adolescents épris de liberté sans savoir en user, on voit beaucoup d'hommes rejeter l’Éthique avec la Religion, dans leur rancune contre la tyrannie de cette dernière. Toutefois il exista de tout temps des individus qui trouvèrent en eux-mêmes des raisons d'agir en conformité avec les règles nécessaires à tout développement organique solidaire; ils pratiquèrent la morale en dehors de toute religion.

Quelle est la base de cette morale indépendante? — Ce ne peut être que la Vie elle-même.

« Depuis le premier tressaillement de l'embryon dans le sein maternel jusqu'à la dernière convulsion du vieillard, dit Guyau, tout mouvement de l'être a pour cause la Vie en son évolution. Cette cause universelle de nos actes en est en même temps l'effet constant et la fin ». Elle détermine, étant par nature forcée de s'accroître et de se conserver pour demeurer ce qu'elle est, la Vie, elle détermine, dis-je, des sensations agréables ou pénibles qui provoquent des états de conscience plus ou moins précis ou réfléchis, qui à leur tour sont des instigateurs de la conduite, tant privée que sociale, par une série de volitions que nous ne pouvons suivre ici. Et c'est ainsi que des mœurs se forment.

Aussi, nous semble-t-il, que dès que des mœurs se sont établies il existe une morale — non une éthique. — Les fourmis, les abeilles, par exemple, qui ont des mœurs n'ont-elles pas déjà une morale si élémentaire soit elle ? Leurs actes de courage, de solidarité s'adaptent à une fin sociale, et n'est-ce pas le propre d'une morale d'adapter des actes à une fin sociale ? C'est le degré plus ou moins parfait de cette adaptation qui sert de mesure à notre appréciation de la moralité d'un acte.

Aux premiers échelons de la série des organismes cette adaptation est imparfaite, maladroite et instinctive, — l'instinct travaillant pour un but qu'il ignore ou plutôt comme s'il était conduit par la notion d'un but, parce que la vie va vers ses fins qui sont sa conservation et son accroissement. « A mesure que de la simple impressionnabilité nutritive et génésique les sociétés s'élèvent à la sensibilité artistique et à la vie scientifique et surtout à cette dernière période, il se forme en elle un sens nouveau, le sens moral » dont nous parlions plus haut. C'est le sens moral qui manque aux organismes inférieurs non la morale.


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