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La science comme fonction de la société - Partie 1

(Annales de l'Institut international de sociologie

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I

De nos jours, chacun des buts principaux de l'activité humaine — même ceux qui sont les plus personnels et où l'initiative de l'esprit individuel semble la plus puissante, — chacun de ces buts a acquis une valeur sociale, non seulement dans son influence, mais encore dans son mode de formation. L'art, l'industrie, la littérature, la morale, les langues, l'économie, sont des produits de la civilisation et du génie des peuples. Le droit, qui dans la conception du libéralisme subjectif, était surtout considéré comme l’œuvre du législateur, est devenu aussi une fonction sociale, grâce surtout aux efforts de l'école historique et de Hegel.

Cette conception, en sortant du vague de l'ancien romantisme commence à se développer avec plus de rigueur, à éclairer les processus au moyen desquels ces fonctions sociales s'accomplissent et à préparer leur explication générale.

Qu'il y ait un être social, c'est-à-dire, que la société ne soit pas une simple juxtaposition d'individus, mais une réalité propre, vivante, n'ayant pas toutefois d'existence en dehors de ses membres, cela semble à présent une vérité à peu près acquise, sauf peut-être pour quelques partisans attardés de l'ancien individualisme atomistique et de l'extrême gauche hégélienne. Qu'elle soit un organisme physiologique, biologique, comme le voulaient jadis les disciples de Schelling et comme le veulent à présent d'autres savants; que ce soit un « corps », un « système nerveux », un « cerveau », une « conscience vivante », un « mécanisme psychique », un « organisme contractuel », une « énergie actuelle », etc.; l'existence propre de la société n'en semble pas moins reconnue.

Or, dans l'être vivant il n'y a pas une fonction, si complexe qu'elle puisse devenir, qui n'ait pas d'abord ses racines dans l'être tout entier. Dans les organismes élémentaires, ce sont précisément les organes qui manquent, et non les activités essentielles. En remontant la hiérarchie biologique, des organes, d'abord temporaires et accidentels, commencent à se dessiner; aux degrés supérieurs de la vie, il y a toujours des systèmes plus ou moins compliqués, spécialement chargés d'accomplir les diverses opérations de chaque fonction.

Mais l'apparition de ces organes n'offre jamais l'activité primaire de l'organisme, l'appareil digestif ne supprime pas la digestion cellulaire; bien mieux, sans celle-ci, l'autre serait impossible. Il y a donc dans les êtres complexes deux modes d'accomplissement de chaque fonction: une forme diffuse, qui s'accomplit partout, et une forme intensive, condensée dans un organe ou un groupe d'organes, dont l'action trouve précisément son fondement dans le premier de ces modes. En d'autres termes, c'est l'énergie totale de l'être, dans son unité de vie, qui est la source de tous ses processus spéciaux, quelle qu'en soit la richesse.

Ces faits ne sont pas exclusifs au monde physique ; ils s'appliquent à toute sphère de vie, à l'esprit comme à la nature.

Dans la société, donc, c'est aussi d'elle-même, que vient l'impulsion générale, et non des organes particuliers, qui y puisent leur force. Les théories qui ont prétendu expliquer au contraire les transformations sociales par l'action exclusive de ces organes (par exemple, des gouvernements, des grands hommes, etc.), laissaient toujours sans explication deux problèmes : 1° elles ne nous indiquaient pas comment ces organes deviennent des forces transformatrices : car si, en ce qui concerne les individus, l'hérédité peut éclaircir leur puissance subjective, elle ne nous fait pas comprendre le développement de leurs idées, de leurs sentiments, le contenu actuel de leur conscience, la genèse de ce contenu étant seulement explicable par l'action du milieu ; 2° elle laissait aussi dans le mystère la cause de leur action sociale; car si grande que soit la valeur du génie, il ne produit jamais rien que dans une société dont les caractères se trouvent en rapport avec les siens. Comme Lazarus l'a dit, le génie agit sur le peuple au moyen de sa communion avec lui et c'est ce qui lui permet d'être compris. Ces individus représentatifs, comme on les a appelés, sont autant de foyers de condensation de l'énergie sociale, ne différant du reste des autres individus que par leur conscience du but auquel ils tendent, qui se trouve plus ou moins obscurci dans la masse, et par la subordination fonctionnelle de leur activité à ce but. Mais, lorsqu'on parle de « l'inconscience de la société », on emploie une expression inexacte, — ainsi, d'ailleurs, que le pense M. Fouillée, quoique pour d'autres raisons. — Il ne faut pas confondre la conscience avec la réflexion. Quelque image, quelque représentation confuse, quelque sentiment de l'idéal social (c'est-à-dire quelque état de conscience), doit se rencontrer chez un nombre considérable d'individus, pour qu'ils puissent s'adapter à la réaction des personnalités directrices.

Ces personnalités ne gouvernent pas le corps social, isolées les unes des autres. Il y a un penchant chez certains penseurs, à exagérer le rôle des grands hommes, en faisant d'eux des espèces de monarques despotiques. Mais, — à part leurs conditions individuelles, — ils sont le produit, non d'une différenciation immédiate de la « masse amorphe », mais d'un processus ascendant, qui met entre les plus grands hommes d'une époque et la plus humble classe de leurs concitoyens, toute une hiérarchie, chaque fois moins nombreuse, pour aboutir à un dernier groupe supérieur, plus ou moins restreint, mais qui, rarement, — jamais peut-être, — ne se réduit à un seul individu.

Le lien de ces différents groupes est, le plus souvent, un effet spontané de la rencontre de leurs forces; d'autres fois, ces forces sont expressément organisées par des institutions pour concourir à leur but; quelquefois, même, avec une sanction légale, impérative et coercitive, comme le sont à présent la plupart des organes de l’État.

Or, nier la fonction de ces organes spéciaux de toute sorte, pour la direction intentionnelle et systématique des forces sociales, ce serait nier la valeur de la réflexion dans la vie de l'esprit, qui, seulement grâce à elle, devient son œuvre propre, comme un art dans la réalisation de l'idéal; au lieu de rester pour toujours le produit à demi-conscient de l'instinct et de la nature.

Ces principes ne sont pas toujours suffisamment reconnus. Il y a encore, dans la sphère de la politique, par exemple, des théoriciens qui pensent que c'est dans ses organes spéciaux que réside exclusivement la souveraineté réelle et active, en supprimant ainsi, d'une façon plus ou moins décidée, le self-government et l'exercice immanent de cette souveraineté dans la personne sociale; tandis qu'à l'inverse, la valeur des fonctions représentatives : parlements, tribunaux, corporations, est mise en doute ou même résolument niée par d'autres. De même, dans l'ordre économique, il y a des penseurs qui demanderaient la suppression, — si c'était possible, — de la vie et des rapports spontanés, qui devraient céder un jour à une organisation universelle; alors que l'ancien individualisme, sous des formes bien différentes, continue à se méfier de toute formation structurale, de toute intervention réflexive, de tout effort systématique, et demande qu'on laisse seulement la vie sociale se développer sans entraves. On comprend le puissant appui que donne à ces théories cette psychologie, qui regarde l'automatisme comme un idéal et la conscience comme un épiphénomène, plus ou moins inutile. Cependant, malgré ces théories, la coexistence de ces deux formes dans l'activité de l'esprit social est de plus en plus reconnue dans toutes ses sphères, quoiqu'elles ne soient pas toujours étudiées dans leurs rapports. Et, de même que la poésie naïve, populaire et anonyme, expression immédiate de l'âme des nations, non seulement a déjà trouvé place dans l'histoire littéraire, mais est devenue la base puissante de cette autre poésie plus artistique, qui arrive à sa plus haute perfection dans les grands chefs-d’œuvre du génie, la dynastie des créateurs commence à être regardée comme une sorte de cristallisation des forces moléculaires sociales, qui trouvent en elle leur interprète.


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