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Les lieux hantés - Partie 1

(La revue des revues

En , par


On demandait à Mme de Staël : « Croyez-vous aux esprits? »

« Non certes! répondit cette spirituelle femme. Mais je les crains! »

Nous entendons nombre de nos amis et camarades déclarer hautement qu'il n'y a pas de vie après celle-ci, même ils l'affirment plus bruyamment qu'il ne faudrait. Mais à certains moments l'inquiétude les prend : « Tout de même, s'il y avait autre chose? » Alors quoi? Ils n'en savent rien, n'en veulent rien savoir, préfèrent n'y pas penser. Ceux qui, tout en niant l'immortalité de l'âme, admettent l'existence de certains Morts-Vivants, sont plus nombreux qu'on ne croit; ils abondent parmi les gens du tiers et du quart; aujourd'hui ils pensent par la raison, demain ils penseront par l'imagination ou le sentiment. Leurs idées changent avec le baromètre. Quand ils ont force et jeunesse, ils sont volontiers libres-penseurs, se targuent même d'être impies, mais à mesure qu'ils vieillissent, petit à petit ils virent de bord, tiennent à se mettre en règle avec l'autre monde — s'il en existe — et finissent par s'endormir sur le banc des marguilliers.

La croyance en une vie posthume est prouvée, nous dit-on, par l'apparition des revenants. Autrefois, ils étaient beaucoup plus nombreux qu'aujourd'hui. Mais ils n'ont pas encore disparu. Tant s'en faut!

On ne voit de visions qu'avec une certaine imaginative. Pour le bœuf pesant, pour le mouton dont le crâne s'épuise à former une corne épaisse et dure, les apparitions semblent ne pas exister. Elles passent pour fréquentes parmi les chiens qui, dit-on, grondent et aboient aux esprits qui giroient dans les rayons de la lune :

« Le chien gémit-il, la queue entre les jambes! Tu peux m'en croire, il nous a vu passer »

dit un revenant dans une ballade scandinave.

Il hurle à la mort, glapit aux sinistres figures d'Anaon, de Charon et de Thanatos, quand il les voit se diriger vers la demeure de son maître. Firdousi, le poète du Shah Nameh, raconte que l'éléphant, le sage éléphant, flaire les lieux maudits, évite les endroits hantés, dont il s'éloigne en tremblant de tout son grand corps. Le fameux Justinus Kerner prétend qu'en Écosse et aux Hébrides, des chevaux, — rappelez-vous leur caractère tantôt ombrageux, tantôt enthousiaste, — des chevaux, même lancés à toute vitesse, s'arrêtent net et d'eux-mêmes, lorsqu'une vision surgit devant leur cavalier. Ce qui nous remet en mémoire l'ânesse à Balaam, laquelle percevait l'ange posté en travers du chemin, tandis que le prophète, un illustre nabi pourtant, ne se doutait de rien. Les hommes, sous ce rapport, sont doués différemment. La plupart des méridionaux — parmi lesquels les habitants des plages lumineuses de la Grèce — sont moins favorisés que les Lapons, que les insulaires embrouillardés des Orkneys, que les Shetlandais, accoutumés aux ennuis des longues solitudes, prédisposés aux états nerveux.

Pour ce qui en est des apparitions, le soleil ne vaut pas la nuit.

L'obscurité se peuple de terreurs, monstres et cauchemars, de démons noctivagues et noctambules. Aussi les Klallam du Territoire de Washington expliquent-ils que le jour des vivants est la nuit des morts, et que le jour des morts est la nuit des vivants.

N'était l'amour effréné du plaisir qui le fait courir à tous endroits où l'on s'amuse, le nègre des Antilles ne braverait jamais l'obscurité qu'il peuple de zoumbis ou revenants. Comme lui, la plupart des sauvages ont une abjecte frayeur des démons nocturnes, tiennent pour vaillant l'homme qui, après le crépuscule, se hasarde hors de sa cabane. Mais avec quelle précaution brandit-il son tison, trace-t-il des cercles enflammés autour de sa personne, et secoue-t-il sa torche pour en faire jaillir des étincelles!

D'autres que des Primitifs sont sujets à cette appréhension. Un Hindou attardé, suivant Mme Guthrie, n'oserait retourner chez lui, s'il n'avait un brandon pour intimider les Pisatchas, ces monstres sans tête qui rôdent pour étrangler les vivants. Quœrens quem devoret.

« Hâte-toi ! lisons-nous dans le Mahabharata, car les Rakshasas redoublent de virulence, alors que le ciel ne blanchit pas encore et que l'aurore se fait attendre. Hâte-toi, vaillant Bhima! »

— « De jour un tigre ne m'émeut guère, disait un Siamois. Mais la nuit il me serait insupportable de penser que les démons voltigent autour de ma personne ! »

Les ténèbres inquiètent nos civilisés davantage que l'on ne pense.

Ainsi, un correspondant du Times raconte que dans le village de Staiths, en Yorkshire, l'offre de 50 francs ne décida personne à porter de nuit un message au bureau de poste, distant de 3 kilomètres seulement. Ces hommes cependant, de hardis marins, avaient l'habitude du péril. Mais quoi ! ils ne se souciaient pas d'affronter les démons et autres malfaisantes créatures.

En Allemagne, de vieilles gens recommandaient aux jeunes : La nuit, abstenez-vous de siffler sur la route, à moins de nombreuse compagnie. Sinon, la démonaille pourrait vous jouer mauvais tour !

Cette appréhension paraît être atavique. Nos enfants, même ceux que l'on a protégés contre les sottes histoires, ont une peur bleue, si on les envoie faire quelque commission à la cave ou au grenier, sans chandelle. Mais pourquoi ? leur demande-t-on. Ils n'en savent rien.

Innombrables en tout pays sont les histoires de maisons hantées. A certaines heures, on y entend des bruits singuliers, comme planchers qui craquent, portes criant sur leurs gonds, sans qu'on voie personne les ouvrir ; des meubles ont changé de place, et, dans les corridors, il y a des pas qui résonnent, des voix grondantes. Si fâcheuse réputation leur font des histoires de violence ou de meurtre qu'on les laisse à l'abandon, on les loue à vil prix : on s'est suicidé dans la cave ou pendu au grenier — il y a eu mort d'homme sous ce toit. Dans les vieilles églises, la demi-obscurité des chapelles et sanctuaires, les cryptes et caveaux pullulent de fantômes qui s'agitent confusément. A travers l'encens, vous flairez leur odeur fade ; par instants, ils vous frôlent de leur contact glacé, ils voudraient se nicher dans vos vêtements.

Alors que Napoléon projetait une descente en Angleterre, il établit un camp à Boulogne. Une guérite fut placée en un endroit isolé, triste et regardant la mer. On ne sait pour quelle raison le soldat, premier à y passer la nuit, se déchargea le fusil dans la tête. — Un pioupiou de moins ? On ne s'en inquiéta guère. Mais la nuit suivante, la sentinelle qui prit le tour se suicida de la même façon, puis la troisième, puis la quatrième. Y en eut-il une cinquième? Je n'ose l'affirmer. Cependant, les ordres du jour flétrissaient la mémoire des misérables assez lâches pour déserter le champ d'honneur, assez vils pour renoncer à la gloire qui les attendait en si noble entreprise, assez malhonnêtes pour détruire une existence qui appartenait au Grand Empereur. Les suicides se suivirent coup sur coup, jusqu'à ce qu'on eût brûlé solennellement la funeste guérite, en déclarant qu'elle ne serait point remplacée.

Certains paysages sont particulièrement propices aux apparitions. Ainsi les étendues de broussailles, les landes et vastes espaces couverts d'ajoncs, de genêts et bruyères. Ainsi les étangs où frissonnent les joncs et roseaux. Ainsi les marais qui aiment à s'envelopper de vapeurs. Ainsi les monts sourcilleux, les pics à tête orgueilleuse. Ainsi les ruines et les décombres : tant la chaumière abandonnée au milieu des garrigues ou dans les maigres pâturages, que le donjon dont les murs démantelés et la tour éventrée se réfléchissent dans l'eau rêveuse des anciens fossés. Ainsi les déserts d'Arabie, ainsi le Sahara, vastes étendues plissées de sillons roux et puis de sillons roux. Un ciel de plomb les écrase, elles sont plongées dans la morne immobilité ; sauf de temps à autre les sautes de vent qui chassent le sable à ras le sol, courent comme un chien après une volée de perdrix; sauf des tourbillons de poussière qui surgissent, girent et virent, ne sont plus, puis reparaissent ailleurs.

Ainsi les pics solitaires, les géants de marbre ou de porphyre, les nevés et les glaciers toujours glissant et cheminant, toujours gelant, dégelant et regelant, toujours animés par d'énormes forces d'un mouvement imperceptible. Ainsi les cavernes profondes, les grottes humides et moussues. Ainsi les plages mélancoliques auxquelles la mer gémit son éternelle plainte. Ainsi les falaises émergeant de la vague grondante, où le Breton contemple la procession des noyés blêmes. Ainsi les bois et les bosquets. On a mille et mille fois signalé la prédiction que les Esprits montrent pour les fourrés épais et les sombres feuillages. Aux vivants les champs et la plaine, aux morts la forêt profonde : la forêt, où dans un silence sacré éclatent parfois des échos solennels, des bruits mystérieux. Point nous ne nous étonnons que les premiers temples des Gaulois, des Germains, des Fidjiens, et combien d'autres ! furent des sylves sombres et majestueuses, les alentours des chênes centenaires, des hêtres hauts et puissants, les noires cyparisses et les pinèdes où les vents bruissent mélancoliquement à travers les maigres rameaux. Les murmures passaient pour des voix, les brises pour des soupirs.


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