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Partie : 1 - 2

La famille : sa genèse et son évolution - Partie 2

(Annales de l'Institut international de sociologie

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Comme son essence, son vrai principe est le pouvoir paternel, la patria potestas, basée sur la propriété individuelle, héréditaire du père de famille, il est clair que la famille ne peut pas être une institution qui se développe lentement, invisiblement, pendant des siècles préhistoriques, mais qu'elle a dû naître un beau jour, soudainement, en même temps que cette propriété individuelle.

Quand était-ce ? et où ?

La propriété individuelle — en tant qu'elle n'est pas seulement une détention et possession de biens mobiliers, mais le droit a des biens immobiliers qu'on ne peut pas tenir en main, posséder physiquement — cette propriété est née avec l’État, c'est-à-dire avec l'organisation du régime de la domination des conquérants sur les subjugués.

Le même processus social — la conquête — qui donne la vie à l’État par l'organisation de la domination des vainqueurs sur les vaincus, le même processus établit aussi nécessairement la propriété individuelle et la famille paternelle. Car après la victoire d'une tribu sur l'autre, les conquérants procèdent à l'occupation du territoire habité jusque là par une horde paisible non organisée; le but des conquérants est, non seulement d'occuper un territoire, mais en même temps de s'assurer les services de la peuplade vaincue et subjuguée. Comment peuvent-ils atteindre ce but? Partout et toujours il n'y a pour atteindre ce but qu'un moyen, notamment une organisation de la classe dominante telle que chacun de ses membres reçoive une partie du territoire occupé avec le nombre correspondant des habitants sujets, pour exercer sur cette portion de l’État tout le pouvoir public. Comme les conquérants sont toujours en minorité en regard du peuple subjugué et ne remportent la victoire que grâce à leur meilleure organisation guerrière, il ne leur reste pas d'autre moyen de se maintenir comme maîtres et classe dominante que celui auquel ils doivent la victoire, c'est-à-dire : organisation d'une minorité contre la majorité. En dehors du combat, dans la paix, cette organisation ne peut se faire autrement que par le partage de la terre et du peuple entre les guerriers victorieux qui deviennent ainsi des « patres familias », c'est-à-dire des citoyens qui exercent chacun sur sa portion tous les droits politiques envers le groupe des subjugués qui leur est donné en partage et sur la terre qui leur est assignée comme « patrimoine ».

L'exercice de ce pouvoir et de ces « droits » forme l'essence de la famille paternelle. Une preuve étymologique que cette famille, dont l'Europe chrétienne a reçu le nom en héritage des Romains, n'est qu'un rapport de domination d'un côté et de servage de l'autre côté, cette preuve nous est fournie par le mot même; car « familia » a exactement la même racine que « famulus » et signifie l'ensemble de personnes et de biens sujets au maître; et il est bien significatif que ce maître ne s'appelle pas tout simplement « pater » mais qu'il s'appelle « pater familias », ce qui indique un rapport de droit pour toute cette « famille ».

Ainsi, partout où la conquête a donné la vie à une organisation politique, l'effort naturel pour maintenir la domination a créé la famille comme un soutien de cette organisation. Aussi, en ce sens, alors on pouvait prétendre avec raison que la famille est la base de l’État; bien entendu, cette phrase ne signifie pas que la famille est la source de l’État comme l'entendaient faussement les philosophes des temps postérieurs, qui ne savaient plus que c'est l'État qui a créé la famille, mais cela signifiait simplement que la famille était un moyen de maintenir le pouvoir politique des conquérants sur les sujets.

Mais l'établissement de la famille comme partie intégrante de l'organisation politique ne suffirait pas pour maintenir cette organisation pour l'avenir, pour perpétuer cette organisation, si le pouvoir du « pater familias » n'était pas en même temps déclaré héréditaire. L'institution de l'hérédité est donc un moyen nécessaire pour retenir le pouvoir aux générations futures, un moyen pour transmettre tous les droits des maîtres et seigneurs de familles à leur postérité. Par ce moyen, l'hérédité est un élément essentiel de la famille.

La meilleure preuve que la famille n'est pas, comme on l'a prétendu, une institution naturelle dérivant de la nature des choses, des liens sexuels et des liens « du sang » entre les parents et les enfants, est que, par exemple, à Rome et aussi ailleurs, l'esclave, quoiqu'il puisse avoir des enfants, ne peut pas être « pater familias », que le client qui n'est pas libre ne peut pas avoir de famille, n'a pas de parenté; car tous ces rapports sont juris cirilis et non juris naturalis.

Néanmoins, ce fait historique que l'institution de la famille ne provient pas de la nature des choses mais de la nature de l’État, est méconnu par tous les philosophes, par tous les jurisconsultes et aussi par tous les historiens, principalement en Allemagne. Je pourrais, à l'appui, citer des centaines d'auteurs. Je me borne ici à rappeler l'opinion du plus grand historien prussien, Sybel, exprimée dans un ouvrage sur la « Royauté des Germains ». Il dit : « Le pouvoir du père sur ses fils repose sur une base naturelle et n'a pas besoin d'être reconnu par le gouvernement; le fait seul de la procréation physique donne au père, dès le commencement, la domination du créateur sur son œuvre ».

Quelle naïveté dans cette opinion! N'a-t-il pas songé au père « naturel » dans notre société civilisée? N'a-t-il pas songé à ce que ce prétendu lien naturel a si peu de valeur chez les législateurs modernes de l'Europe qu'un d'eux, et un des plus grands, pouvait décider que « la recherche de la paternité est interdite. »

Tout cela prouve seulement qu'une institution qui existe, par le fait même de son existence séculaire façonne nos idées et notre esprit de telle manière qu'il nous semble que cette forme actuellement existante de la vie sociale doit « par la nature des choses » exister telle qu'elle est et qu'elle ne peut pas exister autrement.

C'est depuis Bachofen et Giraud-Teulon qu'une longue série de sociologues, ignorés par les philosophes, les jurisconsultes et les historiens, ont démontré que ce qui a semblé si naturel n'était pas toujours naturel et n'est qu'une institution introduite une fois. Seulement les sociologues se sont contentés de cette phrase que cette transformation s'est opérée « avec le temps » sans indiquer le moment et les causes qui l'ont provoquée. — Nous avons vu, quand et comment cela s'est opéré.

Ainsi constituée, la famille comme produit de l’État ne reste pas immobile; elle est sujette à une évolution, à un développement dans le cours de l'histoire. Mais ce développement dépend du développement de l'État et le suit pas à pas. Alors, au fur et à mesure que les classes privilégiées ont perdu leurs prérogatives et que le peuple entier a revendiqué sa liberté, le droit du pater familias s'est généralisé, et aujourd'hui, comme tous les citoyens ont acquis les mômes droits politiques, chaque citoyen exerce comme père la patria potestas. En même temps cette patria potestas s'épanouit toujours davantage ; le pouvoir sur les esclaves et les serfs disparaît avec l'affranchissement; le pouvoir sur les enfants s'amoindrit au fur et à mesure que l’État moderne prend les enfants sous sa tutelle et oblige le père à les traiter selon les lois de l’État; pour ne citer qu'un exemple, dans beaucoup de pays où on a introduit l'instruction obligatoire, le père est obligé d'envoyer ses enfants à l'école. Ainsi l’État, ou pour mieux dire la société, prend toujours davantage la place de l'autorité paternelle; et enfin aussi le pouvoir du pater familias sur sa femme va s'amoindrissant et les tendances modernes à l'émancipation des femmes ne sont qu'une conséquence de cette évolution de la famille s'accomplissant parallèlement à l'évolution de l’État.

Considérant cette évolution de la famille de ce point de vue, l'introduction du divorce dans la législation se présente avec sa vraie signification comme une étape dans la marche progressive du développement social, tendant à l'affranchissement de l'individu, cette fois de la femme, du joug d'une classe privilégiée de citoyens, les hommes.

Ce ne sont pas seulement les rapports entre tes époux et les rapports entre parents et enfants qui sont sujets à un développement progressif; mais les droits de propriété et d'hérédité en tant qu'ils sont destinés à maintenir le pouvoir du père et à perpétuer les fortunes dans quelques classes privilégiées peuvent sans doute être l'objet de réformes sociales dans l'avenir. Quand on songe à l'évolution que la famille, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, a déjà parcourue, il n'y a plus aucune raison de nier la possibilité d'une évolution ultérieure qui s'étendrait aussi sur les autres éléments de la famille tels que la propriété et l'hérédité. Au contraire, en s'appuyant sur le passé, on doit considérer une semblable évolution dans l'avenir comme hors de doute. Et comme l'évolution jusqu'à présent s'est accomplie en faveur de la liberté et du progrès de la civilisation des peuples, l'évolution future sans doute s'accomplira elle aussi dans la même direction.

Et considérant que toute évolution sociale s'accomplit par les lois de la nature, il s'ensuit que toute tendance à arrêter cette évolution est contre nature, est un méfait.

D'ailleurs, comme chaque évolution sociale s'accomplit avec l'aide de l'intelligence humaine qui examine toutes les voies possibles de la marche future de cette évolution, qui pèse toutes les mesures à prendre et par cela même exerce une certaine influence sur la direction de cette évolution : il s'ensuit que la science libre et la libre discussion des problèmes sociaux est un élément important et une condition de l'évolution progressive de la société. Et c'est ici que s'ouvre un vaste champ pour des recherches sociologiques; car c'est la Sociologie qui, avant toutes les autres sciences, est destinée à examiner les liens intimes entre l’État et l'organisation actuelle de la famille et à analyser la question de savoir si cette organisation actuelle de la famille qui contient encore beaucoup d'éléments des siècles passés, représentants des besoins de l’État antique et féodal, si cette organisation a encore des raisons d'être en face de besoins nouveaux de la société moderne. C'est là une tâche bien difficile qu'a à remplir la Sociologie.



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