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Idées concrètes et images sensibles - Partie 4

(Revue de métaphysique et de morale

En , par


Les notions, sous le rapport de l'abstraction, forment une sorte de hiérarchie, depuis l'idée singulière et concrète dénotée par un nom propre, jusqu'aux concepts les plus extensifs, et la différenciation des termes de cette série provient du degré variable, de liberté ou de dépendance où se trouve, dans chaque cas, l'idéation et la mémoire intellectuelle à l'égard de la perception et de la mémoire sensible. Ce que nous appelons réel, dans le domaine de l'entendement, correspond aux idées dont le contenu est directement subordonné aux hasards de la perception. Ma maison, mes amis, mon chien, les arbres du jardin, idées singulières, mais idées, de même que le bonheur, la volonté, la vertu; idées inaltérables dans leur forme d'existence logique, une fois posées, mais dont le contenu change au jour le jour au gré de mes perceptions. Un édifice, un homme, un quadrupède, un arbre, idées communes, dont la matière est moins souple, moins plastique et plus durable, que la perception seule modifie à peine et qui ne changent guère que par l'effet des changements apportés à une masse considérable d'idées singulières et particulières, plus immédiatement soumises à la sensibilité. Les corps, la force, l'action, la cause, idées générales et abstraites, qui résument une infinité d'expériences où la perception n'est déjà plus engagée que d'une manière très indirecte et n'exerce qu'une influence très lointaine, qui ne changent que lentement, au cours des siècles, et dont le contenu ne s'enrichit et ne se diversifie que par l'apport d'idées dont l'élaboration demande l'effort successif de plusieurs générations.

Toutes ces réalités mentales se ressemblent par un point; toutes ont la forme indéniable de l'être; toutes manifestent l'activité d'une même fonction, la fonction logique, la signification par l'entremise du nom.

Les idées sont des habitudes, et, ajoute-t-on, des habitudes dans l'ordre intellectuel. Nous comprenons maintenant ce qu'est, psychologiquement, « l'ordre intellectuel ». C'est une qualification particulière de faits psychologiques non sensibles l'ordre intellectuel est l'ordre de l'existence logique.

La réalité psychologique, à savoir la diversité qualitative des phénomènes de conscience, comprend, par suite, infiniment plus de variétés que la réalité affirmée par l'entendement, la réalité pensée. Celle-ci n'est qu'une espèce d'un genre. Tout ce qui est logiquement est seulement une partie, colorée d'une nuance spéciale, du réel. D'un autre côté, le réel affirmé par l'entendement existe comme l'idéal logiquement, c'est-à-dire régi par le principe de contradiction; mais la trame vivante de toute conscience intellectuelle échappe au principe de contradiction, car ce qui n'est pas posé comme existant, comme vrai ou faux, n'étant pas pensé, ne donne lieu à aucun jugement. Que vient faire le principe de contradiction quand je pousse un hurlement de douleur ou quand je me sens m'évanouir de joie?

Dans le domaine de l'être, qui est le domaine des idées, l'existence même, c'est-à-dire la forme, s'affirme d'autant plus que le contenu de l'idée est plus indépendant de la perception. En ce sens, peut-on dire, d'accord avec l'idéalisme platonicien, une idée existe d'autant plus qu'elle est plus vraie, plus générale, plus abstraite; en ayant soin de ne pas oublier, d'ailleurs, que la forme logique d'existence n'est rien moins que la réalité profonde et vivante.

Il importe ici de prévenir une confusion où le lecteur tomberait facilement en envisageant l'existence tantôt d'une manière, tantôt d'une autre: dans les idées et dans les choses, comme énonciation, sur les idées et sur les choses, comme mode fonctionnel. La première est l'attitude naturelle de l'esprit; la seconde, exceptionnelle et détournée, est celle adoptée dans cet aperçu. Il en résulte que ce que nous appelons la forme des idées, barrière élevée entre les opérations sensitives et l'entendement, n'équivaut nullement à la substance. Nous ne considérons pas les idées du point de vue intérieur de l'explication et de la signification, et nous n'envisageons que l'idéation, en tant qu'activité mentale. L'esprit a agi suivant un nouveau mode du jour où le nom et la notion ont établi entre les consciences le lien collectif que la perception seule était incapable de nouer. C'est ce mode, irréductible à la perception extérieure, bien qu'en procédant, qui a imprimé à certaines réalités psychologiques une forme caractéristique, se traduisant par l'affirmation d'existence et sa notion, qui les enveloppe toutes. De même que, d'après Kant, l'esprit revêt toutes les données de la sensibilité externe de la forme spatiale et que l'espace est la condition de la perception extérieure; de même l'esprit, dirons-nous, donne l'existence à tout ce qu'il pense et cette existence logique est la condition formelle de l'idée ou notion. En intervertissant ainsi la relation du perçu au percevant et du sensible au sentant, Kant n'a pas prétendu définir l'espace, il l'a seulement indiqué comme mode de l'appréhension intuitive. Nous n'essayons pas davantage de définir l'existence logique; il nous suffit d'en constater l'application venant de l'esprit aux choses et d'y voir un résultat de son activité dans cette direction. Sans l'espace, pas de monde extérieur perçu; sans l'existence, pas de monde ni extérieur, ni intérieur conçu. L'existence est la forme de la matière de l'entendement par excellence, avant et par dessus toutes catégories; avec cette différence que les catégories, envisagées logiquement, s'expliquent et se définissent par elles-mêmes, tandis que l'existence, pas plus que l'espace, considérés psychologiquement, ne se définissent ni s'expliquent. Du point de vue logique, ce sont des absolus; du point de vue psychologique, ce sont des qualifications irréductibles, des actes purs, inconnaissables parce qu'ils sont en dehors de la connaissance et la précèdent.

Historiquement, la genèse des idées de choses par l'accord des consciences est probablement postérieure à l'apparition du langage, mais le langage n'a vraiment acquis sa valeur d'instrument social que lorsque l'idéation a commencé à transformer la réalité objective incluse dans la perception extérieure. A s'en rapporter, en effet, aux théories accréditées actuellement, l'origine du langage serait émotionnelle. Un cri, une interjection provoqués par l'émotion consécutive à une perception, réactions motrices, au même titre que la fuite devant un ennemi ou le bond sur une proie, tels seraient les premiers rudiments du signe verbal, bien éloignés, on le voit, du nom qui désigne une existence identique quelles que soient les circonstances dans lesquelles elle se trouve évoquée. Mais le cri, répété peut-être imitativement, s'est associé plus facilement à la perception – où à l'image – qu'à l'émotion qu'elle suscitait, et est ainsi devenu un signe, un évocateur d'images. Alors s'est accompli peu à peu le lent et mystérieux travail d'objectivation à l'aide du signe, qui a abouti à instituer des réalités si différentes de la réalité sensible. On ne saurait décrire, même très imparfaitement, les phases successives de ce développement, vu l'absence de données positives. Maintenant, une idée d'objet concret et un percept sont des espèces psychologiques foncièrement distinctes, et ni l'une ni l'autre n'ont de rapports directs avec les émotions proprement dites, voilà ce que l'analyse constate. En conclure, comme nous l'avons fait, qu'une fonction nouvelle, l'idéation, s'est manifestée dans l'activité mentale humaine, et qu'on doit caractériser cette fonction par le fait qu'avec elle l'existence s'est affirmée logiquement, c'est-à-dire dans tous les esprits, sans que le prisme de la conscience sensible et de la disposition individuelle en masquât l'identité sous une coloration subjective, et par cela même incommunicable, rien de moins hypothétique. Les conjonctures apparaissent seulement quand on veut expliquer le passage du contenu idéal au contenu sensible, et nous ne tenterons rien de semblable. Il suffisait de marquer le point où les deux ordres de faits, en se touchant, se montrent néanmoins si inadéquats l'un à l'autre.

En ce qui concerne le langage, une question se pose. Primitivement émotionnel, comment se fait-il qu'il ne le soit plus aujourd'hui ? Par la parole, les hommes ne se communiquent que des idées – singulières, particulières ou générales – or les idées font pratiquement l'office de substituts de perceptions et de mouvements plutôt que d'états émotifs. Cela tient, répondra-t-on d'abord, à ce que la mémoire conserve surtout les perceptions et les mouvements, tandis que les états émotifs dans leur qualité laissent rarement de traces dans l'esprit. On expliquerait ainsi en même temps la tendance du cri à s'associer aux perceptions plutôt qu'aux émotions consécutives. Mais il reste alors à rendre compte de cette inégalité même d'aptitude à revivre par laquelle se distinguent les modes qualitatifs des autres modes psychiques, et la difficulté se trouve simplement déplacée. Une solution moins provisoire, semble-t-il, s'offre dès qu'on ne considère plus le langage comme un produit de l'activité individuelle, mais comme une œuvre collective. En effet, si l'idéation et son expression verbale sont des phénomènes sociaux, elles ont dû se développer dans le sens de l'utilité commune plutôt qu'en vue d'une plus grande perfection de vie individuelle. Aussi les événements qui n'intéressent que l'individu ont-ils dû rester en dehors de la sphère des idées et du langage. Telles sont les sensations subjectives et, par suite, la plupart des émotions. A ce domaine très riche d'états de conscience ne correspondent, dans l'ordre intellectuel, qu'un petit nombre d'idées et de mots. Quand nous souffrons physiquement, nous savons indiquer l'endroit douloureux, mais nous n'avons que des analogies vagues pour communiquer à autrui la qualité spéciale de nôtre douleur. Rien de plus difficile aussi que de faire partager une émotion, une peine ou une joie, par le langage seul; les mots, dit-on, n'en donnent qu'une « idée incomplète »; c'est que l'idée par elle-même est essentiellement étrangère à l'émotion. Le poète, quelquefois, y réussit, on ne sait par quel miracle; peut-être parce qu'il renverse alors l'usage accoutumé de la pensée et de la parole, car il suggère au moyen de termes plus ou moins abstraits et généraux des états concrets et particuliers, au lieu que penser et parler conduisent presque inévitablement et naturellement a abstraire et à généraliser. Toutefois, si la fonction logique laisse ainsi de côté l'individu considéré comme une fin en soi, elle décuple ses forces en tant qu'élément social. Chez l'individu, l'image sensible suffit à mettre en mouvement les émotions et les appétits qui commandent les démarches utiles à la vie dans sa correspondance avec le monde extérieur. Dans la société, dans la collectivité organisée, ce sont surtout les idées qui remplissent ce rôle avec une puissance et une efficacité incomparablement supérieures. C'est pourquoi la pensée discursive a été le plus énergique agent de coordination et de synthèse des unités sociales. Elle a donné à la finalité des actions vivantes l'expression la plus complète et la plus précise.


II

En résumé, les idées naissent au contact de la réalité sensible donnée dans la perception par le développement de l'activité mentale suivant une voie qui s'écarte de celle où s'est engagée la perception. Plus on s'efforce de rapprocher les idées des percepts en prenant pour objet de comparaison celles dont le contenu est le plus immédiatement lié au contenu des perceptions, telles que les idées de choses concrètes et déterminées, plus au contraire on est frappé de la distance qui les sépare. L'ancien conceptualisme, qui prétend expliquer la genèse des idées par le jeu de l'abstraction et de la généralisation, ne se préoccupe en définitive que des idées générales ou concepts. Appliqué aux idées particulières et singulières, son insuffisance devient manifeste. Est-ce seulement en abstrayant et en généralisant que j'ai acquis les notions des personnes de mon entourage, des êtres et des choses que je rencontre journellement? Non, car des qualités abstraites assemblées ne sauraient produire une unité concrète, ni des attributs généraux une synthèse particulière, si à cet assemblage et à cette combinaison l'esprit n'apposait un sceau d'origine et de nature différentes. Lorsqu'on aborde le problème de l'idéation par les idées générales, dont la matière n'a presque plus rien de sensible, on s'attache de préférence à découvrir de quoi se compose la matière des concepts; dans ce cas on peut faire intervenir l'abstraction et la généralisation. Mais le procédé ne réussit plus quand on s'adresse aux idées particulières, aux notions incessamment engendrées par le commerce que nous entretenons avec le monde extérieur. Ici, la forme, l'existence logique, ou simplement le fait d'être pensé comme notion, se montre dans son irréductibilité fondamentale, et l'on ne voit guère par quel moyen, à force d'abstraire et de généraliser, l'esprit créerait cette existence logique et ferait sortir l'être de la réalité sensible.



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