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Idées concrètes et images sensibles - Partie 3

(Revue de métaphysique et de morale

En , par


D'autres exemples conduiraient au même résultat et il est inutile de les multiplier. La leçon qu'on en tirerait se réduirait toujours à ceci de l'idée la plus concrète et la moins générale au percept la distance est grande, et c'est en vain que certaine psychologie essaie de la raccourcir. Percevoir un objet et en conserver l'image n'équivalent de loin pas à le penser, s'en former une idée et le nommer. Le nommer et le penser, c'est d'abord lui assigner une existence d'un autre ordre que l'existence sensible. Que l'on comprenne bien, en effet, ce qu'il faut entendre par existence logique.

La perception extérieure est perception de quelque chose, elle pose donc une réalité objective en face du sujet; mais de quel ordre est cette réalité? C'est une réalité strictement relative au sujet qui perçoit et qui ne se dégage pas de la condition d'être perçue. Elle se sépare du sujet, sans doute, mais dans l'acte même de la perception, qui, d'autre part, l'unit par un lien tenace au sujet, et nullement de la manière inconditionnelle exprimée par l'affirmation explicite et positive d'une existence indépendante. Les images représentées par la mémoire, après l'enregistrement des perceptions, ne possèdent pas plus que celle qui se forme au moment de l'impression présente cette existence sur laquelle porte le jugement énoncé en proposition. Faibles ou fortes, contrariées ou renforcées par les perceptions actuelles, à l'état de souvenirs ou d'hallucinations, ce ne sont toujours que des images, qui ne durent qu'un temps, et dans la contemplation desquelles le sujet se sent affecté suivant un mode purement organique et vivant. Nous vivons nos impressions et nos souvenirs d'impressions, nous ne les pensons pas. Tant que de nos perceptions une notion n'a pas surgi, elles demeurent, même complètement objectivées, une partie de nous-mêmes, un fantôme ou qui nous commande ou qui nous obéit, sur lequel volitions et désirs se réalisent victorieux ou s'évanouissent impuissants, mais un fantôme que nous traînons avec nous, qui vit notre vie, naît et meurt avec nous. Tout autre est l'idée, qui nous sert à communiquer avec autrui, c'est-à-dire à vivre une vie universalisée et prolongée au delà de nous, hors du temps et de l'espace, dont le sujet ne se délivre jamais. L'objet qu'elle signifie par l'entremise du terme verbal acquiert une réalité dont la condition, quoique subordonnée à la conservation d'une habitude et à l'organisation définitive d'un faisceau de rapports — une idée n'est qu'autant que nous la comprenons — ne dépend plus des états de conscience déterminés et présents qui forment la trame sensible de la vie mentale. L'extériorisation est alors devenue si complète qui l'objet se transporte en dehors des cadres où s'enfermait toute perception. L'objet n'est plus fixé à aucun moment de la durée, et n'occupe aucun lieu de l'espace. Il existe à l'insu de ces conditions; il existe logiquement. Nous l'affirmons comme vrai ou nous le nions comme faux; mais soit que nous l'affirmions, soit que nous le niions, nous le pensons, et le penser, c'est l'identifier à lui-même, c'est lui assurer ainsi une immuabilité auprès de laquelle la continuité où nous nous sentons vivre et qui est comme la basse profonde sur qui modulent incessamment les harmonies de nos sensations n'est qu'une série hétérogène et brisée à chaque pas.

Il ne faut pas confondre le sentiment du monde extérieur, et le sens organique du moi, qui en est le corrélatif, avec l'idée du monde extérieur et celle du moi, qui naît en même temps. Les premiers, la plupart des animaux pourvus d'organes de relation différenciés les possèdent à quelque degré et les discernent plus ou moins nettement, et, à mesure que la perception se perfectionne, que la mémoire des images s'enrichit et se diversifie, l'objectivation gagne en précision et en étendue. La perception fournit aussi, en une certaine mesure, une vague appréhension de l'identité des objets et de leur permanence, car la perception compare les impressions actuelles aux impressions passées et implique le sentiment de la ressemblance. Le sujet a donc conscience d'existences extérieures et jusqu'à un certain point indépendantes de lui, de choses qui durent comme lui et à côté de lui, mais cette identité objective, uniquement fondée sur la perception, qui est individuelle, se voit privée de l'appui que lui apporterait l'accord collectif des consciences. Celles-ci communiquent entre elles par intervalles et d'une manière heurtée, par la sympathie passagère des émotions et des appétits, comme on l'observe sur les troupes d'animaux vivant en société. Elles ne communiquent point par leurs perceptions. Nul animal ne sait que son semblable perçoit le même objet que lui, car s'il le perçoit, il ne le perçoit pas en tant qu'objet de perception commune, autrement il faudrait qu'il en eût la notion d'existence entièrement détachée de sa propre sensibilité, et cela est infiniment peu probable. Chez l'homme, au contraire, au monde des réalités perçues se lie indissolublement le monde des réalités conçues; le sentiment d'un monde extérieur se pénètre de l'idée d'un monde extérieur, et, quand la réflexion ne les dissocie pas, ces deux modes de l'activité psychique semblent n'en faire qu'un. Mais l'analyse montre qu'ils sont distincts, et il suffirait, pour le prouver, de remarquer qu'en somme, un très petit nombre de perceptions, parmi la multitude indéfinie de celles qui remplissent la conscience, arrivent à déterminer l'établissement d'habitudes mentales aboutissant à l'expression parlée et à la notion. Que de sentiments, que d'images nous assiègent pour lesquelles aucun terme ne vient à l'esprit. Notre âme et l'univers fourmillent de choses inexprimées et inexprimables, océan mystérieux et changeant, sur lequel les mots, « ces forteresses de la pensée », disait Hamilton, marquent les îlots de terre ferme où notre pensée peut se reposer et d'où elle peut prendre son essor sans risquer d'être engloutie.

Il y a par conséquent une confusion originelle dans ce qu'on appelle classiquement l'idée du monde extérieur. L'idée proprement dite se constitue à la faveur des idées concrètes, particulières et singulières, dénotées par des noms, idées qui diffèrent tellement des simples images sensibles qu'une tendance innée nous pousse à les transformer peu à peu en idées générales; témoin: le langage des enfants et celui des peuples arriérés. C'est à l'idée seulement que s'applique le jugement en forme qui conclut à la vérité et à l'erreur. Toutefois, comme l'idée est postérieure au sentiment d'objectivité, accompagnateur ordinaire des simples perceptions, et comme elle s'en imprègne dès le début de sa formation, on croit volontiers que le jugement porte aussi bien sur l'agrégat d'images et de sensations que sur elle. Une image, en elle-même, n'est, ni vraie ni fausse, ni réelle ni imaginaire. L'idée qu'elle engendre est seule susceptible de vérité ou d'erreur. Les perceptions se heurtent ou s'accordent, s'associent facilement, difficilement ou refusent de s'associer, et il en résulte que leurs combinaisons, dynamogènes ou inhibitoires suivant les cas, peuvent tenir lieu de jugements, dans la pratique à l'égard des objets extérieurs et dans la conduite individuelle. Mais entre cette vie naturelle des images, sans cesse en action et en réaction les unes sur les autres, et la pensée discursive, une différence subsiste, à savoir que la première est un phénomène de l'esprit individuel et la seconde un phénomène de liaison des esprits en collectivité, un phénomène social. S'il n'y avait dans l'acte par lequel on affirme ou on nie quelque chose de quelque chose qu'une association dynamogène ou inhibitoire jointe au sentiment d'objectivité, de quelle utilité en serait l'expression verbale ou logique pour l'individu isolé? Sa conduite en serait-elle modifiée d'un iota? Mais la réalité dont j'affirme ou je nie logiquement l'existence est autre. C'est la réalité révélable à tous les esprits, qui surgit du fait même de ma communication avec eux. Elle est vraie ou fausse suivant que l'harmonie ou le désaccord résulte de l'action collective des esprits, et je l'affirme ou je la nie en conséquence. On peut dorénavant contester la légitimité de la formule de Taine: la croyance au monde extérieur repose sur une hallucination vraie. La croyance énoncée dans le jugement qui pose une réalité objective douée de certains attributs et le sentiment de réalité objective donné dans la perception extérieure sont éminemment distincts, bien que, chez l'homme, par l'effet du langage et de l'exercice prolongé de la pensée discursive, ils apparaissent confondus. Dans les faits allégués à l'appui de cette doctrine de l'illusion vraie, l'analyse n'a pas été poussée assez loin. On oublie qu'on a affaire à des hommes, qui s'expriment à l'aide de mots, qui pensent par concepts et notions et chez lesquels les phénomènes relativement simples de la perception, et de la localisation dans l'espace se compliquent inévitablement d'opérations intellectuelles supérieures. Lorsque, sous l'influence de causes pathologiques ou de suggestions, un malade affirme voir un objet et le décrit, et que l'image qui l'obsède, pour illusoire qu'elle soit, arrête néanmoins le fonctionnement normal de la vision des objets ambiants, et est jugée par lui existant en tel endroit et à telle distance, présentant une forme, un aspect et des dimensions déterminées, ainsi réellement extérieure, le phénomène n'est pas qu'une perception. Les jugements que le malade énonce et les raisonnements qu'il combine à ce sujet portent sur des choses, idées provoquées par l'image, non sur l'image sensible brute. Car si jugements et raisonnements se rapportaient au pur contenu sensible, comment seraient-ils exprimables? Les mots impliquent des idées que la perception fait naître, mais qu'elle ne constitue point. Une hallucination, c'est-à-dire une image objectivée à tort n'est pas plus fausse qu'une perception normale n'est vraie.

Toutes deux tendent à l'objectivation et la localisation; mais dès qu'on les affirme comme vraies et réelles, on les pense, on leur assigne l'existence logique, on les recouvre d'idées particulières qui aussitôt les dénaturent, et cette dernière opération dépasse l'ordre sensible. Quand un halluciné attribue au monde de fantômes qui le hantent une réalité que nous n'accordons point, les objets du litige sont des êtres – ou des idées de choses existantes et les images ne sont que l'occasion d'affirmations mentales et verbales. Les affirmations ont besoin de mots, et les mots de notions, qui enveloppent alors la pure représentation, et qui, elles, résultent d'un accord antérieur avec les autres hommes. L'hallucination n'est fausse que par les idées qu'elle suscite et dont elle se pénètre; en lui-même, son objet possède la réalité sensible au même degré que la perception.

C'est pourquoi le monde extérieur, avant l'idéation, n'est ni une illusion, ni une réalité existante; ni une erreur ni une vérité. Donné dans la perception, il ne s'en sépare point, et c'est un non-sens que d'en faire un objet de jugement proprement dit.

D'un autre côté, du moment que la forme de toute idée est existence logique ou être, l'ancienne question de savoir si les noms de choses désignent les idées ou les choses mêmes ne présente aucune difficulté. Tant qu'on réserve l'appellation idée aux concepts, manifestement généraux et abstraits, on peut, en effet, croire que, les noms de choses ne désignent pas des idées; mais, quand on vient à reconnaître qu'un objet, quoique concret et singulier, prend, dès qu'il est pensé et dénommé, le caractère d'une notion, revêtue de l'existence exprimée par le nom et dégagée des contingences sensibles, il est clair que tous les noms dénotent des idées. L'idée singulière et son objet pensé et nommé ne font qu'un. Sans douté, les perceptions, les témoignages, etc., en un mot l'expérience, modifient en maintes occasions le contenu variable de l'idée, c'est-à-dire les attributs possibles de l'objet, mais l'expérience ne touche jamais à la forme, sans laquelle, l'objet n'étant ni pensable ni nommable, n'existerait plus que comme donnée sensible de la perception et disparaîtrait du monde extérieur conçu comme tel.

Les noms propres dénotent par conséquent des idées tout comme les noms génériques et les substantifs abstraits. Le nom de M. X,. est signe d'idée, aussi bien que les substantifs homme, cause, fin. On a vu qu'il faut admettre les idées singulières au rang de réalités mentales de même espèce que les concepts, parce que les phénomènes auxquels elles répondent en chaque esprit ne se résolvent ni en une image verbale, ni en une image sensible, ni en une association plus ou moins complexe d'idées générales. Comme ces dernières, les idées singulières sont enveloppées de la forme spécifique d'existence logique et sont des termes possibles de jugements explicites. Cependant, une objection se présente, à laquelle nous devons essayer de répondre. Avec cette uniformisation des éléments du jugement, comment désormais distinguer, a principiis le concret de l'abstrait, le singulier et le particulier du général, le réel, objet d'expérience, de l'idéal, objet de spéculation? Pour le sens commun rien de plus distinct, apparemment, que le monde des êtres et des faits, au milieu desquels s'écoule la vie, et celui des idées. Aux yeux du métaphysicien épris d'unité, la différence s'atténue et est quelquefois même supprimée. Mais dans ce dernier cas la fusion du réel et de l'idéal, purement logique, n'est que la conséquence résultant des propriétés intérieures d'un système abstrait. Elle demeure paradoxale et, si elle ne choque pas ceux qui croient expliquer l'univers en déchiffrant des concepts, elle heurte le sens commun. Au contraire, du point de vue psychologique où nous nous plaçons, d'où l'on considère l'esprit et ses démarches, comme tout autre phénomène, du dehors, le paradoxe disparaît. Je dis que tout ce que l'on nomme, on le pense, et que penser est un acte différent de percevoir, sentir, s'émouvoir, vouloir; que cet acte, relativement récent dans l'évolution psychologique, invention des hommes organisés en société, engendre un monde où nul autre vivant n'a encore pénétré, le monde intellectuel, qui renferme tout ce qui porte un nom et est objet de jugement, les êtres réels, les choses, aussi bien que les êtres purement conceptuels et les idées de la raison.



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