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Nicolas Roussiau présente "Psychologie et spiritualité"


Nicolas Roussiau, Professeur de psychologie à l'Université de Nantes, vient de publier, avec Elise renard, un livre intitulé "Psychologie et spiritualité : Fondements, concepts et applications" aux éditions Dunod. Il présente son ouvrage dans cet entretien.


Depuis combien de temps travaillez-vous sur la spiritualité ?

C'est en 2010, au département de psychologie de l'université de Nantes, que nous avons lancé notre premier programme de recherche sur la spiritualité, projet au croisement de plusieurs disciplines en psychologie : psychologie positive, psychologie existentielle, psychologie de la santé et bien entendu psychologie de la religion. En 2012, nous avons ainsi fait soutenir une première thèse qui avait pour titre « Etude des changements spirituels comme processus de coping pour faire face à un mélanome » (Bourdon, 2012). Ce fut aussi l'année de publication d'un numéro spécial « La spiritualité quels bénéfices pour le sujet ? » dans la revue spécialisée « Le journal des psychologues » co-édité par Claude Tapia et moi-même. Depuis 2012, c'est au sein du laboratoire de Psychologie des Pays de la Loire (EA 4638) que nous continuons nos recherches.


La spiritualité est un sujet très peu étudié en psychologie, voire tabou. En effet, il a tendance à être considéré comme non scientifique. Pourtant, comme vous le rappelez dans votre ouvrage, il n'existe pas en soi de sujet ou de phénomène scientifique ou non scientifique, mais bien des méthodes scientifiques ou non scientifiques ?

Lors de nos premières recherches, nous avons effectivement constaté qu'il y avait peu de travaux scientifiques en psychologie sur cette question en langue française, les raisons sont multiples. C'est tout d'abord un objet aux contours flous, ce qui inquiète certains universitaires car par un effet de halo, s'intéresser à un objet d'étude non conventionnel peut parfois rejaillir sur la précieuse réputation que cultivent certains. Il faut savoir s'extraire des multiples préjugés et de l'ignorance qui entourent cet objet d'étude et voir les recherches publiées dans des revues scientifiques à comité de lecture – principalement en anglais – sur cette thématique. Les liens évident avec la religion et donc des positions idéologiques plus ou moins assumées de quelques chercheurs sont une autre raison. On peut néanmoins souligner que des interrogations de même nature peuvent exister pour d'autres objets comme la politique. La principale cause vient plutôt, me semble t'il, d'une association que l'on retrouve dans la spiritualité dite indépendante avec le surnaturel, le paranormal … porte d'entrée de bon nombre de sectes. Les mêmes termes : « spiritualité », « santé », « psychologie » … sont aussi bien utilisés par des charlatans de la santé que par des scientifiques, pourtant derrière les mêmes mots ce sont des définitions et des postures bien différentes. Les chercheurs associent généralement les questions d'éthiques à la démarche scientifique. La spiritualité est maintenant un objet d'étude à part entière en psychologie, car il n'y a pas d'objets moins nobles que d'autres, il y a une modélisation scientifique qui doit s'appliquer et qui commence par des questions de définitions et de mesure. Il est important de savoir de quoi on parle, être précis et soumettre les hypothèses de recherche au principe de réfutabilité, c'est-à-dire pouvoir les remettre en cause. La thématique très particulière de la spiritualité entraîne des positionnements qui interrogent parfois la démarche de la quantification, refuser la mesure, c'est disqualifier la spiritualité du domaine scientifique. Il faut aussi comprendre et accepter que l'opérationnalisation, notamment par le mode d'extraction des données (entretiens, questionnaires …) est au premier plan des limites de la modélisation scientifique qui consiste, paradoxalement à appauvrir la réalité pour mieux la comprendre. Mais pour appréhender la spiritualité, dans la perspective qui est la notre, on peut dire que c'est la moins mauvaise solution.


La spiritualité est un concept large, aux multiples dimensions. Quelles sont-elles ?

C'est une des principales questions qui anime aujourd'hui les scientifiques, comment cerner la spiritualité ? Comment la définir ? Les chercheurs s'accordent actuellement sur le fait que le concept de spiritualité est multidimensionnel, qu'il est objectivable et qu'il s'agit d'une expérience intime. A la lecture d'un certain nombre de définitions, plusieurs dimensions nous semblent essentielles pour parler de spiritualité : le sens de sa (la) vie, la transcendance, le sacré, le sentiment de connexion. Mais d'autres dimensions participent au vécu spirituel : les valeurs (sagesse, paix …), la connexion avec la nature, le Soi (transformation), le rapport au temps, au niveau émotionnel on peut citer l'émerveillement … La première difficulté est donc l'identification des multiples dimensions de la spiritualité, la seconde est l'appréciation du poids des liens qui les unissent. Par exemple la recherche d'un sens à son existence ne suffit pas à proclamer la spiritualité d'une personne, c'est aussi le cas pour le rapport à la nature, avec des pratiques très à la mode comme le Shinrin-Yoku (bains de forêts) ou l'expérience artistique souvent cités pour évoquer un ressenti spirituel. Le débat scientifique est donc engagé sur cette question essentielle car la démarche scientifique c'est tout d'abord décrire, pour ensuite pouvoir expliquer et prévoir.


On peut avoir tendance à confondre spiritualité et religion. Sans doute parce que ces deux notions présentent de nombreux points communs. Alors comment les distinguer ?

Tout d'abord et c'est un point important, la spiritualité ne s'oppose pas à la religion. On trouve chez les chercheurs trois grandes orientations, pour certains, la spiritualité est incluse dans la religion, alors que pour d'autres la spiritualité est une dimension de l'homme qui englobe la religion. Nous partageons plutôt l'idée que des individus peuvent développer une spiritualité sans être religieux et que des personnes religieuses peuvent ne pas être spirituelles, à ce titre nous considérons que religion et spiritualité présentent une certaine indépendance et se chevauchent sur certains points. Concernant les distinctions, c'est un problème épineux. Des chercheurs comme Koenig, McCullough et Larson (2001) ont présenté six points de différenciations. La spiritualité serait plus individuelle, plus subjective, moins formelle, l'orientation émotionnelle est dirigée vers le soi, il n'y a ni autorité, ni doctrine. La religion serait plus collective, plus objective (donc mesurable), elle est organisée, ritualisée (pratiques sociales), soumise à des instances de pouvoir et développe une doctrine qui sépare le bien du mal. Disons le, ces distinctions réduisent la complexité des deux ensembles, nous pensons par exemple que la spiritualité est mesurable, mais ces distinctions sont utiles, surtout pour se positionner au niveau des éléments qui les constituent.


D'ailleurs, dans le domaine du travail, la distinction entre spiritualité et religion devient évidente. Le contexte jouerait donc un rôle déterminant dans la façon de concevoir la spiritualité ?

Les effets de contexte nous ont amené à développer le concept de « spiritualité implicite » (Roussiau et Renard, 2021)1 car effectivement le mot spiritualité peut faire écho chez les personnes interrogées à différentes spiritualités (humaniste, religieuse ou encore indépendante). Nous avons déjà évoqué les effets du sens commun sur l'utilisation populaire du mot. Autre difficulté, la dimension affective que certains entretiennent avec le terme spiritualité. Dans notre pratique professionnelle nous avons pu nous rendre compte qu'interroger les personnes sur la (ou leur) spiritualité pouvait entraîner différentes émotions positives et négatives, parfois complexes à gérer : rires, gène, nervosité, agacement, voire de l'agressivité. Le poids émotionnel est important, il va de l'acceptation sans discernement à un rejet pur et simple, utiliser le mot spiritualité ne va pas de soi. Nous nous sommes alors posé la question suivante : pourquoi ne pas travailler à partir des dimensions (transcendance, connexion …) qui la constituent ? Ne pas nommer la spiritualité quand on cherche à l'évaluer est une démarche que l'on peut retrouver dans le monde de l'entreprise ou dans celui de la santé. Cette démarche n'est pas exclusive et nous continuons à travailler sur les différentes spiritualités, mais elle est originale. On peut dire d'une certaine manière que méthodologiquement on remonte à l'objet par le contenu.


Les liens entre psychologie et spiritualité sont intéressants à étudier. D'autant que la spiritualité semble jouer un rôle fondamental dans le domaine de la santé mentale, du bien vieillir, et plus généralement du bien-être ?

Effectivement et je tiens à rendre hommage à ma collègue Nathalie Bailly de l'université de Tours qui a grandement participé à mon intérêt pour la spiritualité. En 2008 elle a notamment publié un chapitre sur « Vieillissement, religion et spiritualité »2 particulièrement intéressant sur la question « du bien vieillir », avec de nombreux résultats troublants qui interrogent justement les liens entre spiritualité (religion) et santé. Votre question pose un problème méthodologique et théorique essentiel. Tout d'abord le terme « lien » qui peut faire référence à des travaux statistiques dit de corrélations. C'est-à-dire qu'il y a une relation statistique entre deux variables, mais le sens n'est pas indiqué, on ne sait pas celle qui agit sur l'autre, elles sont juste liées. Par exemple on peut trouver une corrélation positive élevée entre des variables qui mesurent le degré de spiritualité et le temps de survie. Attention à ne pas dire, la spiritualité permet de vivre plus longtemps, c'est peut-être l'inverse, vivre plus longtemps peut entraîner une réflexion spirituelle sur l'existence. Pour des raisons évidentes, la grande majorité des recherches est basée sur des calculs de corrélations, or les corrélations n'ont jamais rien prouvé. Les relations de causalité sont d'un autre ordre, les recherches sont ici plus rares, mais elles existent, elles permettent de connaître l'origine d'un effet, on peut donc entrer dans la phase finale de la modélisation scientifique, la prédiction. Plusieurs travaux ont établit des relations de causalité dans le cas des émotions positives de transcendance de soi, comme par exemple l'émerveillement, sur le niveau de spiritualité (voir Van Cappellen & Zhang, 2021)3. Mais ces relations de causalité sont aussi très présentent dans les travaux sur la connexion à la nature … Si l'idée générale est bien une association positive entre le degré de spiritualité et le bien être (physique et mentale), il ne faut pas oublier quelques recherches plus rares et qui sont moins consensuelles (King et al, 2013)4.


Références

1 Roussiau, N & Renard, E (2021). Comment aborder la spiritualité ? Dans N. Roussiau & E. Renard (Eds). Psychologie et spiritualité : fondements, concepts et applications. Dunod : Paris.

2 Bailly, N (2008). « Vieillissement, religion et spiritualité ». Dans N. Roussiau (Ed). Psychologie sociale de la religion. PUR : Rennes.

3 Van Cappellen, P & Zhang, R (2021). Emotions positives, rôles et importances dans la spiritualité. Dans N. Roussiau & E. Renard (Eds). Psychologie et Spiritualité. Paris : Dunod.

4 King, M., Marston, L., McManus, S., Brugha, T., Meltzer, H., & Bebbington, P (2013). Religion, spirituality and mental health : results from a national study of English households. The British Journal of Psychiatry. 202, 68-73.



Propos recueillis par Delphine Thomas.



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