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La définition de Trajectoire


La trajectoire désigne l'ensemble de la carrière sociale d'un individu. Aussi, la trajectoire des individus dépendants des drogues illicites a ainsi été l'objet de nombreuses études. La vie professionnelle ne constitue qu'un élément de la trajectoire de l'individu, telle qu'elle s'offre à l'investigation. Il est ainsi possible de travailler sur la trajectoire d'un délinquant ou d'une personne toxicomane comme on le ferait sur la carrière d'un ingénieur.


La trajectoire des toxicomanes

La question des sorties de la toxicomanie est à l'origine de la plupart des études de trajectoire. Jusqu'à la fin des années 1960, la toxicomanie était considérée comme une maladie incurable. Cette croyance collective reposait sur l'expérience clinique. En effet, toutes les techniques expérimentées depuis la fin du XIXe siècle, du contrepoison au sevrage forcé, s'étaient révélées impuissantes. Mais, tandis que la majorité des nations, dont la France en 1916, firent appel à la protection de la loi, les médecins britanniques furent autorisés à prescrire à ces patients incurables des traitements de maintenance (héroïne, morphine ou cocaïne). La question de l'issue de la toxicomanie restait ainsi étroitement liée à celle de son traitement. Les premières théorisations de la toxicomanie étaient généralement très pessimistes. Selon les problématiques, la sortie exigeait ou bien un changement des valeurs, ou bien une restructuration de la personnalité, ou encore un changement des conditions de vie, les théories fondées sur la neurochimie ne laissant quant à elles, aucune possibilité de changement.
Au cours des années 1960-1970, la conception de la toxicomanie comme maladie chronique fut remise en cause par l'émergence de nouveaux modes de consommation. Les toxicomanes des années 1930-1950 (les militaires, les coloniaux, les médecins ou les artistes) avaient été des adultes bien insérés. Au contraire, ceux des années 1960-1970 étaient jeunes et revendiquaient leur marginalité. Désormais, la drogue était donc associée à la délinquance juvénile, à l'inadaptation sociale et à la crise d'adolescence.
Le retour des GI's du Vietnam contribua également au changement des conceptions. De 20% à 30% des GI's étaient devenus dépendants de l'héroïne. Pour les autorités militaires, persuadées du pouvoir incontrôlable de la drogue, c'était un véritable désastre. Or, trois ans après leur retour, 9% seulement d'entre eux, appartenant généralement à des communautés où l'héroïne était largement distribuée, étaient restés héroïnomanes. La toxicomanie n'était donc pas une maladie incurable et l'environnement (l'accès aux produits, le soutien de la famille, etc...) jouait un rôle clé.


Les études de suivi de patients en traitement

Les premières études de suivi furent menées aux États-Unis. Quelques résultats se dégagent des différentes études:

  • Le taux d'abandon de la toxicomanie augmente avec le temps: selon l'étude menée sur 1881 toxicomanes hospitalisés entre 1952 et 1955, 9% seulement étaient restés abstinents six mois après la cure, mais 25% étaient devenus abstinents après 5 ans et 43% après 10 ans. Une étude menée sur 20 ans évalue à 3% par an le taux d'individus devenant abstinents. Les dépendances ne sont donc pas des carrières éternelles.

  • Il n'y a pas de différences significatives entre les types de traitement à long terme: l'étude DARP (1969-1974), portant sur 44 000 sujets, obtint à un an des résultats favorables pour 27% des personnes en traitement à la méthadone, pour 28% de celles qui étaient dans les communautés thérapeutiques, pour 24% de celles qui bénéficiaient d'un traitement psychosocial ambulatoire. Pour les simples cures, le taux (15%) était comparable à celui des toxicomanes sans traitement (14%). Le programme TOPS, commencé en 1970 sur 11 750 patients, obtint des résultats comparables.

À la fin des années 1970, il semblait donc qu'aucune méthode ne pouvait être privilégiée. Toutes laissaient espérer, au mieux, 30% de résultats favorables.


Les études de suivis de toxicomanes hors traitement

Alors que les représentations dominantes font du toxicomane un être sans lien social, qui a perdu le contrôle de lui-même, l'ethnographie inscrit le comportement apparemment incompréhensible des toxicomanes dans un univers social déviant, régulé par un système de valeurs et de normes auxquelles l'usager doit se soumettre. Bien sûr, la perte de contrôle de soi menace sans cesse. Bien sûr, il est des moments de crise, où tous les liens sont rompus, qui s'achèvent par des hospitalisations ou des incarcérations, mais il est aussi des usagers qui échappent à ces sanctions extrêmes. Ces usagers font rarement appel au traitement et semblent sortir de la toxicomanie par un processus de maturation.
Au-delà des régulations propres au monde de la drogue, les produits psycho-actifs peuvent être consommés dans une volonté d'adaptation. En France, le sociologue Alain Ehrenberg analyse l'émergence de nouvelles formes de consommation qui signent « le dépassement permanent de soi », c'est-à-dire le flirt de la drogue et de la performance. La consommation de drogues psycho-actives relève aussi des « formes de réponse à des situations difficiles ».


Le devenir des toxicomanes

Les études de suivi et les recherches ethnographiques remettent également en cause la représentation de la toxicomanie comme l'histoire d'une déchéance inéluctable. Certes, les taux de mortalité restent importants. Mais leur variabilité (de 5 à 30,9‰ par an selon les études) témoigne de modes de consommation plus ou moins violents, ainsi que de la nature de l'offre de soin.
Aussi, dans une synthèse des différents travaux, France Lert et Eric Fombonne distinguent six phases théoriques:

  • L'initiation ou expérimentation: de nombreux usagers ne dépassent pas ce stade.
  • L'augmentation des prises: les prises répétées culminent en une phase d'utilisation quotidienne, marquée par la dépendance, dès les premières semaines pour les uns, après plusieurs années pour d'autres.
  • La stabilisation: il s'agit de la période d'utilisation régulière où l'individu parvient à éviter les problèmes judiciaires et médicaux généralement associés à la consommation.
  • La phase dysfonctionnelle: les tentatives d'arrêt, contraintes ou volontaires, se soldent par des retours aux phases précédentes.
  • La phase d'arrêt: avec ou sans traitement, cette phase s'inscrit dans un processus de reconstruction de soi, qui peut déboucher sur une sixième phase.
  • La phase d'ancien toxicomane.

Beaucoup d'usagers ne connaissent que quelques-unes de ces phases, qui ne s'enchaînent pas de façon linéaire. En effet, l'usager peut vivre d'abord une phase dysfonctionnelle (l'incarcération peut intervenir dès le début), puis il peut parvenir à contrôler sa consommation. Les cures répétées peuvent aussi être interprétées comme autant d'étapes vers une meilleure maîtrise (contrôle des fréquences et des quantités, renoncement à l'injection, ou à l'illégalité, rétablissement de liens sociaux et affectifs). La sortie de la toxicomanie est alors construite comme l'aboutissement d'un processus qui a progressivement éloigné l'usager de drogue des pratiques les plus risquées et de l'environnement qui les favorise.
Cette problématique fonde les nouvelles politiques de santé publique dites de réduction des risques. Leur objectif est d'offrir à chaque usager le service qu'il peut accepter: tout d'abord les seringues stériles, puis le traitement de substitution, avec pour objectif le renoncement à l'injection et/ou à l'illégalité, et enfin le sevrage pour les 3 à 5% qui peuvent l'envisager. L'enjeu est de maintenir tout au long de la trajectoire des liens sociaux qui contribuent à la maîtrise de l'usage et, à terme, à son abandon.


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