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La définition de Soi


Le soi désigne la connaissance de soi émergeant du système perceptivo-moteur qui permet de se distinguer et de se différencier du reste du monde.


La connaissance de soi chez le nourrisson

Un nourrisson qui se situe dans l'espace, dans le monde des objets et des règles qui régissent leurs relations, est un nourrisson qui distingue sa position propre, qui se connaît. Pourtant, la connaissance de soi est la question la plus méconnue de l'organisation des connaissances chez le nourrisson. Très longtemps, la question a été traitée dans une perspective épistémique plutôt que fonctionnelle. L'approche épistémique est particulièrement centrée sur l'apparition, dans le développement, d'une conceptualisation des dimensions physiques et spatiales de l'objet. Il reste toutefois à cerner à quoi correspond la connaissance préconceptuelle de l'objet.
La connaissance de soi, et son expression, serait précédée par la connaissance d'un soi écologique. Cette notion est à rapprocher du je de William James qui correspond au soi existentiel, celui qui agit et expérimente dans l'environnement. Le moi, autre aspect, correspondrait à la somme totale de tout ce que l'individu considère comme sien. Aussi, cette distinction est primordiale pour la compréhension de la distinction entre soi conceptuel et soi phénoménalement vécu. Avant d'être capable de se reconnaître, le nourrisson exprime les rudiments d'une connaissance de soi en tant qu'entité différenciée, coordonnée, agent dans l'environnement et capable de se projeter dans le futur. Il est d'ailleurs à noter que la reconnaissance de l'image spéculaire requiert une compréhension du miroir en tant qu'objet et des principes optiques de son reflet. Il s'agit donc d'un phénomène complexe.
La connaissance de soi ne concerne pas, au début de la vie, une connaissance conceptuelle au sens d'un soi identifié, celle-ci n'apparaissant que vers le milieu de la deuxième année. Dès la naissance et au cours des premiers mois de la vie, la connaissance de soi est plutôt une connaissance agie qui guide l'activité sensori-motrice du nourrisson dans ses échanges avec le milieu. Ainsi, le bébé est capable de différencier son corps propre de l'environnement, comme en témoigne l'imitation précoce.
Ulric Neisser suggère que dès la naissance le nourrisson possède une capacité de traiter des informations non spécifiques à la modalité sensorielle d'extraction. Ces informations seraient relatives aux structures spatio-temporelles invariantes de la stimulation. Cette capacité permettrait au bébé, non seulement de percevoir les événements et objets de l'environnement, mais aussi de se situer lui-même en tant qu'entité percevante et agissante. Dès la naissance, les comportements du nourrisson expriment une sensibilité aux informations qui le spécifient lui-même dans ses interactions avec le milieu. C'est sur la base de ces informations que se constituerait le soi écologique du bébé. Aussi, cette conception apparaît contraire aux vues classiques d'un nourrisson en fusion avec son milieu.


Le soi au plan social

D'un point de vue social, le soi correspond à une structure associant les informations auxquelles un individu peut accéder concernant sa propre personne, et les processus intra et interindividuels impliqués dans la gestion cognitive, affective et sociale de ces informations.
On pose trois propositions:

  • De toutes les personnes que l'on connaît, c'est sur soi-même que l'on possède le plus d'informations.
  • Le soi est le pivot de toute relation sociale.
  • Le concept de soi est déterminé par le concept de personne dans la culture à laquelle on appartient.

Pour ces trois raisons au moins, le soi constitue une entité psychosociale dont l'étude théorique et empirique est essentielle à notre compréhension de la cognition sociale. William James, James Baldwin, Charles Cooley et George Mead ont ouvert la voie vers la prolifération actuelle des travaux sur le soi, en formulant deux principes encore admis aujourd'hui:

  • En premier lieu: il est utile de distinguer le soi en tant qu'ensemble d'informations (le soi objet, le soi connu, le moi) et le soi en tant que processus (le soi sujet, le soi connaissant, le je). La distinction, répandue de nos jours, entre le soi déclaratif et le soi procédural correspond à la même idée.

  • En deuxième lieu: les connaissances et les processus relatifs au soi se construisent dans l'interaction et les contextes sociaux et, en retour, influencent notre interprétation de ces relations et de ces contextes.

Reprenant ces principes à leur compte dans les années 1980, les psychologues sociaux ont donné au soi le statut d'un objet social privilégié, étudiable empiriquement avec les principes et les méthodes de la psychologie cognitive. On accorde aujourd'hui au soi un rôle essentiel dans l'articulation entre cognition, affect et conduites sociales.


Le soi en tant que base de données

On peut, dans un premier temps, définir le soi comme l'ensemble des informations auxquelles un individu peut accéder concernant sa propre personne. Les informations sur soi captées par l'individu en situation relèvent, au sens strict, de la perception de soi. Ces informations peuvent être transmises par l'environnement social (par exemple, s'entendre dire qu'on est sympathique) ou détectées par auto-observation (par exemple, constater qu'on ne peut pas réussir une tâche ou qu'on est moins timide qu'une autre personne).
Plusieurs facteurs peuvent contribuer à rendre l'information sur soi saillante en situation. Ces facteurs sont en particulier ceux qui augmentent la focalisation de l'attention sur soi. Ainsi, la distinctivité au sein d'un groupe ou l'effort d'autocontrôle dans une situation donnée rendent particulièrement attentif à soi-même. Sachant cela, les chercheurs n'ont pas manqué de manipuler expérimentalement la focalisation de l'attention sur soi et d'étudier ses effets sur le comportement social. Ainsi, on a montré, par exemple, que l'auto-focalisation de l'attention augmente l'exactitude des auto-descriptions ou la conformité aux normes personnelles. Mais, à ces facteurs situationnels de l'auto-attention, il convient d'ajouter des facteurs dispositionnels. En effet, les individus varient par leur tendance à l'auto-observation.
Les informations sur soi, stockées en mémoire, sont la base de données constitutive du concept de soi. En schématisant, on peut distinguer une connaissance sémantique de soi (caractéristiques psychologiques que s'accorde l'individu) et une connaissance épisodique de soi (mémoire autobiographique). Pendant l'enfance et l'adolescence, la connaissance sémantique de soi passe par des étapes bien étudiées par les spécialistes du développement psychosocial. Les constituants du soi deviennent plus abstraits et plus relationnels dans leurs contenus. Ils passent par des étapes de différenciation et d'intégration successives. Cette évolution est aussi notable à propos des théories naïves que les individus développent sur la continuité, l'unité et l'unicité du soi.


Le soi en tant que système cognitif

Les connaissances relatives à soi ont une grande évocabilité mais toutes les informations sur soi, disponibles en mémoire, ne sont pas accessibles en permanence. L'activation de connaissances sur soi peut être intentionnelle, certaines circonstances de la vie sociale conduisant l'individu à un effort de réflexivité ou d'introspection. C'est le cas notamment dans certaines techniques de recherche faisant appel à l'auto-description (par exemple, celle dans laquelle les individus doivent répondre vingt fois à la question « Qui suis-je? »). Mais, dans le cours de nos actions habituelles, ce sont des éléments du contexte situationnel qui activent les informations sur soi utiles pour l'interprétation et la régulation du comportement en temps réel. Dans le langage du traitement de l'information, on parle à ce propos de concept de soi de travail, par référence à la mémoire de travail.
Les informations disponibles sur soi sont innombrables et pourtant leur utilisation spontanée est remarquablement rapide et appropriée. Cette efficacité est habituellement mise sur le compte d'une organisation exceptionnelle de la mémoire de soi (ou de la représentation du soi en mémoire). L'effet de référence à soi a été invoqué à l'appui de la thèse suivante: des adjectifs-traits sont mieux retenus quand l'individu doit juger de leur valeur auto-descriptive que quand il doit opérer un traitement phonologique ou même sémantique de ces mêmes mots. De fait, le jugement auto-descriptif impliquerait un niveau de traitement profond, caractéristique des structures de connaissances les mieux articulées.
Même si les causes, voire la réalité, de l'effet de référence à soi prêtent encore à discussion, peu d'auteurs contestent que les informations sur soi sont organisées en une ou plusieurs structures cognitives. Aussi, différentes architectures du soi ont été proposées:

  • des réseaux associatifs (hiérarchiques ou non)
  • des catégories (avec ou sans prototype)
  • des schémas
  • des réseaux de neurones

Aussi, des travaux plaident pour l'existence de deux registres d'informations distincts en mémoire permanente:

  • Les traits (de nature sémantique, comme les traits de personnalité.
  • Les comportements (de nature épisodique).

L'organisation en schémas de soi fait partie des structures du soi les plus étudiées. Tout individu s'attribue avec certitude certaines caractéristiques qu'il considère comme les plus représentatives de lui-même (par exemple, perfectionniste). La structure des informations correspondant à une caractéristique de ce type a les propriétés fonctionnelles d'un schéma cognitif gouvernant le traitement des données relatives à soi. Ces informations donnent lieu à un traitement cognitif particulièrement efficace aux plans de la perception (attention, encodage, organisation), de la mémoire (rétention, appel, organisation), de l'inférence, du jugement et de la prédiction du comportement. La perception d'autrui est également en partie déterminée par cette expertise que confère le fait de particulièrement bien connaître certaines caractéristiques psychologiques qu'on s'attribue.


L'évaluation de soi et l'auto-régulation

L'activité d'autoévaluation, fréquente dans la vie quotidienne, correspond au besoin de réduire l'incertitude sur des caractéristiques personnelles. On peut réduire cette incertitude en s'engageant dans des tâches ou des situations dotées d'un haut degré de diagnosticité pour soi-même. Mais quand de telles mises à l'épreuve sont impossibles, une autre occasion d'autoévaluation est fournie par la comparaison à autrui. Pour des raisons encore de diagnosticité, nous aurions tendance à nous comparer plutôt à des gens peu différents de nous. Aussi, ces comparaisons peuvent être ascendantes ou descendantes, la direction de la comparaison pouvant être mise en rapport avec la fonction motivationnelle de celle-ci. Quand la dévalorisation menace, la comparaison descendante vise à la recherche du feedback positif et assure le soutien et la promotion du soi. Quand l'amélioration de soi est recherchée, la comparaison ascendante fournit les repères cognitifs et la motivation pour se rapprocher d'une version idéale de soi.
Même quand l'autoévaluation n'est pas explicitement sollicitée, les jugements sur soi et l'autodescription ne sont pas exempts d'évaluation. L'estime de soi est un état que la réussite ou l'échec induisent et font varier en situation. Mais il existe aussi une estime de soi chronique, distinguant de façon stable et mesurable des individus à haute ou à basse estime d'eux-mêmes. De nombreuses différences cognitives, motivationnelles et comportementales sont associées à cette variable individuelle. Cela dit, l'idée d'une estime de soi globalement positive ou négative rend imparfaitement compte de la multidimensionnalité du soi à laquelle croient la plupart des chercheurs aujourd'hui. En fait, une même personne a généralement une autoévaluation variable selon les registres personnels envisagés (professionnel, conjugal, sportif, etc...). De telles discordances ménagent des possibilités de compensation. Ainsi, la gestion de la valeur accordée à soi s'exerce d'autant plus efficacement que l'individu est doté d'un soi complexe, c'est-à-dire organisé en facettes suffisamment investies et mutuellement indépendantes pour que la dévalorisation atteignant éventuellement une partie du soi ne contamine pas les autres.
Les écarts perçus entre le soi réel (pour l'individu) et des soi possibles, comme le soi idéal ou le soi futur, ont une fonction motivationnelle indiscutable. Ils donnent à l'action individuelle sa directionnalité et son énergie. Mais de trop grands écarts dans le système du soi entraînent des conflits intrapsychiques qui augmentent la vulnérabilité personnelle. Par exemple, Edward Higgins a montré que l'anxiété est plutôt associée à un écart ressenti entre le soi réel et le soi obligé (les attentes ou les normes sociales), alors que la dépression est plutôt associée à un écart entre le soi réel et le soi idéal.


Les stratégies de défense du soi

En tant qu'entité psychosociale très valorisée, le soi est protégé par de nombreux systèmes d'alarme et mécanismes de défense que l'approche expérimentale permet de détecter. Cette détection consiste à mettre en évidence des biais cognitifs ou motivationnels qui distordent le jugement dans un sens favorable au soi. Certains de ces biais ont été recensés par Anthony Greenwald, qui propose la métaphore d'un ego totalitaire protégeant sa propre organisation par le recours à trois types de stratégies, généralement non conscientes:

  • L'égocentration: il s'agit de la tendance à accorder plus d'importance, dans le traitement cognitif, aux informations référées à soi qu'aux autres informations. Par exemple, les informations et les événements référés à soi sont mieux mémorisés que les autres, ou encore chacun a tendance à surestimer sa propre participation aux événements dans lesquels il a été impliqué ou, enfin, chacun a tendance à croire que la majorité des personnes agissent ou pensent comme lui.

  • L'autobienveillance (ou bénefficience): il s'agit de la tendance à porter la réussite à son propre crédit et à refuser de se reconnaître une responsabilité dans les échecs. De nombreux biais d'attribution relèvent de cette catégorie.

  • Le conservatisme cognitif: il s'agit de la tendance à gérer l'information de façon à confirmer les jugements antérieurement formés sur soi. Ainsi, les stratégies de vérification de soi sont orientées vers le maintien d'une vision cohérente de soi-même pour soi et pour autrui. Le choix des partenaires, l'interprétation et la mémorisation sélective des interactions avec autrui font partie de ces stratégies, la non-perception ou l'oubli sélectif des informations contre-schématiques également. Nous disposons aussi de stratégies cognitives pour mettre en accord les souvenirs que nous avons de nos états ou comportements passés avec les jugements que nous portons sur nous-mêmes.

Les travaux sur l'asymétrie de la comparaison soi/autrui montrent que la similitude ou la distance perçue entre soi et autrui varie selon que l'on adopte autrui ou soi-même comme point de référence de la comparaison. Aussi, les recherches sur ce phénomène ont permis de constater qu'en règle générale, nous estimons que les autres nous ressemblent plus que nous ne leur ressemblons et que nous avons tendance spontanément à nous prendre nous-mêmes comme point de référence des comparaisons. Ces phénomènes, variables selon la familiarité ou le statut de l'autrui considéré, reflètent un mécanisme d'assimilation autocentrée, compatible avec l'idée que le soi est doté des propriétés cognitives d'un prototype.
Les stratégies de défense du soi ne sont pas uniquement cognitives. En effet, elles sont aussi comportementales. Le contrôle que l'on peut exercer sur les informations personnelles accessibles à autrui est suffisamment important pour qu'une large palette de stratégies de présentation de soi permette de donner une image favorable de soi ou d'atténuer la dévalorisation. Par exemple, les stratégies auto-handicapantes consistent, face à un échec prévisible, à se mettre dans des conditions objectivement défavorables, de sorte que l'attribution de l'échec soit plus externe que dispositionnelle (par exemple, ne pas réviser un examen dans une matière dans laquelle on est faible permet, en cas d'échec, d'incriminer l'absence de révision plutôt que l'ignorance). Il faut ajouter que les individus diffèrent par leurs tendances et leurs capacités à tenir compte de la situation ou du point de vue d'autrui pour ajuster leurs comportements et réactions.


Le soi et l'identité sociale

L'appartenance, et surtout l'identification à des groupes sociaux, influencent les contenus et les processus du soi. Cela est manifeste dans les définitions de soi sollicitées par les chercheurs. L'identité sociale est cette partie du concept de soi qui dérive de l'appartenance à des groupes.
La théorie de l'identité sociale accorde une place centrale aux processus et aux conséquences de l'auto-catégorisation. Il y a auto-catégorisation sociale quand l'identité sociale est prise comme base de données pour la définition de soi, notamment dans la comparaison entre soi et autrui, dans le contexte de comparaisons intergroupes. L'autocatégorisation entraîne alors des phénomènes d'accentuation des ressemblances intragroupes et des différences intergroupes. Les différences intergroupes sont particulièrement accentuées sur des dimensions favorables à l'endogroupe et par conséquent à soi-même. D'autres auteurs ont montré que dans certaines circonstances les individus recherchent une singularité à la fois au niveau des comparaisons intra et intergroupes. Les rapports de domination entre groupes constituent un facteur déterminant de ces phénomènes. Ainsi, l'appartenance à un groupe dominant induit une conception de soi fondée sur la distinctivité au sein de l'endogroupe, alors que l'appartenance à un groupe dominé rend saillants les attributs collectifs du soi et accentue la différenciation à l'autre groupe.
Ces considérations rejoignent les travaux sur l'influence de la culture sur le concept de soi. Dans les sociétés occidentales, le soi est socialement construit comme une entité autonome, déterminée de l'intérieur de l'individu, alors que dans d'autres cultures c'est l'interdépendance entre individus, et entre individus et contexte social, qui donne au soi sa signification principale. En particulier, on a montré que, dans les auto-descriptions, les aspects privés, publics et collectifs du soi ne sont pas présents dans les mêmes proportions dans les sociétés individualistes ou collectivistes.


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