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La définition de Pulsion


La pulsion est un concept fondamental de la psychanalyse, destiné à rendre compte, par l'hypothèse d'un montage spécifique, des formes du rapport à l'objet et de la recherche de la satisfaction. Cette recherche de la satisfaction ayant des formes multiples, il convient généralement de parler plutôt des pulsions que de la pulsion, hormis dans le cas où l'on s'intéresse à leur nature générale aux caractéristiques communes à toutes pulsions. Selon Sigmund Freud, elles sont au nombre de quatre:

  • la source,
  • la poussée,
  • l'objet,
  • le but.

L'histoire du concept de pulsion chez Freud

La pluralité pulsionnelle suppose la notion d'opposition (ou de dualité). Pour la psychanalyse, les différentes pulsions se rassemblent finalement en deux groupes qui fondamentalement s'affrontent. De cette opposition naît la dynamique qui supporte l'individu, c'est-à-dire la dynamique responsable de sa vie. Cette notion de dualité a toujours été considérée par Freud comme un point essentiel de sa théorie. Elle est en bonne partie à l'origine de la divergence, puis de la rupture, avec Gustav Jung, qui se montrait, lui, de plus en plus partisan d'une vision moniste des choses.
Dans l'approche du concept de pulsion, une première difficulté consiste à résister à la tentation psychologisante, la tentation de comprendre vite, qui tendrait, par exemple, à assimiler la pulsion à l'instinct, à donner le nom de pulsion à ce qui resterait d'animal en l'être humain. Les premières versions, en français comme en anglais, des textes freudiens ont favorisé ce malentendu en proposant presque systématiquement de traduire par instinct le terme allemand Trieb.
Une deuxième difficulté provient du fait que la notion de pulsion ne renvoie pas directement à un phénomène clinique tangible. Si le concept de pulsion rend bien compte de la clinique, c'est parce qu'il dirige un ensemble théorique forgé à partir des exigences de celle-ci, et non parce qu'il témoigne d'une de ses manifestations particulières.
D'un point de vue épistémologique, le terme de pulsion apparaît assez tôt dans l'œuvre freudienne, où il vient donner le rang de concept à une notion assez mal définie, celle d'énergie. Dès ce moment, ce concept prend très vite une position essentielle dans la théorie analytique, jusqu'à en devenir véritablement la clef de voûte, place qu'il occupera encore dans les derniers textes de Freud. Mais cette place n'est pas seulement due au rôle fondateur de la métapsychologie qu'a le concept. En effet, elle est également motivée par la difficulté même du concept et par sa résistance intrinsèque, en quelque sorte, à livrer à Freud ce qu'il en attend, à lui dévoiler certains horizons mystérieux.
Chez Jacques Lacan, la pulsion garde, voire accroît encore, cette place théorique. Elle est pour lui l'un des quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, avec l'inconscient, le transfert et la répétition, et justement celui qui s'avère le plus délicat à élaborer. Elle constitue aussi le point limite où saisir la spécificité du désir de l'individu, elle en révèle, par sa structure en boucle, l'aporie, elle permet de dresser une véritable topologie des bords et elle apparaît finalement comme l'un des principaux modes d'accès théoriques au champ du réel, ce terme de la structure lacanienne qui désigne ce qui est, pour l'individu, l'impossible.


La conception freudienne

C'est en 1905, dans Trois Essais sur la théorie de la sexualité, que Freud utilise pour la première fois le terme de pulsion et qu'il en fait, du même coup, un concept déterminant. Mais, dès les années 1890, il est très préoccupé par ce qui donne à l'être humain la force de vivre et aussi par ce qui donne aux symptômes névrotiques la force de se constituer. Déjà il soupçonne que ces forces sont les mêmes et que c'est leur détournement qui, dans certains cas, provoque les symptômes. À cette époque, il essaie de distinguer parmi ces forces deux groupes, qu'il appelle énergie sexuelle somatique et énergie sexuelle psychique, et il introduit même la notion de libido. Puis son intérêt le porte davantage vers les théories du fantasme et du refoulement et il découvre les formations de l'inconscient. En 1905, donc, ayant dûment exploré le comment de la névrose, il revient à la question fondamentale qu'il se posait auparavant, celle du pourquoi, celle des énergies en œuvre dans les processus névrotiques.
Le problème est que justement les mécanismes de formation des symptômes névrotiques dissimulent la nature des forces sur lesquelles ils s'exercent. Aussi, pour accéder à l'intelligence de ces dernières, Freud est obligé d'emprunter un chemin détourné. Il est deux domaines, pense-t-il, qui permettent d'observer à ciel ouvert, c'est-à-dire suffisamment libre de refoulement ce jeu des pulsions qui constitue le moteur des névroses et le moteur de l'être humain. Ces deux domaines sont respectivement:

  • Celui des perversions où le refoulement n'est guère efficace.
  • Celui des enfants, ces pervers polymorphes avant que le refoulement n'y ait trop opéré.

L'étude des perversions va donc lui fournir le biais pour cerner les caractéristiques et les modes de fonctionnement des pulsions. Mais, incidemment, cela lui donne aussi les arguments à l'appui de la thèse sur la sexualité infantile qui sera jugée parfaitement inacceptable à l'époque et les moyens d'élaborer une théorie générale de la sexualité.
Dans les Trois Essais sur la théorie de la sexualité, Freud précise d'abord la nature de la pulsion sexuelle, la libido: il lui apparaît qu'il n'y a plus lieu de la partager entre les versants somatique et psychique. Au contraire, il lui semble qu'elle se répartit sur ces deux versants et entre eux et que c'est cette position frontière qui la définit au mieux, comme finalement toute pulsion. « La pulsion, écrit-il, est le représentant psychique d'une source continue d'excitation provenant de l'intérieur de l'organisme. » Il montre ensuite que, sur le plan sexuel, n'importe quel point du corps peut aussi bien être à l'origine d'une pulsion qu'à son aboutissement, comme en témoignent à l'occasion les perversions d'objet. En d'autres termes, n'importe quel lieu du corps peut être ou devenir zone érogène, du moment qu'une pulsion l'investit. Cette constatation a plusieurs implications:

  • Celle de la multiplicité des pulsions, puisque leurs origines et leurs buts sont fort nombreux.
  • Celle de leur difficulté à tendre vers une fin commune, c'est-à-dire de leur difficulté, voire de leur quasi-impossibilité, à s'unifier, puisqu'elles peuvent se contenter de buts partiels et fort différents les uns des autres.
  • Celle de la précarité de leurs devenirs, puisque ceux-ci se montrent finalement aussi variés et mouvants que les buts eux-mêmes.

Enfin, il propose de bien distinguer le groupe des pulsions sexuelles d'un autre groupe de pulsions, qui, lui, a plutôt pour fonction de maintenir en vie l'individu. Ce second groupe englobe les pulsions qui poussent l'individu à se nourrir, à se défendre, etc..., c'est-à-dire les pulsions d'autoconservation, que Freud ne tarde pas à dénommer plutôt pulsions du moi pour insister non pas tant sur leur fonction (la survie) que sur l'objet de cette fonction: l'individu lui-même.
Ainsi, Freud définit les pulsions comme étant à l'interface du somatique et du psychique, souligne leur diversité, indique la fréquence de leur inachèvement (et donc leur caractère partiel, leur manque d'unification et l'incertitude de leurs destins) et postule deux types principaux et opposés de pulsions: les pulsions sexuelles et les pulsions du moi.
Quelques années après, en 1914, Freud met en avant une nouvelle notion, celle de narcissisme, l'amour que l'individu porte à lui-même. Ce nouveau concept lui fournit une clé supplémentaire pour aborder une partie du champ des psychoses, mais l'oblige aussi à reconsidérer cette opposition qu'il tenait pour fondamentale entre pulsions sexuelles et pulsions du moi. En effet, à partir du moment où il admet qu'il existe un véritable rapport d'amour entre l'individu et son propre moi, il lui faut aussi admettre qu'intervient une libidinalisation de l'ensemble des fonctions du moi, que la préservation du moi ne rentre pas uniquement dans le registre du besoin mais aussi, et finalement surtout, dans celui du désir. Dès lors, donc, que le moi est aussi objet sexuel, il en découle que la distinction entre pulsions sexuelles et pulsions du moi n'a plus lieu d'être. Freud la remplace alors par celle de pulsions du moi et de pulsions d'objet. Très provisoirement car il lui apparaîtra assez vite que cette deuxième opposition n'est pas plus tenable: c'est la théorie du narcissisme elle-même qui la dément puisqu'elle montre précisément que le moi est un véritable objet pour l'individu. Moi et objet sont donc, en fait, à mettre sur le même plan, en tout cas pour ce qui concerne les pulsions.
Une autre étape, presque simultanée, l'amène à parfaitement préciser les caractéristiques des pulsions. Elle intervient avec la Métapsychologie (1917). L'article princeps est intitulé Les pulsions et leurs sorts. La première partie, après un très bel avertissement épistémologique, définit la nature de la pulsion: une force constante, d'origine somatique, qui représente comme une excitation pour le psychique. Ensuite, sont énoncées les caractéristiques de la pulsion:

  • La source: elle est corporelle. Elle procède de l'excitation d'un organe, qui peut être n'importe lequel.
  • La poussée: elle est l'expression de l'énergie pulsionnelle elle-même.
  • Le but: il est la satisfaction de la pulsion, autrement dit la possibilité pour l'organisme d'accéder à une décharge pulsionnelle, c'est-à-dire de ramener la tension à son point le plus bas et d'obtenir ainsi l'extinction temporaire de la pulsion.
  • L'objet: c'est n'importe quoi qui permet la satisfaction pulsionnelle qui permet au but d'être atteint.

De tout cela, il ressort que les objets pulsionnels sont innombrables mais aussi, et surtout, que le but de la pulsion ne peut être atteint que de manière provisoire, que la satisfaction n'est jamais complète puisque la tension renaît très vite et que, en fin de compte, l'objet est toujours en partie inadéquat et sa fonction jamais définitivement remplie.
Le caractère multiple et opposé les unes aux autres des pulsions est aussi réaffirmé. Mais Freud est alors beaucoup moins net sur la nature de cette opposition, qu'il juge d'ailleurs peu important de préciser. La distinction moi/objet qu'il prônait lui semble déjà beaucoup moins pertinente et, s'il se réfère encore à celle de pulsions du moi/pulsions sexuelles, c'est davantage pour montrer que les deux groupes ont finalement chacun pour rôle de garantir la survie de quelque chose et que c'est cette chose qui les spécifie: survie de l'individu pour le premier, survie de l'espèce pour le second. Mais, dès lors, la pulsion sexuelle, qui témoigne d'une continuité du germen au-delà de l'individu, a une affinité essentielle avec la mort.
La deuxième partie de l'article porte sur les vicissitudes des pulsions leurs sorts, comme Lacan propose de traduire le terme Triebschicksale. Ce ne sont guère des sorts heureux. D'ailleurs, ils ne doivent leur existence qu'au fait que les pulsions ne puissent atteindre leur but. Freud en dénombre cinq, qui sont cinq façons pour la pulsion d'organiser, en quelque sorte, le ratage de la satisfaction:

  • Le refoulement: il s'agit du processus le plus courant dans le champ des névroses. Il est responsable de la formation des symptômes.
  • La sublimation: elle propre aux pulsions sexuelles et reste peut-être la plus mystérieuse. Elle est aussi exemplaire de la distance qui peut séparer une origine pulsionnelle de son devenir dernier.
  • Le renversement dans le contraire.
  • Le retournement sur la personne propre.
  • Le passage de l'activité à la passivité.

Ces trois dernières façons sont en fait constitutives de la grammaire organisant le champ des perversions et plus particulièrement des bascules qui s'opèrent d'une position perverse à une autre.
En 1920, dans Au-delà du principe de plaisir, à partir des indices fournis par la répétition, Freud finit par faire l'hypothèse d'une pulsion de mort. Il l'oppose aux pulsions de vie et fait de cette dualité le couple fondamental sur lequel repose toute la théorie pulsionnelle. Les pulsions sexuelles, du moi ou d'objet, viennent alors se ranger, suivant leur fonction, dans l'une ou l'autre de ces deux catégories, avec cette notion importante que la survie de l'espèce peut être antagoniste de celle de l'individu. À partir de là, le principe général du fonctionnement psychique est réaffirmé, à savoir que l'appareil psychique a pour tâche de réduire au minimum la tension qui croît en lui, notamment du fait des pulsions. Mais ce fonctionnement est à présent lui-même subsumé à la pulsion de mort, c'est-à-dire à une tendance générale des organismes non seulement à réduire l'excitation vitale interne mais aussi, par là, à revenir à un état primitif inorganisé, soit en d'autres termes à la mort première. Et, en 1924, dans le Problème économique du masochisme, Freud étayera cette vision des choses en y voyant l'expression du principe de nirvana.


La conception lacanienne

Lacan s'emploie à radicaliser ces conceptions. Le fait que les pulsions ne se présentent jamais que comme pulsions partielles lui paraît déterminant en ce qu'il introduit le lien nécessaire entre sexe et mort et en ce qu'il fonde une dynamique dont l'individu est le produit. Cet individu est aux prises avec deux logiques volontiers antagonistes: celle qui le fait différent de tout autre vivant, et donc avant tout préoccupé de sa propre survie, et celle qui le veut un parmi les autres et donc au service de son espèce, même s'il ne s'en rend pas compte. Par ailleurs, en revenant sur les caractéristiques des pulsions, Lacan va insister sur le fait que le propre de l'objet pulsionnel est de n'être jamais à la hauteur de l'attente. Ce caractère de l'objet a toutes sortes de conséquences:

  • De rendre le but pulsionnel impossible à réaliser directement, et cela pour des motifs non pas contingents mais structuraux.
  • De situer la raison de la nature partielle de la pulsion dans cet inachèvement.
  • De pouvoir décrire le trajet de la pulsion. Ainsi, en ratant son objet, celle-ci décrit en quelque sorte une boucle autour de ce dernier, qui la ramène à son point d'origine et la dispose à réactiver sa source, c'est-à-dire la prépare à entamer alors un nouveau trajet quasi identique au premier.
  • De permettre de rajouter deux autres objets pulsionnels à la liste établie par Freud: la voix et le regard.

Ce caractère partiel de la pulsion, ce ratage et cet inachèvement incitent encore Lacan à inscrire là l'origine du morcellement corporel fondamental de l'individu et à dénoncer le leurre que représente la notion d'une génitalité unifiée, c'est-à-dire d'un stade subjectif où les pulsions seraient toutes réunies pour répondre d'une seule voix à une fonction globale, par exemple de procréation. Cet état, dit-il, ne peut être qu'un idéal, en flagrante contradiction avec les principes qui régissent les pulsions. Et c'est la notion même de stade, pris dans une perspective de progression génétique, qu'il récuse alors.


La pulsion de vie et la pulsion de mort

Il s'agit d'un groupe de pulsions dont la combinaison et l'affrontement produisent la dynamique subjective elle-même.
À partir de 1919, Freud remplace l'opposition pulsions sexuelles/pulsions du moi et celle de pulsions du moi/pulsions d'objet par l'opposition pulsions de vie/pulsions de mort, qu'il juge beaucoup plus fondamentale et qui, durant toute la fin de son œuvre, lui paraîtra de plus en plus pertinente. La correspondance entre les premières oppositions pulsionnelles et celle-ci n'est pas toujours stricte. Néanmoins, on peut dire que les pulsions de vie regroupent une partie des pulsions sexuelles (celle qui permet la survie de l'espèce) et une partie des pulsions du moi (celle qui vise à la survie de l'individu). Par ailleurs, une face des pulsions sexuelles (celle qui met en péril l'individu parce qu'étant exclusivement au service de l'espèce), des pulsions du moi (celle qui menace l'espèce parce que privilégiant l'individu) et des pulsions d'objet (celle qui préside à la destruction de l'objet en s'assurant de son incorporation au sein de l'individu), une face cachée, en fait, est à voir comme partie prenante de la pulsion de mort.
Plus Freud avance dans son œuvre et plus il considère la notion de pulsion de mort comme indispensable à la psychanalyse, jusqu'à en constituer quasiment le socle conceptuel. En particulier, il la juge être à la base du principe premier de fonctionnement de l'appareil psychique. Ce dernier repose sur la tâche jamais achevée, toujours à recommencer, qui consiste à rabaisser l'excitation, et donc, la tension de l'organisme au degré le plus bas possible. À première vue, c'est la recherche de la satisfaction, le principe de plaisir, qui ramène l'individu, par la décharge pulsionnelle, à ce point d'étiage. Mais, plus fondamentalement, Freud y voit aussi l'expression de la pulsion de mort puisque ce retour au point de départ, au niveau minimum d'excitation, est en quelque sorte l'écho de la tendance qui pousse l'organisme à revenir à son origine, à son état premier de non-vie, c'est-à-dire à la mort.


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