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La définition de Pouvoir


Le pouvoir désigne la capacité de produire des effets désirés, de réaliser sa propre volonté. Ainsi défini, selon Bertrand Russell, le pouvoir serait aux sciences sociales ce que l'énergie est aux sciences physiques: le concept fondamental. En effet, intuitivement, que l'on considère le rapport d'un individu à son environnement, les relations entre les personnes, ou les structures sociales dans lesquelles elles sont insérées, le concept de pouvoir semble incontournable. Pourtant, la richesse même du concept, largement invoqué en psychologie comme en sociologie et en sciences politiques, rend difficile la recherche d'une définition inclusive. Aussi, différents niveaux d'analyse éclairent différentes facettes du pouvoir.


Le niveau individuel

Sur le plan individuel, le pouvoir renvoie à ce qu'une personne peut causer, c'est-à-dire la production volontaire d'effets. Selon William James, le concept de soi est indissociable d'un sentiment de pouvoir, le sentiment d'être un individu agissant au lieu d'un objet subissant. Aussi, Robert White voit même dans la recherche de production d'effets une motivation humaine fondamentale. Dans cet esprit, de nombreux théoriciens ont souligné que la recherche de maîtrise ou de contrôle de l'environnement sous-tend l'activité humaine (les comportements exploratoires, l'apprentissage, l'activité cognitive et en particulier l'analyse des causalités).
Sur le plan empirique, l'attention s'est portée sur l'impact des croyances relatives au contrôle, ou à l'absence de contrôle sur les événements. Ainsi, non seulement les perceptions subjectives de contrôle affectent la motivation et les comportements, mais les sentiments d'impuissance semblent au cœur des manifestations d'anxiété et de dépression. Plusieurs auteurs soulignent que ces troubles privés sont indissociables des questions publiques de structure sociale. L'accroissement des sentiments d'impuissance, et des réactions d'hostilité ou d'apathie qui en découlent, refléterait la complexité croissante des sociétés modernes et la concentration accrue du pouvoir aux mains d'une élite qui entraîne l'aliénation du plus grand nombre.
Dans de nombreux domaines (clinique, éducatif, social), l'intervention psychologique vise alors à restaurer les sentiments de pouvoir, personnels et collectifs, à rétablir la confiance des acteurs sociaux quant à leur capacité à maîtriser leur destinée et à agir efficacement.


Le niveau interpersonnel et intragroupe

Sur le plan interpersonnel, le pouvoir renvoie à la capacité d'influencer autrui. En ce sens, A a du pouvoir sur B si A peut influencer B dans une direction désirée ou si A peut amener B à faire quelque chose qu'il n'aurait pas fait sans l'intervention de A.
Dans le cadre de la théorie du champ, Kurt Lewin définit le pouvoir de A sur B comme le rapport entre la force maximale que A peut induire sur la résistance maximale que B peut offrir. Aussi, différents types de forces peuvent être induites, correspondant aux différentes bases du pouvoir:

  • la récompense
  • la coercition
  • la référence
  • la légitimité
  • l'expertise
  • l'information

Les deux premières bases correspondent à la capacité de récompenser et de punir et sont donc liées aux ressources de A et aux besoins et aux désirs de B. Le pouvoir de référence correspond à l'identification de B envers A (B cherche à ressembler à A). La légitimité renvoie à l'internalisation chez B de valeurs relatives au bon droit et à la justice de la position supérieure de A. Enfin, l'information correspond au contenu persuasif des informations dont A dispose et que B ne possède pas, et l'expertise renvoie à la crédibilité de A telle qu'elle est perçue par B.
La théorie de l'échange social, proposée par John Thibaut et Harold Kelley, en 1959, offre un éclairage supplémentaire sur les aspects dynamiques du pouvoir, en considérant les interactions sociales comme des transactions continues de valeurs (coûts et bénéfices) entre participants interdépendants. C'est parce que certains coûts et bénéfices pour B transitent par A que A peut affecter le comportement de B. Le pouvoir de A sur B est donc proportionnel à l'étendue des coûts et des bénéfices pour B que A peut contrôler. En d'autres termes, le pouvoir de A sur B repose sur la dépendance de B envers A. Cette dépendance est fonction de l'importance subjective des coûts et des bénéfices qui transitent par le partenaire et surtout de la disponibilité de partenaires alternatifs. Sur le plan de la dynamique des relations de pouvoir, cette analyse souligne l'importance des valeurs humaines, de la conscience et de la liberté d'associations alternatives, ainsi que leur manipulation respective pour maintenir les individus dans un état de dépendance.
Sur le plan empirique, la typologie de John French et Betram Raven a été abondamment utilisée pour étudier, dans les familles ou les organisations, les différentes stratégies d'influence, leur efficacité respective, ou pour localiser les personnes les plus influentes. C'est dans cet esprit qu'une masse impressionnante de recherches a concerné le leadership, le leader étant défini comme la personne la plus influente dans un groupe. Plus précisément, deux questions principales ont été abordées:

  • Qui sont les leaders et quelles sont leurs caractéristiques? : les recherches ont globalement échoué à mettre en évidence des caractéristiques stables de personnalité chez les leaders. Comme l'a montré Lewin, l'influence la plus probante est celle qui agit sur les normes du groupe plutôt que sur ses membres pris isolément. Le leader doit alors être considéré comme celui qui personnifie les normes du groupe (la personne la plus prototypique du groupe) et qui peut les transformer. Ainsi, paradoxalement, le leader devra être d'abord particulièrement conformiste afin d'acquérir un crédit affectif maximal auprès des autres membres.

  • Comment exercer le commandement et être un bon leader? : depuis Robert Bales, on insiste sur l'importance, pour les leaders, d'assurer non seulement une fonction instrumentale (atteinte des objectifs) mais également une fonction affective (préservation de la cohésion du groupe), d'être des chefs aimés. En effet, un style de leadership démocratique s'avère préférable quant au climat du groupe. L'exercice libéral du pouvoir et ses déclarations formelles de liberté constituent certainement un instrument idéologique puissant d'internalisation des valeurs et de rationalisation de leurs conduites de soumission par les agents soumis.

Définir le leader comme la personne la plus influente et, de manière générale, superposer pouvoir et influence interpersonnelle conduisent à négliger les fondements hiérarchiques et structuraux du pouvoir, qui définissent des positions et des relations de pouvoir indépendamment des processus d'influence. Si la soumission à l'autorité ressemble souvent à un réflexe conditionné aux symboles du pouvoir, le pouvoir hiérarchique repose sur l'évaluation et la sanction. Puisqu'il se délègue, il est la propriété d'un système social qui le légitime, qui sélectionne et qui se reproduit.


Le niveau intergroupe et sociétal

Sur les traces de Muzafer Sherif puis de Henri Tajfel, les théoriciens des relations entre groupes soulignent que stéréotypes, préjugés et discriminations ne peuvent être analysés sur un plan purement individuel et que, reflétant la stratification sociale, ils commandent une analyse plus globale des relations de pouvoir entre groupes. Chaque individu étant inséré dans une structure sociale stratifiée qui différencie des groupes humains sur le plan du statut et du prestige, de l'accès aux ressources et des privilèges, de la domination et du pouvoir, il s'agit alors d'étudier les corrélats psychologiques de la stratification sociale et d'aborder les cognitions, les affects et les comportements intergroupes sous l'angle des mécanismes de reproduction et de changement social. Dès lors, les processus psychosociologiques de comparaison, de différenciation, de dévalorisation et de catégorisation sociale s'éclairent à la lumière de leur fonction idéologique de légitimation ou de masquage du pouvoir, visant à pérenniser ou à renverser l'ordre établi.
Ainsi le concept de pouvoir est au cœur des analyses sociologiques. Définies par Max Weber, en 1947, comme la probabilité qu'un acteur social soit en position de réaliser sa propre volonté malgré les résistances, les analyses se développent dans deux directions:

  • La perspective fonctionnaliste: elle insiste sur l'aspect consensuel de l'ordre social et la nécessité d'une structure de pouvoir permettant de sanctionner les conduites et d'assurer ainsi le contrôle social.
  • La perspective rationaliste: elle souligne l'irréductibilité des conflits d'intérêts et dénonce la structure de pouvoir comme une caricature d'ordre social visant à masquer et préserver la réalité de privilèges.

Si, dans la perspective marxiste, l'essence du pouvoir est d'ordre économique (propriété privée, accès aux ressources, argent), les développements néomarxistes insistent sur la dimension idéologique du pouvoir (contrôle des médias, de la communication et de la connaissance).
Dans le domaine des sciences politiques, et sur le plan empirique, l'analyse du pouvoir s'est concentrée sur la prise de décisions collectives, cherchant à répondre à la question: Qui dirige? Le pouvoir étant alors défini comme la prise de décisions importantes, le problème est d'évaluer l'importance des décisions. Selon Steven Lukes, la prise de décision correspond à une vision étroite, unidimensionnelle du pouvoir. Une conception bidimensionnelle se demandera qui contrôle l'agenda de la prise de décision. Ainsi, alors que certaines questions n'atteignent jamais la table de négociation, pour d'autres, les alternatives fixées, le cadrage du débat conditionnent la décision. Enfin, une vision tridimensionnelle souligne que le pouvoir façonne les désirs et les croyances. Puisque le vouloir est socialement conditionné, on ne peut pas concevoir le pouvoir comme le fait d'obtenir ce que l'on veut. Il s'agit de reconnaître les conflits d'intérêts latents, la fausse conscience et l'aliénation.
Depuis le niveau d'analyse individuel jusqu'au niveau macrosocial, un élément central de l'exercice du pouvoir semble se dégager: le masquage du pouvoir et de son arbitraire, préservant le sentiment de liberté. Comme le disait Lao-tseu, il y a plus de 2000 ans: « Les leaders sont bons quand personne ne semble savoir qu'ils existent, pas si bons quand les gens les adorent, mauvais quand les gens les craignent. »


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