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La définition de Perception


La perception désigne l'ensemble des mécanismes et des processus par lesquels l'organisme prend connaissance du monde et de son environnement sur la base des informations élaborées par ses sens.


La perception en générale

La perception a essentiellement une fonction cognitive d'interprétation des informations sensorielles. La définition proposée ne coïncide pas, et ne peut pas coïncider, avec toutes les théories de la perception. Par exemple, elle n'est pas en accord avec les conceptions des gestaltistes ou celles de James Gibson. Elle suppose une activité de traitement des informations et correspond donc à une conception constructiviste.
On est alors amené à distinguer des traitements guidés par le stimulus, qui sont de type ascendant, et des traitements guidés par nos représentations ou nos concepts, selon qu'y prédominent les informations sensorielles directement issues de la stimulation ou bien des connaissances antérieures sur le monde, des attentes, etc...


Les théories de la perception

Les théories de la perception s'organisent en fonction des réponses qu'elles apportent à trois grandes questions bipolaires:

  • La question de l'inné et de l'acquis.
  • La question du rationalisme ou de l'empirisme.
  • La question du globalisme ou de l'élémentarisme.

Pour des auteurs comme John Locke, William James, George Berkeley, David Hume, Clark Hull ou Donald Hebb, les perceptions sont apprises et résultent de l'expérience et d'apprentissages. Pour d'autres, comme Baruch Spinoza, Emmanuel Kant, Ewald Hering, Joseph Müller, les gestaltistes ou Gibson, elles sont essentiellement automatiques et résultent de capacités innées. Pour beaucoup de ces derniers, la perception est une réponse passive, qui reflète plus ou moins directement la structure de la stimulation. Pour les partisans d'une position rationaliste comme René Descartes, Hermann Helmholtz, Jean Piaget et les cognitivistes, la connaissance perceptive est déductive. C'est une interprétation active et logique d'informations sensorielles partielles. Enfin, dans certaines approches comme celles de Kant, d'Ernst Mach, des gestaltistes, des fonctionnalistes et de certains cognitivistes, la structure globale de la stimulation est privilégiée. Pour d'autres, le percept est au contraire un arrangement singulier d'éléments.
Les théories globalistes et nativistes comme la gestalt-théorie et la théorie de Gibson ont constitué une réaction radicale contre l'élémentarisme des positions associationnistes de la filiation d'Helmholtz. Pour ce dernier, la distinction sensation-perception a tout son sens, et la perception représente le résultat d'un processus d'inférence inconsciente qui permet d'interpréter les données sensorielles sur la base de notre expérience passée en tenant compte de la vraisemblance des interprétations. Les gestaltistes sont moins intéressés par ce que l'on appellerait aujourd'hui les processus de traitement que par les relations structurales démontrées entre la stimulation et la structure perceptive telle qu'elle apparaît dans une approche phénoménologiste. Constatant un isomorphisme entre les deux, ils en infèrent un isomorphisme des mécanismes physiologiques. Leur approche est alors nécessairement globaliste. La théorie de Gibson rejette la distinction sensation-perception, tout comme l'existence de processus de traitement. Pour lui, l'essentiel de l'information est dans le stimulus, et la tâche de l'organisme ne consiste qu'à saisir cette information. Cette position conduit donc Gibson à étudier la structure des stimulations pour y trouver les organisations susceptibles de permettre à notre perception de fonctionner de manière généralement adéquate.
De nos jours, l'approche dominante, l'approche cognitive, réalise une relative synthèse de positions antagonistes moins par l'élaboration d'une théorie intégrative que par la persistance en son sein de choix théoriques potentiellement antagonistes. L'approche cognitive est résolument constructiviste. Son acte de naissance officiel est constitué par l'ouvrage d'Ulric Neisser: Cognitive Psychology (1967). Avant cette date cependant, de nombreux auteurs, rompant avec une approche strictement béhavioriste, avaient, sous l'influence du développement de la cybernétique, proposé de considérer la perception comme un système de traitement de l'information. Il s'agit de plus qu'une simple métaphore empruntée à l'informatique. Sans être une véritable théorie structurée, ce cadre conceptuel a renouvelé en profondeur bien des conceptions.
En premier lieu, il a imposé l'idée qu'une explication d'un phénomène perceptif devait aboutir à élucider les mécanismes mis en œuvre par l'organisme et les processus par lesquels ils s'expriment. En second lieu, il a reconnu que les processus perceptifs se déroulent dans le temps et impliquent des transformations des informations entrantes et leur confrontation à des informations mémorisées (des représentations). Enfin, il a conduit à reconsidérer la nature des stimulations vectrices d'informations sur le monde des objets. Dans ce cadre, la distinction sensation-perception, sans avoir la rigidité des associationnistes, a repris une valeur importante, la première faisant référence aux traitements sensoriels des informations physiques, indépendamment de leur signification, et la seconde étant plus directement concernée par les significations d'objet et donc par l'interprétation des informations sensorielles.
L'approche computationnelle est une variante de l'approche cognitiviste. Elle se donne comme objectif de parvenir à une modélisation des processus qui permette leur implémentation, c'est-à-dire qui permette leur simulation. Inspirée de l'intelligence artificielle et de ses applications aux machines à voir, elle repose sur trois niveaux d'approche:

  • Le niveau computationnel: il s'agit d'une tentative pour spécifier de manière formelle le problème de la perception (quelle est l'information disponible et quelle est l'information nécessaire pour identifier les objets?).
  • Le niveau des représentations et des algorithmes de ces informations.
  • Le niveau de l'implémentation de ces algorithmes dans un dispositif artificiel ou naturel.

La théorie proposée par David Marr distingue trois ordres de représentations extraites des informations sensorielles:

  • l'esquisse primitive,
  • la représentation à 2 1/2 dimensions,
  • la représentation à 3D.

Seule cette dernière implique un accès à la signification des objets.


L'esquisse d'une conception de la perception comme traitement de l'information

Les informations extraites par les mécanismes sensoriels sont spécifiques de quelques caractéristiques de la stimulation et par là restent fractionnées. Or, comme l'avaient souligné les gestaltistes, notre perception consciente est celle de touts organisés, structurés. Elle est plus encore une identification d'objets, c'est-à-dire un accès à une sémantique. Avant cet accès, il s'agit pour l'organisme de mettre ensemble les informations relatives aux mêmes objets du monde extérieur et de les distinguer de celles qui appartiennent à d'autres objets. La réalisation de ces groupements perceptifs et la ségrégation des groupements, c'est-à-dire la structuration de l'information sensorielle, sont réalisées pour une part importante sur la base de mécanismes automatiques et modulaires. Cet aspect des traitements est appelé dépendant du stimulus ou encore ascendant.
Pour une autre part, les groupements perçus et les ségrégations corrélatives vont dépendre de représentations cognitives, c'est-à-dire de connaissances antérieures du monde qui vont servir à diriger ces structurations et à permettre l'interprétation des informations sensorielles en termes de leur référent-objet. On appelle ces traitements dépendants des représentations ou encore descendants. L'attention va souvent jouer ici un rôle majeur et conduire à la sélection des informations.
Cependant, la distinction de ces deux grands ordres de traitement est schématique. Si la modularité est une caractéristique incontestable des premiers, elle n'est pas exclue des seconds. De plus, l'automatisation de nombreux mécanismes perceptifs due à une pratique constante les rend très semblables aux mécanismes ascendants précâblés. Faire le partage de ces deux ordres de traitements est donc une tâche complexe. La vigueur des débats entre les auteurs qui supposent que les processus cognitifs auraient une action rétroactive sur les processus sensoriels précoces et les auteurs qui supposent que les premiers sont impénétrables à l'action des seconds manifeste la difficulté du problème.


Les méthodes d'étude de la perception

La connaissance des processus et des mécanismes perceptifs est fondée sur la mise en oeuvre de plusieurs types de méthodes d'étude. Les mécanismes et les processus perceptifs que l'on décrit concernent généralement le jeune adulte dit normal. Ces connaissances sont élaborées à partir de la mise en oeuvre de méthodes psychophysiques entendues au sens large. Par définition, les traitements sensoriels ne sont pas reflétés directement par les réponses manifestes des individus, ils doivent en être inférés. La méthode phénoménologique prônée par les gestaltistes ne permet d'accéder, au mieux, qu'aux représentations perceptives conscientes et rationalisées. Des méthodologies complexes ont été élaborées. Elles permettent de faire des inférences sur les processus des divers niveaux avec de bonnes garanties de validité. Les apports de ces méthodes comportementales sont utilement confortés par la mise en oeuvre de méthodes physiologiques.
Des études menées avec des méthodes analogues sur des patients cérébrolésés, telles qu'elles sont poursuivies en neuropsychologie, fournissent des arguments complémentaires sur les mécanismes perceptifs, notamment en ce qui concerne la structure modulaire de certains traitements. Le lien existant entre la localisation et l'étendue des lésions et les déficits perceptifs corrélatifs constituent des connaissances précieuses. Plus encore, des études de cas permettent d'analyser finement la nature des déficits, qui peuvent être des pertes de la possibilité d'accéder à certaines représentations selon une voie, mais non la perte de la représentation elle-même.
Le fonctionnement du système perceptif n'est pas immuable au cours du temps. Chez l'adulte, l'apprentissage et l'exercice en modifient les processus. L'identification des effets de l'exercice a progressé. Bien qu'encore controversée, l'hypothèse selon laquelle ce ne seraient pas les mécanismes sensoriels de traitement qui s'amélioreraient, mais l'utilisation de leurs informations pour une élaboration plus rapide et plus sélective des réponses, gagne de la vraisemblance. L'apport des études développementales est indispensable pour comprendre la mise en place des mécanismes et leurs éventuels bouleversements. Le développement doit être ici entendu non seulement dans la phase initiale du nouveau-né à l'adulte, mais aussi dans sa phase involutive liée aux processus de sénescence. Pour le développement initial, de nombreuses études ont montré que les fonctions sensorielles élémentaires n'étaient pas l'objet d'un réel apprentissage, mais d'une maturation qui, pour être menée à son terme, nécessite l'exposition de l'organisme à des expériences sensorielles adéquates.
Par ailleurs, la suprématie du langage verbal chez l'être humain tend à masquer l'importance des mécanismes non verbaux.


L'organisation des formes visuelles

Pour les gestaltistes, le fait que des éléments séparés paraissent appartenir à un même ensemble et former un tout structuré, une configuration, résulte des propriétés mêmes du stimulus. Ces propriétés sont décrites dans une série de lois comme les lois de proximité, de similarité, de continuité, etc...
En fait, la prise en compte des traitements sensoriels conduit à définir ces propriétés au niveau des informations sensorielles extraites des traitements de la stimulation physique et à parler ainsi de stimulus efficace. La proximité spatiale des éléments au niveau du stimulus physique ne permet pas de prédire sans équivoque les groupements perçus de ces éléments. Par contre, si l'on tient compte de la visibilité de leurs espacements, on prédit de manière bien plus valide les groupements perçus.
Groupements perçus en fonction de la visibilité.Ces considérations s'appliquent à d'autres propriétés comme la similarité, la connexité, la continuation, etc... Les groupements d'informations sensorielles en configurations reposent donc sur des traitements préattentifs, non conscients et automatiques, dépendant des caractéristiques des stimulus et des propriétés des systèmes sensoriels qui les traitent. (Figure 1)
Si la figure est vue de loin, les grosses barres verticales (a) sont mieux vues que les autres groupements: leur espacement correspond à une fréquence spatiale plus proche de l'optimum de la fonction de sensibilité au contraste. À distance intermédiaire, les barres obliques moyennes (b) seront plus visibles. De près, les petites barres horizontales (c) seront plus visibles que les autres groupements.
Les groupements fortement structurés constituent des configurations. Ces dernières sont souvent des figures émergeant d'un fond. Cette émergence phénoménale résulte d'une série d'opérations perceptives qui conduisent à accorder à certaines parties de l'information sensorielle un statut privilégié de quasi-objet structuré par rapport à un fond d'informations moins organisées. La figure perçue résulte d'une séquence de traitements. (Figure 2)La constance des grandeurs (ou constante de taille).
Au niveau sensoriel seraient extraites d'une part des informations de groupement et d'autre part des informations plus localisées sur la présence de contours. Ultérieurement, le système visuel aurait à mettre en oeuvre des procédures appelées routines de manière à vérifier la propriété de fermeture de ces contours. Enfin, la surface de la figure pourrait acquérir des propriétés homogènes au moyen d'une routine de remplissage. Cette dernière procédure explique que la surface de la figure puisse avoir des propriétés phénoménales différentes de celles du fond (par exemple, un rehaussement de luminosité) alors que, physiquement, il n'existe pas de différences locales entre eux.


L'organisation perceptive en audition

Les informations acoustiques présentent aussi des propriétés de groupement et conduisent à la perception de configurations sonores. Dans un environnement naturel, nous recevons simultanément des informations acoustiques en provenance de sources multiples: la circulation, un fond musical, des conversations, etc... Généralement, nous différencions sans difficulté les flux sonores qui correspondent à des objets distincts. Trois propriétés déterminent la fusion de plusieurs composantes spectrales d'un son complexe périodique pour donner naissance à une configuration auditive:

  • La cohérence de l'évolution temporelle des partiels des sons complexes: autrement dit, la synchronie des attaques, ainsi que les fluctuations d'amplitude à long terme.
  • La cohérence de l'évolution des fréquences: dans les sons naturels, les rapports harmoniques des fréquences se maintiennent alors que la fréquence fondamentale change comme dans le vibrato ou lors des inflexions de la voix.
  • La stabilité de la forme spectrale: elle résulte de couplages complexes entre des modulations d'amplitude et de fréquence.

À ces propriétés d'organisation simultanée, il convient d'ajouter une propriété séquentielle ainsi que les informations de localisation.
L'échelle de hauteur tonale des sons musicaux n'est pas une simple échelle de tonie fonction de la fréquence fondamentale des sons. Certains rapports de fréquence ont un statut perceptif particulier. Par exemple, deux notes dans un rapport d'octave paraissent plus similaires que deux notes dont les fréquences sont dans des rapports différents. L'échelle de hauteur tonale des sons musicaux est donc bidimensionnelle. L'une de ses dimensions est la tonie et l'autre son chroma. Tous les do ont le même chroma ou, plus généralement, toutes les notes qui ont le même nom ont le même chroma. L'échelle musicale européenne est fondée sur des intervalles logarithmiques entre les notes. Des distances entre fréquences égales sur une échelle logarithmique paraissent égales. Cette propriété est conforme à la loi de Weber. Outre le rapport d'octave, d'autres rapports de fréquences sont utilisés dans la musique, tels que l'écart de cinquième, qui correspond à un rapport de fréquences de 2 à 3. Les accords sont alors des groupes de notes émises simultanément dont les fréquences sont dans des rapports privilégiés.
L'identification du timbre d'un instrument nécessite d'abord l'intégration de plusieurs dimensions du signal acoustique. À partir de l'analyse de jugements de similarité, on considère que l'identification du timbre requiert l'analyse de trois dimensions:

  • L'enveloppe spectrale: il s'agit de la distribution de l'énergie dans le spectre.
  • La forme des configurations d'attaque et de fin, ainsi que le montant global de fluctuation spectrale au cours du temps.
  • La présence d'énergie dans les hautes fréquences au moment de l'attaque.

Le traitement acoustique des sons de paroles se fait sur une base catégorielle. Ainsi, la différence entre une consonne voisée (ba) et une consonne non voisée (pa) se produit brutalement lorsque l'on fait varier le temps d'attaque vocal séparant le début de la transition du premier formant et celui du second et du troisième formant. Il existe des frontières précises entre des catégories phonétiques. À l'intérieur d'une même catégorie, des variations assez importantes des paramètres n'entraînent pas de distinctions phonétiques. Cette catégorisation repose sur des mécanismes précoces. En effet, un nouveau-né dispose de la capacité de discriminer tous les phonèmes de toutes les langues. Avec l'âge, et l'apprentissage d'un langage, cette capacité se révélera meilleure pour les sons de sa langue et se perdra ou sera fortement diminuée pour ceux des langues étrangères.


La construction de l'espace

Nos perceptions visuelles et auditives sont spatialisées et cet espace perçu constitue un cadre de référence construit à partir de l'intégration d'informations sensorielles en provenance de plusieurs modalités ainsi que de nos représentations du monde. Cet espace est tridimensionnel et sa structure nous permet à la fois de localiser les objets les uns par rapport aux autres, de les localiser par rapport à nous-mêmes et, mieux encore, de nous y localiser.
Les mécanismes de la perception de la profondeur et du relief sont au premier chef en jeu dans la construction de l'espace perceptif. La vision est la modalité dominante de cette construction, à laquelle participent néanmoins l'audition, le système vestibulaire et diverses informations kinesthésiques. Comme l'organisme dispose de plusieurs référentiels, les mécanismes de localisation visuelle des objets sont multiples. Celle-ci peut se faire par rapport à la rétine, par rapport à la position de l'œil, par rapport à la position de la tête, par rapport à la position du corps dans l'espace ou bien encore par rapport à l'environnement lui-même. La présence de mouvements dans l'environnement ou de déplacements de l'observateur intervient aussi dans ces localisations. Ainsi, une modification des informations gravitaires dues à l'inclinaison du corps peut entraîner des déplacements de la verticale apparente. Enfin, à divers niveaux d'intégration cognitive, la localisation de sources de stimulations visuelles et auditives spatialement séparées relatives au même objet tend à être unique. Des mécanismes de calibration et de recalibration des informations issues des différentes modalités rendent compte de leurs performances.


Les constances

L'une des fonctions principales de l'activité perceptive est de nous permettre une connaissance du monde environnant, des objets qu'il contient en dépit des variations de leurs apparences et donc de la variété des sensations qui leur correspondent. Un objet perçu est une représentation mentale évoquée par des informations sensorielles dont elle ne constitue pas le reflet précis. Ainsi, l'identité de l'objet se maintient alors même que la position et l'orientation de l'image rétinienne de cet objet évoluent, que sa taille angulaire varie, que la forme de son image rétinienne change, que la composition chromatique et les contrastes de cette image se modifient. L'objet et sa représentation manifestent une permanence, une invariance notables.
On appelle constances les phénomènes dans lesquels certaines caractéristiques des objets sont préservées perceptivement en dépit des variations des informations sensorielles de leurs dimensions. Les constances reposent sur l'intégration de plusieurs dimensions de la stimulation:

  • La constance des grandeurs: lorsqu'un objet s'éloigne de l'observateur, la taille rétinienne de son image diminue. Cependant, sa taille apparente nous paraît, au moins dans certaines limites, préservée lors de changements de sa distance à l'observateur. Quelques rares expériences réalisées sur des animaux suggèrent que, pour des espèces inférieures comme la grenouille, la constance des grandeurs pourrait être limitée à des comportements du répertoire et pour les distances dans lesquelles s'exerce ce comportement.
    Pour qu'il y ait constance des grandeurs, il est nécessaire que les informations de distance à l'observateur soient disponibles. Toute restriction de leur disponibilité réduit la constance des grandeurs. De multiples informations sont nécessaires à l'élaboration d'une représentation tridimensionnelle de notre environnement. Certaines sont d'ordre sensoriel ou d'ordre sensori-moteur. Elles nécessitent la vision binoculaire. Ce sont, par exemple, les informations en retour sur l'accommodation et la convergence oculaires et les informations de la stéréopsie.
    D'autres sont d'ordre plus représentatif. On les appelle picturales en raison de leur utilisation par les peintres pour représenter la profondeur sur une toile bidimensionnelle. Ce sont des informations comme la perspective, le changement de taille angulaire avec la distance, les gradients de texture, l'interposition des objets, la diminution des contrastes et des saturations apparentes avec la distance. Par exemple, pour la figure 2, dans la figure de gauche, la taille physique varie proportionnellement à la distance à l'observateur figurée par la perspective. Leur taille apparente paraît identique. En revanche, dans la figure de droite, la taille physique et rétinienne reste identique quelle que soit la distance. Ainsi, le personnage plus éloigné paraît plus grand que le personnage plus proche.

  • La stabilité du monde perçu: les images du monde sont en mouvement quasi continuel sur nos rétines, soit que notre regard se déplace, soit que nous nous déplacions dans l'environnement. Pourtant, le monde qui nous environne nous paraît stable et nous percevons que notre regard se déplace ou que nous nous déplaçons. L'hypothèse la plus probable de cette expérience de la stabilité du monde fait référence au fait que notre organisme disposerait d'une copie efférente des commandes motrices à laquelle seraient comparées les informations de déplacement rétinien. L'expérience conduirait à une sorte de calibration de notre représentation du monde. Sa stabilité est une caractéristique fondamentale de cette représentation.

  • La constance des formes visuelles: on a appelé constance de forme le fait que l'identification de la forme (par exemple, un carré, un triangle ou un disque) se maintienne alors que le stimulus était présenté avec diverses inclinaisons en profondeur, de sorte que la forme de son image rétinienne se modifiait.
    L'inclinaison d'une surface carrée par rapport à l'observateur change la forme de l'image rétinienne, la forme perçue de la surface pouvant cependant rester celle d'un carré. Ainsi, si un disque est incliné par rapport au plan fronto-parallèle, son image a une forme d'ellipse. Néanmoins, le stimulus pourra être décrit comme étant un disque. Au sens propre, il est inexact de parler de la constance de forme. En effet, les différentes apparences d'un objet résultant de sa rotation autour d'un de ses axes restent discriminées. Il n'y a pas invariance de la forme perçue, mais invariance de l'identité de l'objet en dépit des modifications de sa forme.
    Les effets de contexte jouent ici un rôle majeur. Une forme elliptique sera interprétée, soit comme l'image d'une ellipse, soit comme celle d'un disque, selon le contexte expérimental définissant la tâche et en particulier selon la consigne donnée à l'individu. Le développement de cette constance en fonction de l'âge est plus tardif que celui de la constance des grandeurs, et les résultats en sont plus labiles. Seules des présentations impliquant une transformation continue de la forme d'un objet permettent des résultats homogènes et fidèles.

  • Les constances de luminosité et de couleur: une feuille de papier blanc à la lueur de la lune a une luminance équivalente à celle d'un morceau de charbon à la lumière du soleil. Dans un contexte normal, le premier est bien vu blanc et le second, noir. Cette constance peut s'expliquer partiellement par le fait que la luminosité ne dépend pas que de la luminance du stimulus, mais aussi de la luminance des régions voisines. Le niveau moyen de luminance peut alors changer sans affecter les contrastes entre l'objet et le fond. D'autres indices peuvent renforcer cette constance. Par exemple, la présence d'ombres visibles, les relations spatiales entre objets, etc... La constance de tonalité chromatique, ou constance de la couleur, est expliquée de manière analogue.

  • Les autres constances: bien qu'elles soient moins systématiquement étudiées, on mentionne des formes de constance dans diverses modalités sensorielles comme des constances de sonie ou des constances d'odeur. Les phénomènes de constance apparaissent ainsi comme le résultat de mécanismes correcteurs résultant de la prise en compte d'un large ensemble d'informations et qui permettent d'extraire des informations relativement stables d'un flux sensoriel en continuel changement. Pour cette raison, les représentations d'objet pourraient avoir un rôle majeur dans les mécanismes de constance. La taille perçue d'un objet connu est plus constante avec la distance que celle d'objets inconnus.

L'identification et les représentations cognitives

Toute identification d'un objet sonore ou visuel, par exemple, nécessite le recours à une représentation en mémoire de cet objet. Nous pouvons reconnaître un objet, le dénommer, alors même que son image a été présentée de manière brève. Comme toutes les informations sensorielles, l'information visuelle reçue est nécessairement incomplète. Ce n'est qu'un point de vue sur l'objet, un échantillonnage des informations qui seraient nécessaires à une identification. Ainsi, la remarquable efficacité de l'identification suppose que nous disposions de représentations mentales préalables des objets et que les mécanismes d'identification consistent à apparier l'information sensorielle actuelle avec ces représentations.
L'identification d'un objet correspond à la mise en jeu de trois types de représentations séparées:

  • Des représentations lexicales: elles permettent de dénommer l'objet, ou bien de l'imaginer à partir de son seul nom.
  • Des représentations sémantiques: elles permettent de savoir à quoi sert cet objet.
  • Des représentations structurales visuelles et auditives: elles permettent de connaître sa forme sous tous les angles.

Ces trois ordres de représentations sont organisés selon une architecture en cascade.
Des études neuropsychologiques sur des patients agnosiques montrent que certains déficits ne peuvent être compris que comme des déficits de l'accès à certaines de ces représentations à partir d'une modalité sensorielle, alors que cet accès reste possible à partir d'une autre modalité.


L'automatisation des processus

Tous les comportements observables résultant de traitements sensoriels et perceptifs n'impliquent pas toujours la mise en œuvre de représentations cognitives et encore moins de représentations conscientes. Distinguer des comportements qui sont déclenchés par des signaux et des comportements qui résultent de l'élaboration de représentations cognitives du monde n'est pas toujours aisé. La grenouille qui capture une mouche avec sa langue manifeste un comportement réflexe qui n'implique aucune représentation cognitive de sa proie. Le même comportement est obtenu au moyen d'un leurre. Il est réflexe, et pour l'essentiel irrépressible. Le comportement du chat qui joue avec un bouchon fait appel à des mécanismes plus complexes. Si ce comportement fait sans doute partie des comportements de chasse de ces félins, il n'a pas le caractère irrépressible du réflexe.
Sa variété suggère qu'il peut s'accompagner de représentations dont nous ne connaissons pas la nature. Les humains présentent aussi des comportements réflexes ou quasi réflexes. Un stimulus qui apparaît soudain à la périphérie du champ visuel entraîne une saccade oculaire dans sa direction, saccade qui va créer les conditions de l'identification de l'objet.
Les processus perceptifs mis en jeu lors de l'identification d'objets ou d'événements se modifient avec la familiarisation que nous avons de ces objets et avec les circonstances dans lesquelles ils apparaissent. Un objet familier présenté dans un contexte familier est identifié très rapidement, même si les informations sensorielles sont insuffisantes à un individu non familier de l'objet pour l'identifier. La rapidité de compréhension d'un texte manuscrit dépend de la familiarité que nous avons de la langue, du thème et du type d'écriture auquel nous sommes confrontés. Compte tenu de l'extrême diversité des écritures, le passage d'un code graphique à un code phonologique et de là à un code lexical est d'autant plus aisé que nous sommes familiers de cet exercice de décryptage, de la langue et du thème du texte.
Ainsi, la plupart des processus perceptifs, au moins dans les situations familières, sont en grande partie automatiques et n'impliquent guère d'efforts ni de mobilisation de l'attention. Par contre, dès que les informations seront, par exemple, difficiles à segmenter, il nous faudra mobiliser des processus attentionnels et mettre en oeuvre des processus actifs de type hypothético-déductif. Ce sera, par exemple, le cas lors de la lecture d'un texte écrit dans lequel on aurait supprimé les blancs entre les mots, ou bien lors de la lecture de textes manuscrits rédigés dans une langue que nous connaissons mais qui serait moins familière que notre langue maternelle.


En conclusion

L'information sensorielle dont l'extraction peut être conçue comme totalement automatique est le plus souvent insuffisante pour identifier les messages qui nous proviennent de l'environnement.
Des processus cognitifs interviennent de manière nécessaire dans la structuration et l'interprétation des informations. Les représentations structurales indispensables à la segmentation de ces informations en unités congruentes avec la nature des objets peuvent se constituer progressivement par la simple familiarisation avec ces objets. Des modèles de réseaux neuromimétiques peuvent rendre compte de la formation de représentations structurales prototypiques.
Dans le processus d'interprétation vont intervenir non seulement les informations structurales extraites de la stimulation, mais encore des représentations sémantiques activées, d'une part, directement par les représentations structurales de l'objet, et d'autre part, par le contexte de la situation. L'hypothèse de réseaux sémantiques s'applique à la compréhension du langage, mais aussi à l'identification des objets et à l'interprétation des événements perceptifs. Ainsi, on peut comprendre la facilité et la rapidité de l'identification des objets attendus et les difficultés et les retards que peut présenter celle des objets nouveaux, inattendus ou incongrus.
Enfin, le fait de pouvoir dénommer un objet va aussi faciliter son individualisation et par là son identification. On peut d'ailleurs imaginer l'existence de deux ordres de réseaux sémantiques qui auraient pu avoir été activés au cours de la perception. L'un serait essentiellement verbal et généré par le nom de l'objet, l'autre plus étroitement lié aux actions évoquées par cet objet.


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