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La définition de Paranoïa


La paranoïa correspond à une psychose chronique. Elle se caractérise par un délire généralement bien construit et systématisé, s'accompagnant de troubles du jugement et de la perception mais sans détérioration intellectuelle ni atteinte des fonctions instrumentales.


L'historique des descriptions de la paranoïa

La paranoïa a d'abord correspondu, chez les aliénistes français, au délire de persécution décrit par Ernest-Charles Lasègue. Cette entité nosologique, apparue en 1852, trouvait son origine dans certaines formes de mélancolies, ou délires partiels, de Philippe Pinel et se situait dans le cadre des monomanies créé par Jean-Étienne Esquirol pour bien distinguer la mélancolie des délires monomaniaques, dont la monomanie de persécution était une des formes les plus fréquentes. François Leuret insiste le premier sur la distinction entre les délirants incohérents et les arrangeurs dont le délire se systématise, s'organise d'une manière logique. Plus tard, Valentin Magnan précise les caractères du délire chronique à évolution systématique en l'opposant aux délires mal construits des dégénérés. Ses élèves Paul Sérieux et Joseph Capgras attachent leur nom à la forme de délire la plus typique: le délire d'interprétation (ou folie raisonnante), qui viendra se confondre avec la paranoïa telle qu'elle apparaît alors, dans la classification d'Emil Kraepelin, sous le nom de Verrücktheit. En Allemagne, c'est ainsi que, dès 1845, l'avait dénommée Wilhelm Griesinger en insistant sur son origine primitive, indépendante de toute cause extérieure ou de tout état morbide antérieur. Karl Kahlbaum reprend, dans son traité de 1863, le terme paranoïa pour décrire les troubles de l'entendement. À côté de la paranoïa, il fait place à la dysthymia, atteinte de la sphère affective, et à la diastrephia, atteinte de la volonté. Dans cette perspective héritée, par l'intermédiaire de Johann Heinroth, de la philosophie kantienne, la paranoïa apparaissait donc comme la maladie des fonctions du jugement et de l'entendement, s'opposant à celle des émotions et des sentiments, ce qui en excluait toute pathogénie émotionnelle ou psycho-affective.
C'est Richard von Krafft-Ebing qui décrit la paranoïa primitive chez l'individu jeune, reconnaissable à son délire bien systématisé, s'opposant aux paranoïas tardives, mal systématisées, qu'on appellera de ce fait paranoïdes. Kraepelin, au cours des éditions successives de son Traité (de 1883 à 1905), rapproche progressivement la première des psychonévroses et fait entrer les secondes dans le cadre de la démence précoce sous le nom de démences paranoïdes. Ainsi, Kraepelin isole soigneusement la paranoïa de la démence précoce, à tel point que, au cours des éditions successives de son traité, elle prend une place de plus en plus limitée pour ne plus définir que les délires bien systématisés, sans aucune atteinte démentielle, et surtout les délires interprétatifs. Il s'agit, écrit-il, du « développement insidieux, sous la dépendance de causes internes et selon une évolution continue, d'un système délirant durable et impossible à ébranler, qui s'instaure avec une conservation complète de la clarté et de l'ordre de la pensée, de la volonté et de l'action ».
Ainsi, le rétrécissement progressif du cadre de la paranoïa va permettre d'étendre celui de la démence précoce, qui, devenue avec Eugen Bleuler la schizophrénie, englobe finalement presque toutes les psychoses chroniques. Cependant, l'école française s'oppose à cette évolution nosographique constatée en Allemagne et dans les pays anglo-saxons. Sous l'influence de Henri Claude puis de Henri Ey, les délires chroniques restent isolés de la démence précoce. Ils se regroupent selon leur organisation, leur construction, leur structure en trois grandes catégories:
Les délires à structure paranoïde (délires incohérents, non systématisés, les plus proches des formes délirantes de la schizophrénie que sont les démences paranoïdes).
Les délires à structure paraphrénique (délires fantastiques dont la prolifération, quoique encore très chaotique et d'inspiration diverse, s'organise un peu, comme, en architecture, le Palais idéal du facteur Cheval).
Les délires à structure paranoïaque, qui, selon Charles Nodet, se « caractérisent par le développement systématique et cohérent d'un drame persécutif, l'argumentation irréductible, lucide, pénétrable et même contagieuse, la tonalité affective et agressive fondamentale, l'absence d'affaiblissement psychique notable. Ces délires regroupent, hallucinatoires ou non, les délires passionnels, les délires d'interprétation, certains délires d'influence ». Cette spécificité structurale de la paranoïa va donc en sous-tendre les deux grandes formes cliniques, délires passionnels à idée prévalente d'un côté et délires d'interprétation s'étendant en réseau de l'autre.


Les délires passionnels

En ce qui concerne ces délires, on en connaît surtout trois types:

  • L'érotomanie: elle a été décrite par Gaëtan de Clérambault. Elle désigne l'illusion délirante d'être aimé par un objet le plus souvent inaccessible (une vedette, un homme politique en vue, un médecin, un prêtre, un avocat, ces trois dernières professions étant spécialement prédisposées à servir d'objet à l'érotomane, qui, huit fois sur dix, est une femme). L'affection évolue selon trois stades: après une phase d'espoir souvent prolongée arrive la phase de déception, durant laquelle les sollicitations sont de plus en plus inopportunes pour l'objet, puis la phase de rancune, qui peut s'accompagner de manifestations médico-légales graves (un chantage, des conduites agressives et parfois des tentatives de meurtre).

  • Le délire de jalousie: il s'agit d'une jalousie amoureuse morbide qu'il faut bien distinguer des délires de jalousie secondaire de l'alcoolique. Elle est souvent l'expression d'une passion homosexuelle inconsciente pour le rival.

  • Le délire de revendication: il se caractérise par le besoin prévalent et la volonté irréductible de faire triompher une demande que la société se refuse à satisfaire. Le patient a la conviction inébranlable de détenir la vérité et d'être d'une entière bonne foi. S'en rapprochent les délires de filiation et de parenté célèbre méconnue (dans le genre faux Louis XVII, fille du tsar rescapée du massacre), les délires mystico-religieux et politiques (dont sont atteints certains assassins de chefs d'État), les délires d'invention (par exemple, des inventeurs méconnus du traitement du cancer, du mouvement perpétuel). Enfin, les idéalistes passionnés, souvent réformateurs ou mystiques, peuvent entrer dans cette catégorie, encore qu'il s'agisse moins de véritables délirants que de personnalités psychopathiques.

Les délires d'interprétation

Leur forme la plus fréquente est le délire de persécution à interprétations multiples, qui s'étend en réseau et envahit peu à peu toutes les activités du patient. Il s'accompagne parfois d'hallucinations. Les conduites agressives y sont très fréquentes (les dénonciations, les plaintes non justifiées à la police et au procureur, les coups, les blessures et parfois le meurtre du ou des persécuteurs).
S'en rapproche une forme individualisée par Ernst Kretschmer, le délire de relation, ou paranoïa sensitive, survenant chez des individus sensibles et timides, capables de retenir des expériences vécues pénibles jusqu'à la réaction brutale délirante qui envahit sur le mode persécutoire tout le système relationnel du patient.


La sociogenèse de la paranoïa

La paranoïa n'est pas un simple trouble du jugement. Elle a ses racines dans une atteinte profonde du psychisme, d'ordre instinctivo-affectif, que Sigmund Freud et ses élèves ont bien mis en évidence. Mais il faut savoir aussi que l'influence du milieu va jouer un rôle considérable dans le devenir des paranoïaques délirants. Si l'amélioration de la prise en charge médicamenteuse et psychothérapique a permis une transformation de leur sort dans un sens assez favorable à la majorité d'entre eux, la société, dans ses tolérances et son intolérance, a aussi une influence importante sur leur destin.
L'Américain E. Lembert a bien montré que, dans certains cas, le processus pathologique de la paranoïa n'est pas seulement celui de la personnalité du paranoïaque, mais aussi celui de l'ensemble des interactions et des relations sociales du patient. En quelque sorte, les paranoïaques aussi ont leurs ennemis. Le futur paranoïaque est peu à peu exclu et littéralement persécuté par son entourage, qui adopte vis-à-vis de lui une attitude policière et conspiratrice. On peut donc parler de la nature conspiratrice de cette exclusion. De plus en plus indésirable, le futur paranoïaque est isolé du groupe, mis en quarantaine, dans le secret. Les manifestations originales de son comportement sont amplifiées et interprétées dans le sens le plus péjoratif et pathologique. Ainsi se crée autour de lui cette spirale de mensonges bien décrite par Erving Goffman, conduisant peu à peu l'individu à véritablement délirer.
Cette sociogenèse de la paranoïa est importante. Elle pourrait nous faire mieux comprendre comment une société totalitaire peut faire d'un opposant jusque-là sain d'esprit un authentique paranoïaque. Mais que dire de ces gens qui rendent les autres paranoïaques? Ne seraient-ils pas les vrais paranoïaques? Comme le constate Ronald Laing dans Les faits de la vie: « Je suis très intéressé par les mots, et aussi par ce pour quoi nous en avons et ce pour quoi nous n'en avons pas. Par exemple, le mot paranoïa. Je trouve toujours étrange que nous disposions de ce mot pour signifier que quelqu'un se sent persécuté quand ceux qui le persécutent ne pensent pas qu'il le soit. Mais il n'y a pas de mot pour distinguer la situation où vous persécutez quelqu'un sans vous en rendre compte, situation que j'aurais crue aussi grave que l'autre et sûrement pas moins fréquente. »


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