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La définition de Désir


En psychanalyse, le désir désigne un manque inscrit dans la parole. Il correspond également à l'effet de la marque du signifiant sur l'être parlant.


Le lien du désir au langage

Dès 1895, la méconnaissance de son désir par l'individu se présentait à Sigmund Freud comme une cause du symptôme. Élève de Jean-Martin Charcot, il en soupçonnait déjà la présence insistante au-delà de l'étalage spectaculaire des lésions chez les patientes hystériques. Son travail avec Emmy von N. allait le mettre sur la voie de ce désir. En effet, cette patiente ressentait certaines représentations comme incompatibles avec elle-même (par exemple, des crapauds, des chauves-souris, des lézards, un homme tapi dans l'ombre, etc...). Ces figures bestiales surgissaient autour d'elle comme autant d'événements supposés traumatiques.
Freud les rapporte à une cause: un désir sexuel. C'est le même fantasme d'effraction qu'il retrouve plus tard chez sa patiente Dora, celui d'une effraction par un animal ou par un homme contre la volonté de l'individu. Mais il s'agit d'un désir socialement inavouable dissimulé derrière la convention amoureuse d'une innocence maltraitée. Il fait irruption dans la réalité, projeté sur des animaux, voire sur des personnes, tous êtres auxquels l'hystérique attribue sa propre sensualité.
Une telle projection amènera Jacques Lacan à cette assertion que le désir de l'individu, c'est le désir de l'Autre. L'hystérique imagine cet Autre incarné dans un semblable. Avec la cure, elle finit par reconnaître que ce lieu Autre est en elle et qu'elle l'a ignoré, et ce n'est qu'en la sollicitant que Freud obtient que la patiente lui évoque ce qui la tourmente. Freud fera de même avec d'autres, obtenant souvent la sédation partielle des symptômes.
Le lien du désir à la sexualité se révèle donc d'emblée à Freud, de même que sa reconnaissance par la parole. Tour à tour, les modèles physiques, économiques et topiques l'aideront à en cerner les effets, mais c'est le lien du désir à la parole d'un individu qui devient très vite le fil conducteur de toute son oeuvre clinique, comme en témoigne ensuite L'interprétation des rêves (1900). Si le rêve est la réalisation déguisée d'un désir refoulé, Freud sait entendre, à travers les déguisements qu'impose la censure, l'expression d'un désir qui subvertit, dit-il, « les solutions simples de la morale périmée ».
Ce faisant, il met au jour l'articulation du désir au langage en découvrant la règle d'interprétation: l'association libre. Elle donne accès à ce savoir inconscient à travers lequel est lisible le désir d'un individu. En suivant la trace des significations qui viennent le plus spontanément à l'esprit, l'individu peut mettre au jour ce désir que le travail dissimulateur du rêve a masqué sous des images énigmatiques, inoffensives ou angoissantes. L'interprétation qui en résulte vaut ainsi comme la reconnaissance du désir qui depuis l'enfance ne cesse d'insister et détermine, sans qu'il le sache, la destinée de l'individu. Voilà pourquoi Freud conclut l'Interprétation des rêves en disant que l'avenir présent pour le rêveur est modelé, par le désir indestructible, à l'image du passé.
Aussi, pour connaître la nature du désir, Freud va fournir tout un travail clinique qui le conduit à énoncer l'un des paradoxes du désir dans la névrose: le désir d'avoir un désir insatisfait. Le rêve dit de la bouchère lui en révèle quelques arcanes. En effet, en évoquant un rêve où figure du saumon, plat de prédilection de son amie, la patiente en question dit qu'elle encourage son mari, pourtant soucieux de lui faire plaisir, à ne pas satisfaire un désir de caviar, qu'elle lui a néanmoins exprimé. Freud interprète ces paroles comme désir d'avoir un désir insatisfait. Il entend le signifiant caviar comme la métaphore du désir.
Aussi, dans la Direction de la cure, Jacques Lacan montre à propos de ce rêve comment ce désir s'articule au langage. Non seulement le désir se glisse dans un signifiant qui le représente, le caviar, mais il se déplace aussi le long de la chaîne signifiante qu'énonce l'individu lorsque, par association libre, la patiente passe ici du saumon au caviar. Ce déplacement d'un signifiant à un autre, qui momentanément se fixe sur un mot censé représenter l'objet désirable, Lacan l'appelle métonymie. La patiente ne veut pas être satisfaite, comme il est habituel de le constater dans la névrose. Elle préfère à la satisfaction le manque, qu'elle maintient sous la forme de la privation évoquée par le signifiant caviar. Si, pour Lacan, le désir est « la métonymie du manque à être où il se tient », c'est que le lieu où se tient le désir d'un individu est une marge imposée par les signifiants eux-mêmes, ces mots qui nomment ce qu'il y a à désirer. Cette marge s'ouvre entre un individu et un objet que l'individu suppose inaccessible ou perdu. Le glissement du désir le long de la chaîne signifiante interdit l'accès à cet objet supposé perdu que le signifiant caviar symbolise ici.
Ce dont témoignent ces remarques de Lacan, c'est que le nom qui nomme l'objet manquant laisse apparaître ce manque, lieu même du désir. Le manque est un effet du langage. Ainsi, en nommant l'objet, l'individu le rate nécessairement. La spécificité du désir de l'hystérique est ici qu'elle fait de ce manque structural, déterminé par le langage, une privation, source d'insatisfaction. Il reste que, si le désir est indestructible, c'est que les signifiants particuliers dans lesquels un individu vient articuler son désir, c'est-à-dire nommer les objets qui le déterminent, demeurent indestructibles dans l'inconscient à titre de traces mnésiques laissées par la vie infantile.


L'objet en tant que cause du désir

Qu'est-ce qu'en dernier lieu l'individu est amené à découvrir? Tout d'abord, comme le dit Lacan, qu'« il n'y a pas d'autre bien que ce qui peut servir à payer le prix pour l'accès au désir », mais surtout que ce désir n'est ni un besoin naturel ni une demande.
Il se distingue radicalement du besoin naturel, comme en témoigne, par exemple, la mise en place de la pulsion orale. Au cri de l'enfant, la mère répond en l'interprétant comme une demande, c'est-à-dire un appel signifiant à la satisfaction. L'enfant se trouve donc dépendre, dès les premiers jours, d'un Autre dont la conduite procède du langage. S'il revient à la mère de répondre à cette demande, elle ne tente de la satisfaire que parce qu'au-delà du cri elle suppose la demande d'un enfant. Cette demande n'a de signification que dans le langage. En la supposant, elle implique donc l'enfant dans le champ de la parole et du langage. Mais l'enfant n'accède au désir proprement dit qu'en isolant la cause de sa satisfaction, qui est l'objet, cause du désir: le mamelon. Or, il ne l'isole que s'il en est frustré, c'est-à-dire si la mère laisse place au manque dans la satisfaction de la demande. Le désir advient alors au-delà de la demande comme manque d'un objet. C'est par la cession de cet objet que l'enfant se constitue comme individu désirant.
L'individu entérine la perte de cet objet par la formation d'un fantasme qui n'est autre que la représentation imaginaire de cet objet supposé perdu. Car c'est une coupure symbolique qui sépare désormais l'individu d'un objet supposé perdu. Cette coupure est simultanément constitutive du désir, comme manque, et du fantasme qui va succéder à l'isolement de l'objet perdu. L'excitation réelle de l'individu dans la poursuite de ce qui le satisfait va donc avoir comme point de butée un manque et un fantasme qui fait en quelque sorte écran à ce manque et qui resurgira dans la vie sexuelle de l'individu. L'excitation n'est donc pas destinée à atteindre le but biologique que serait, par exemple, la satisfaction instinctive du besoin naturel par la saisie réelle de quelque chose, comme chez l'animal. L'excitation réelle de l'individu fait le tour d'un objet qui se révèle insaisissable, et constitue la pulsion. L'existence de l'individu désirant par rapport à l'objet de son fantasme est un montage, qui procède de l'inscription du manque dans le désir de la mère puisqu'il revient d'abord à la mère, puis au père, d'inscrire ce manque pour l'enfant, un manque non pas naturel mais propre au langage. Le langage et la coupure dont il est le porteur sont reçus comme Autres par l'individu. Ils portent avec eux le manque. C'est pourquoi Lacan dit que le désir de l'individu est le désir de l'Autre. Il en est de même de tous les autres objets du fantasme anal, scopique, vocal, phallique, voire littéral dont la perte creuse aussi cette marge du désir, ce manque, et qui seront eux aussi à des titres divers les supports du fantasme. Cet objet, support du fantasme et cause du désir, Lacan l'appelle objet a.
Tel est donc ce sujet de l'inconscient qui poursuit à travers les méandres de son savoir inconscient la cause évanescente de son désir, cet objet supposé perdu si souvent évoqué dans les rêves. Il appartient en dernier lieu à la castration de refouler les pulsions qui ont présidé à la mise en place de ce montage et de sexualiser tous les objets causes du désir sous l'égide du phallus. Au terme d'une analyse, ces objets supposés perdus, supports du fantasme, apparaissent sous le jour qui est le leur, à savoir ce qui ne se laisse pas saisir: le rien. Car si l'objet est évanescent, c'est au rien qu'en dernière instance le désir a affaire, comme à sa cause unique.
Cette relation du désir au rien qui le soutient peut permettre à l'individu moderne de vivre par le discours psychanalytique un désir différent de celui auquel les névrosés s'attachent par tradition. Charles Melman le montre dans son séminaire sur Le refoulement: ce désir autre n'aurait plus à trouver appui sur la convoitise interdite et du même coup encouragée par la religion, refusant de privilégier le phallus, comme objet de désir. Il s'agit d'un désir qui, sans ignorer son existence et les commandements de la Loi, ne se mettrait plus au service de la morale.


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