Accueil > Dictionnaire > Les termes psychologiques commençant par C > La définition de conduite


La définition de Conduite


Le terme de conduite peut être considéré comme un synonyme de comportement. Il se peut également que l'on désigne par conduite à la fois des activités externes observables de l'organisme (c'est-à-dire des comportements) et de phénomènes internes inobservables qui sont supposés en être concomitants (par exemple, des buts, des motivations, des émotions, etc...)


La conduite ordalique

Il s'agit d'un comportement de prise de risque qui reproduit de façon métaphorique le modèle de l'ordalie, un ancien type d'épreuve judiciaire, dont l'issue était censée dépendre de Dieu ou des forces surnaturelles. La notion de conduite ordalique est développée depuis le début des années 1980, notamment dans le but de nuancer une vision des toxicomanies, considérées presque systématiquement comme des conduites autodestructrices. Il arrive d'ailleurs encore fréquemment que ces conduites soient interprétées, au plan individuel, comme un équivalent suicidaire, comme une alternative à un suicide de fuite devant les difficultés de l'existence. C'est pourquoi on a mis en avant la fonction positive de la prise de risque, dans la mesure où celle-ci apparaît, phénoménologiquement parlant, comme distincte d'un comportement autodestructeur.


L'histoire de l'ordalie

L'ordalie signifie « toute épreuve juridique usitée dans le Moyen Âge, sous le nom de Jugement de Dieu ». En fait, l'ordalie constitua un mode de preuve universel dans toute l'Antiquité, et résista longtemps à la logique différente du droit romain. Des ordalies africaines sont encore vivaces sous des formes à peine dissemblables. Au sens strict, le terme doit être réservé aux épreuves par élément naturel (eau, feu), distinctes des serments comme des duels, bien que ces deux dernières épreuves comportent souvent une dimension passablement ordalique.
L'évolution des ordalies en Europe, leur persistance sous diverses formes, bien après les tentatives de condamnation de l'Église, marquent l'évolution de la société, de la relation entre les individus et le sacré. Le combat de l'Église, des théologiens et des inquisiteurs contre les duels judiciaires et les ordalies visa la persistance d'une relation de l'individu au sacré qui relevait d'une autre forme de culture, vécue comme archaïque. Demander le recours à l'ordalie, dans un monde désenchanté (au sens propre) était désormais devenu signe d'hérésie.
Depuis, les conduites ordaliques ne relèvent certes plus de jugements ou de cérémonies imposés par le groupe et dont le verdict serait accepté par tous. Elles sont le fait, pour un individu, de s'engager de façon plus ou moins répétitive dans des épreuves comportant un risque mortel et dont l'issue ne doit évidemment pas être prévisible. Le fantasme ordalique qui sous-tend ces conduites est en fait de s'en remettre à l'autre, au hasard, au destin, à la chance, pour le maîtriser ou en être l'élu. La survie prouve le droit à la vie, voire son caractère exceptionnel, et peut-être même un droit à l'immortalité.


L'ordalie en tant que prise de risque

À travers la répétition de la prise de risque, c'est bien une quête que poursuit l'individu. Ainsi, ce n'est pas une simple fuite d'une situation de souffrance, mais bien une tentative de passage, de mort suivie de renaissance, d'accès à un monde autre. Cette dimension d'épreuve auto-imposée pour accéder à une autre dimension de soi-même donne sa force à la métaphore initiatique qui est explicitement ou implicitement utilisée, depuis les années 1950-1960, par la plupart des auteurs à propos des conduites de risque transitoires des adolescents. En interdisant l'usage d'un certain nombre de substances, la société en a fait, pour de nombreux adolescents, l'un des moyens privilégiés de s'imposer une telle épreuve.
Par exemple, fumer un joint devient signe de défi aux adultes, transgression de la loi, prise de risque et généralement demande de reconnaissance par le groupe des pairs. Il en est de même pour l'usage du tabac ou de l'alcool. En effet, la première cigarette ou la première ivresse sont des instruments d'un rite de passage. Ces conduites symbolisent également l'appropriation par l'individu d'attributs des adultes (la puissance virile, le courage, la convivialité, etc...).
Ainsi, l'usage de drogues est en quelque sorte polysémique. En effet, toutes les craintes et les aspirations des adolescents, ainsi que leur désir d'accéder à des valeurs profondes, au secret et au sacré du groupe s'y condensent. Aussi, la survenue de la dépendance, de l'addiction, peut venir signer l'échec de cette tentative de passage, et l'isolement progressif de l'individu sur le plan affectif et social.


La métaphore ordalique du toxicomane

Pendant une ou deux années de lune de miel, les héroïnomanes trouvent un compromis à leurs difficultés internes, une manière de mettre entre parenthèses la question de leur accès à un statut d'adulte. C'est ensuite, après la prise de conscience de la dépendance que réapparaissent les conduites de risque. Il s'agit, pour l'individu, de tenter de maîtriser à nouveau la drogue, de reprendre sa vie en main.
Aussi, l'overdose est omniprésente dans la vie et l'imaginaire des patients. Elle condense le paradoxe apparent des conduites ordaliques: risquer sa vie, s'en remettre au hasard, à la chance pour sortir victorieux, prêt pour une nouvelle vie, comme après une mort suivie de résurrection. L'échec de la symbolisation de cette épreuve est à l'origine de sa répétition, parfois doublée d'une escalade dans la prise de risque.
Parmi les implications de cette métaphore ordalique, il convient de souligner un aspect essentiel: en s'adressant directement à l'autre pour décider de son propre droit à la vie, l'individu pose, à travers cet équivalent de Jugement de Dieu, la question de la légitimité de la loi. La conduite ordalique comporte en elle une dimension transgressive. En effet, quand la santé, la jeunesse, la vie sont des valeurs dominantes et quand la maladie et la mort équivalent au mal absolu, les conduites de risque sont vécues par l'entourage comme hors la loi. Ainsi, la délinquance, la violence, voire la simple prise de risque, sont souvent pénalisées et donc contribuent à la marginalisation des usagers, ainsi qu'à la dépendance, au besoin impérieux, pour chaque toxicomane, de se procurer sa drogue. Mais le risque, parfois recherché en soi, existe aussi dans la délinquance. En effet, nombre de toxicomanes sont dépendants non seulement des substances chimiques, mais aussi d'un véritable style de vie. Et, dans cette manière de vivre, l'action permanente implique aussi des épreuves dangereuses, répétées, éventuellement exaltantes.
Sans remettre en question l'importance des interactions entre la société et la marginalisation qu'elle sécrète, il paraît impossible d'affirmer de façon absolue que les conduites de risque et la délinquance ne constituent chez les toxicomanes que le fruit de la dépendance aux drogues. Dans bien des cas, les deux ordres de conduites paraissent relever d'une causalité commune.


L'ordalie: une prise de risque parmi d'autres

La promotion de la santé publique et le caractère dominant de l'ordre médical visent à lutter contre les accidents, les maladies, et plus généralement, toutes les causes de mort prématurée. Au refus de la mort, même naturelle, s'ajoute autre paradoxe de la société prophylactique: la sacralisation du risque, qui peut constituer un mode privilégié de distinction. Les jeunes, que la société voudrait mettre à l'abri de tout risque mortel, se voient proposer comme idoles et comme modèles d'identification, des cascadeurs, des risque-tout, des champions de vitesse ou des grimpeurs de l'impossible.
De fait, l'impossibilité du risque vécu fait l'importance du risque rêvé, fantasmé, des aventures héroïques imaginaires, vécues par procuration. Aujourd'hui, dans la culture centrée sur la performance, les nouveaux héros passent à la télévision pour commenter leurs exploits. Et, pour certains, c'est le rapport au risque de mort qui démontre leur maîtrise et leur exceptionnel savoir-faire. Ainsi, frôler la mort devient pour le spectateur ébahi une manière d'éprouver sa supériorité sur les formes sauvages de la violence. La maîtrise technique, l'effort et l'apprentissage viennent donc distinguer le risque glorifié du risque stigmatisé. D'un côté, on a le risque des fous et des inconscients (la risque subi), où l'individu est agent passif, traversé de forces qui le dépassent. De l'autre, on trouve l'aristocratie de la maîtrise, du maintien, de la classe. Le risque valorisé se situe pour une grande part dans l'univers du sport, dans la mise en scène médiatisée des exploits d'individus hors normes.
Les effets de mode liés à ces mythologies populaires ne sont pas sans lien avec la prévalence de conduites dangereuses au sein de la population. Les mannequins contribuent à produire une image de la femme et une mode, sinon un impératif, de ligne qui joue un rôle certain dans l'expansion des troubles des conduites alimentaires. De même, la vitesse, les performances mécaniques ont aussi une importance dans les mythologies privées de nombre de citoyens. Et les études sur le risque automobile ou les accidents de la route se doivent de prendre en compte ces éléments irrationnels.
Par ailleurs, il faut souligner le développement de formes démocratisées de pratiques sportives à risque, mettant l'exploit à la portée du plus grand nombre (deltaplane, parapente, plongée, saut en parachute, etc...). Ces pratiques sont des formes actuelles de la redécouverte de sensations liées au passage d'une épreuve, parfois proche dans sa réalisation d'une cérémonie religieuse (par exemple, le saut à l'élastique se rapproche des pratiques des voladores mexicains). Les épreuves organisées pour des cadres ou des dirigeants de société peuvent également revêtir l'aspect sauvage de rituels oubliés, comme la marche sur le feu. Les organisateurs de ces manifestations exploitent le lien entre, d'une part, une vision traditionnelle de l'héroïsme ou de la relation au risque et, d'autre part, l'audace, la prise de risque en affaires, de plus en plus valorisées.


Autres termes psychologiques :