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La définition de Antipsychiatrie


L'antipsychiatrie est un mouvement, apparu au début des années 1960, d'interrogation critique. Plus précisément, il remet en cause la psychiatrie traditionnelle et la notion de maladie mentale, sur laquelle elle s'appuyait depuis le milieu du XIXe siècle.


L'antipsychiatrie en Angleterre

En fait, le début de cette contestation apparaît dès 1957, d'une part avec le psychiatre américain Thomas Szasz, qui met en doute la réalité de la maladie mentale, dont il fait un simple mythe, et d'autre avec la fameuse Histoire de la folie à l'âge classique (1961) de Michel Foucault, donc sous un angle très philosophique.
Cependant, c'est aux Anglais David Cooper, Aaron Esterson et Ronald Laing qu'on doit le terme Anti-Psychiatry et le grand mouvement qui bouleversa la psychiatrie. Ils ont poussé jusqu'au bout les conséquences d'une critique constamment refoulée par les psychiatres eux-mêmes: la folie est un phénomène social dont la définition est imposée par la société et utilisée en vue de la relégation de certains étiquetés fous, grâce au psychiatre et à l'institution psychiatrique, émanations et instruments de cette société dite aliénante. Selon cette critique, il y aurait donc, dans la relation du psychiatre avec le malade mental, et même dans celle du psychanalyste avec l'analysé, une hypocrisie confortable et autoprotectrice, une véritable complicité avec la société dans la défense d'une normalité exorbitante, une soumission servile à l'ordre établi et une méconnaissance profonde, souvent teintée de sadisme, de celui qui est considéré comme malade.
Les psychiatres devraient donc adopter une attitude tout à fait différente s'ils veulent donner la parole au malade. Un telle attitude serait faite d'humilité et de modestie, qui lui laisserait en quelque sorte le premier rôle. Pour Cooper et ses amis, il faudrait donc oublier tout ce qu'on a appris en psychiatrie, quitter les institutions et hôpitaux, ne plus croire aux progrès de la thérapeutique. Finalement, la seule voie serait de vivre avec les fous, c'est-à-dire habiter avec eux, dans de petites communautés, désapprendre la psychiatrie et ses diagnostics, devenir en quelque sorte les élèves des schizophrènes. À la limite, seules leurs expériences peuvent être véritablement formatrices et didactiques pour le futur antipsychiatre.


L'anti-hôpital

Cooper relate l'expérience tentée au pavillon 21, une unité de schizophrènes dans un grand hôpital psychiatrique de la banlieue londonienne. Dans ce pavillon, les méthodes et les attitudes classiques ont été systématiquement éliminées ou totalement inversées. Malgré les difficultés éprouvées par le personnel soignant, les malades sont devenus, en quelque sorte, les soignants. Il faut, bien entendu, dépasser pour cela cette « frontière particulièrement menaçante qui sépare personnel et patient, santé et folie ». Mais, comme le regrette Cooper, « la réponse officielle fut loin d'être favorable ».
Et c'est en dehors des services publics qu'il conseille de fonder ces anti-hôpitaux, comme il le fit lui-même dans le cadre associatif de la Philadelphia Association, créée avec ses amis Esterson et Laing en 1965.


La métanoïa

Le mouvement antipsychiatrique anglais admettait néanmoins l'existence de psychoses aiguës. Cependant, pour celles-ci, il suffisait d'en respecter l'évolution normale, qui devait aller spontanément vers la guérison puisque c'étaient à la fois les traitements et l'internement qui provoquaient la chronicisation. Ainsi, il suffisait de suivre le malade dans son voyage.
Laing admettait que certains malades peuvent présenter des crises psychotiques aiguës, véritables voyages métanoïaques où l'esprit se change, que l'on peut provoquer avec des substances psychomimétiques comme le L.S.D. Ces voyages sont bons ou mauvais selon que le milieu les favorise ou les contrarie. Aussi, lorsque le milieu est favorable, ce voyage est une découverte plus profonde de soi-même avec un dynamisme révolutionnaire bénéfique. La catastrophe ne surviendrait en fait que lorsque l'appareil social, policier et médical s'y oppose. Laing appelait cette crise, ce voyage, une métanoïa. Lorsque la personne est en métanoïa, il suffit qu'elle soit mise quelque temps dans un de ces anti-hôpitaux pour que le déroulement de la crise, qui ne serait tolérée en aucun milieu, psychiatrique ou non, se poursuive jusqu'à son terme, généralement sous une forme régressive.
Laing racontait volontiers le cas d'un jeune médecin militaire, atteint d'une bouffée paranoïde aiguë, dont il s'était occupé tout au début de sa carrière. Au lieu d'appliquer au patient les traitements classiques (insuline, électrochocs ou sédatifs), il avait passé de nombreuses heures avec lui. Il avait déliré avec lui, devenant son associé dans ses projets (par exemple, attaquer la Banque d'Angleterre, être Jules César, etc...). En dehors de son existence rassurante et de sa compagnie, Laing ne lui fournissait donc aucune thérapeutique. Au bout de six semaines de non-traitement, le militaire abandonna ses fantasmes délirants et fut apte à reprendre sa vie normale. Ainsi, la psychose porterait en elle-même sa solution et les moyens d'en guérir. Elle est même, ajoutait-il, une expérience très enrichissante, « un tournant favorable dans l'évolution de la personnalité ».
On pourrait se demander s'il ne faudrait pas parfois la provoquer pour faire apparaître, derrière le faux self, ou soi artificiel, le soi profond et authentique. Selon Laing, c'est là que se situerait l'intérêt de certains états psychédéliques, de ces voyages comme les appellent les amateurs de L.S.D.


La pathogénie familiale et sociale

A partir de leurs études de familles de schizophrènes, Esterson et Laing ont mis l'accent sur une causalité essentiellement sociale et familiale du trouble mental. Il s'agissait pour eux de dénoncer une certaine conception erronée de l'individualité psychophysique du malade et de diriger les recherches vers le processus dialectique et historique qui s'est développé à travers le jeu complexe des relations interpersonnelles. Comme ils l'indiquent, « notre intérêt se porte sur les personnes, toujours en relation avec nous ou entre elles, et toujours à la lumière du contexte de leur groupe, qui, dans ce travail, est d'abord la famille, mais peut aussi inclure les réseaux personnels extra-familiaux des membres de la famille s'ils ont une portée spécifique sur les éléments que nous essayons d'éclairer ». Ainsi, ils considèrent la famille comme une « texture relationnelle, un champ d'interactions concrètes où les affrontements et les influences réciproques se trouvent majorés en fonction de la proximité des êtres dans un face-à-face permanent ». Aussi, ils désignent cette structure nodale privilégiée qui permet à un individu de se comprendre dans ses interactions familiales par le terme Nexus familial.
Dans leur recherche faite sur onze familles au sein desquelles se trouvait un schizophrène, Esterson et Laing montrent que le comportement considéré cliniquement comme symptomatique de la schizophrénie n'est que le résultat d'interactions familiales. Selon eux, cette maladie ne serait qu'une création du milieu sociofamilial. Ils se sont intéressés, en particulier, aux symptômes dits processuels, c'est-à-dire à ceux qui seraient, dans une perspective psychobiologique, les manifestations directes d'un processus biologique comme l'a décrit Eugen Bleuler. Or, de tels symptômes, lorsqu'ils sont repris dans une perspective sociofamiliale, sortent du réduit biologique pour apparaître comme une stratégie inventée par l'individu pour arriver à vivre dans ce qui est devenu pour lui invivable. On retrouve donc, dans la symptomatologie bleulérienne, les manifestations d'une adaptation dramatique d'un individu que les conditions familiales acculent en quelque sorte à une véritable situation de survie.


L'antipsychiatrie et la politique

Il y avait dans ce mouvement anglais une sorte d'engagement héroïque à se situer dans le paradoxe d'une opposition à une société aliénante avec toutes les normes et l'orthodoxie qu'elle exige, associée à une identification au malade mental qui serait finalement le personnage sain en face de ladite société malade. Mais il est finalement plus facile de participer à la révolte de celui-là qu'à la réforme de celle-ci. Ainsi, à vouloir trop critiquer la psychiatrie traditionnelle, on risque sans doute d'oublier de se mettre en cause et d'analyser sa propre agressivité. Car en orientant cette agressivité dans le même sens que celle du malade, on supprime le problème de sa propre angoisse en face de lui. On est, avec les malades, contre l'institution, l'administration et la société. Mais le problème de la folie n'est pas pour autant supprimé. En effet, on s'est seulement acheté à bon marché une bonne conscience. Or, on sait que cette bonne conscience n'est rien d'autre qu'un faux self, siège par excellence de la plus profonde méconnaissance de soi.
Ainsi, selon Jean-Louis Faure et Edmond Ortigues, on entretient sa méconnaissance des motivations du psychiatre en la matière, de sa culpabilité à rester du bon côté et à tirer son épingle du jeu, voire « de son agressivité inconsciente qu'il s'agit d'annuler en s'identifiant à l'agressé (là où peut-être le psychiatre de tradition s'identifierait à l'agresseur), en tout cas de son malade en toute relation de pouvoir, ici négativée par l'engagement antipsychiatrique ». Il y a en effet, dans toute institution thérapeutique, une relation de pouvoir de plus en plus difficile à préciser, mais qui ne peut en aucun cas être escamotée. Et c'est à partir de la philosophie sartrienne que Laing et Cooper se sont efforcés de l'analyser politiquement. Déjà en 1960, dans le Moi divisé, Laing tenait à décrire en termes existentiels et relationnels la maladie mentale et, plus spécialement, la schizophrénie. Sans négliger l'oeuvre de Freud, il cherchait à montrer que la société occidentale ne réprime pas seulement les instincts et la sexualité, mais aussi toutes les formes de transcendance. « Un homme, écrit-il, qui préfère être mort plutôt que communiste est normal. Un homme qui déclare qu'il a perdu son âme est fou. Un homme qui dit que les hommes sont des machines peut être considéré comme un grand scientifique. Un homme qui dit qu'il est une machine est «dépersonnalisé» selon le jargon psychiatrique. Un homme qui proclame que les nègres sont une race inférieure peut être largement respecté. Un homme qui prétend que sa blancheur est une forme de cancer risque de se faire interner. » Et Cooper, en retournant le concept de santé mentale, abondait dans le même sens en écrivant: « La santé mentale telle que je la conçois, c'est la possibilité pour tout être humain de s'engager non seulement jusqu'au cœur de la folie, mais encore au cœur de toute révolution trouvant dans cette voie-là une solution à la préservation du moi. »
Il n'y avait donc rien d'étonnant à ce que les antipsychiatres anglais s'engagent ainsi dans une voie authentiquement révolutionnaire. Mais les antipsychiatres semblaient pratiquer un anarchisme somme toute assez utopique. En effet, il est difficile de voir un acte de résistance vraiment sérieux et dangereux dans le fait, comme ils le conseillaient, de déchirer publiquement le quotidien « pourri » qu'ils venaient d'acheter chez leur marchand de journaux. Et le mouvement antipsychiatrique anglais allait sombrer dans cette utopie. Ce ne fut pas le cas en Italie, où le même mouvement allait conduire à la disparition de l'asile, en étant d'ailleurs encore plus politisé.


L'antipsychiatrie en Italie

En Italie, même si Franco Basaglia n'aimait pas tellement qu'on l'appelle antipsychiatre, le mouvement allait conduire à une réforme radicale. En effet, on supprima la vieille loi de 1904 régissant l'internement. Car selon Basaglia l'internement ne peut qu'aggraver la maladie mentale. Il faut donc « libérer les malades ». Selon lui, les malades seraient surtout des déshérités, des pauvres, des damnés de la terre, victimes d'une société intolérante, rejetant toute déviance. Et finalement, le travail communautaire n'est qu'un alibi pour les soignants. L'asile n'est qu'un instrument de rejet et d'enfermement et doit être détruit. C'est à cette conclusion qu'arrive Basaglia à la fin de son livre l'Institution en négation (1968).
Basaglia refuse donc le perfectionnisme technique de la communauté thérapeutique, du travail de secteur et même des différentes approches de psychothérapie institutionnelle. Pour lui, l'amélioration des techniques psychiatriques ne fait que reculer le moment où doit disparaître l'asile. Car « la science est toujours au service de la classe dominante » et l'hôpital psychiatrique n'est qu'une des « institutions de violence » par lesquelles celle-ci dirige et opprime les masses. Et Basaglia, suivi par le mouvement Psychiatria Democratica, préconise un renversement de toutes les institutions psychiatriques: « la négation (des institutions), comme seule modalité actuellement viable à l'intérieur d'un système politico-économique qui absorbe en lui toute nouvelle affirmation et l'utilise en vue de se consolider ».
Or, ce mouvement si radicalisé, ne fut pas suivi par tous les professionnels de la psychiatrie, en Italie. Au contraire, il fut toujours représenté par une minorité, mais celle-ci était très politisée et très agissante. À tel point que, en 1978, une commission parlementaire où sont représentés tous les partis propose la suppression de la loi de 1904 et une nouvelle loi intégrant la psychiatrie italienne dans une réforme sanitaire globale où disparaît l'hôpital psychiatrique. Il s'agit de la loi 180. Mais celle-ci conduit en fait à une certaine médicalisation de la psychiatrie, qui n'est plus qu'une spécialité médicale parmi d'autres. Et bien que ce retour de la folie dans le strict cadre de la médecine déplut à beaucoup de militants de Psychiatria Democratica, Basaglia ne s'y opposa pas. Un débat assez houleux entre opposants à ces réformes et leurs partisans émergea alors, au détriment des malades.


L'antiphychiatrie en France

Ce mouvement a connu un grand succès auprès des intellectuels gauchistes, en 1968. Cependant, elle a eu peu d'applications pratiques. En effet, la plupart des psychiatres français ont cru pouvoir dépasser la problématique antipsychiatrique avec la politique sanitaire de sectorisation psychiatrique et la psychothérapie institutionnelle. Néanmoins, quelques lieux d'accueil et de liberté pour la déviance sous ses diverses formes, se sont ouverts, notamment en psychiatrie infanto-juvénile, mais avec une certaine proportion d'échecs.
La critique principale est peut-être que ces lieux se sont donnés, tacitement, comme des lieux de vie idéaux. Or, il est impossible que des tensions et des conflits ne s'y développent pas, comme au sein de tout groupe sans médiation. De fait, on voit se reproduire la même situation que dans une famille. Les conflits et les tensions familiales sont écrasés par l'idéalisation de la famille, au moins pour le jeune enfant. Aussi, ceux qui opposent ces lieux communautaires à la famille ne s'aperçoivent pas qu'ils la reproduisent, tant que ces communautés se présentent comme idéales et rêvent de s'instaurer comme permanentes.
Maud Mannoni a cherché à tenir compte de ces difficultés dans un lieu dit d'antipsychiatrie (à l'École expérimentale de Bonneuil-sur-Marne). Elle organisa à Paris, en 1967, un colloque sur les psychoses où, pour la première fois en France, Cooper et Laing prirent la parole et exposèrent leurs conceptions. Mais l'enthousiasme n'a pas été général et Henri Ey a rassemblé autour de lui les psychiatres les plus critiques de l'antipsychiatrie. Ce médecin pensait en effet que cette dernière représentait une « tendance psychiatricide » particulièrement dangereuse pour sa spécialité. Car, en confondant la notion de maladie mentale et les troubles de la vie de relation, elle risquait de « se heurter à l'impossibilité de définir et de saisir la maladie mentale » et en arrivait à la nier. Il ne s'agit donc, pour Ey, que d'une négation pure et simple de la psychiatrie, négation qu'il ne pouvait bien entendu admettre.


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